Petit cheminement de la Loi Travail

La politique, c’est compliqué. C’est bien pratique pour nos dirigeant.e.s que ce soit pas très très accessible, mais c’est bien chiant pour les gens qui n’écoutaient pas trop en éducation civique et qui pourtant se sentent concerné.e.s par l’avenir de la France. Parce que maintenant, pour comprendre ce qui se passe, c’est un peu la merde.

Bien entendu, c’est mon cas : je ne suis pas une cadore quand il s’agit de piger les hautes administrations françaises mais je tente de me soigner. Et comme je suis de celles qui ne bitent rien à la politique, je vous propose de me suivre dans ma tentative de comprendre quelque chose à tout cet embrouillamini. Donc, là ce qui nous intéresse, c’est l’Assemblée Nationale, son fichu 49.3 et les motions de censure qui ont été tentées. Et puis un peu le gouvernement et le Sénat, pour la suite. Quand-même.

Aucun animal n'a été maltraité pour la réalisation de ce gif. Je crois. J'espère.

Moi devant mon clavier présentement. Dans quoi je me suis embarquée, oscour.

L’Assemblée Nationale, c’est qui ?
L’Assemblée Nationale est composée de 577 députés depuis 2012 (oui ça fait du monde, surtout quand on multiplie par leur salaire mensuel). Actuellement, ce sont les  »socialistes » les plus nombreux.ses (292 personnes) : ils ont ce qu’on appelle la majorité absolue, ce qui signifie qu’ils représentent à eux seuls plus de la moitié de l’Assemblée Nationale (si t’es fort en math, tu peux constater par toi-même que 577 divisé par 2 ça fait 288,5 et que 292 est supérieur à 288,5 ; oui t’as vu j’ai sans doute fait math sup pour comprendre une équation aussi compliquée). Qu’est-ce que ça veut dire ? Bah qu’ils ont le pouvoir au sein de l’Assemblée et que c’est un peu eux qui mènent la barque et imposent leur loi.

À côté de ça, on a quand-même 196 Républicains (l’ex-UMP, en bref. Mais si, tu sais, les copains de Sarkozy, Copé, Juppé, que du beau monde), 30 centristes tendance de droite, 18 centristes tendance de gauche (aha, sérieux centre-gauche, centre-droite, ça vous fait pas rire aussi ?), 15 communistes et écolos (qui doivent se sentir un peu cernés) et 23  »non-inscrits » qui ne sont apparentés à aucun groupe parlementaire et forment donc un groupe assez hétérogène allant du PS au FN.

Oui je sais les chiffres c’est chiant, mais c’est important pour comprendre pourquoi on a pas été fichus de faire passer la motion de censure, alors je passe quand-même par-là.

Source : wikipédia, page Assemblée Nationale

J’te mets un petit graphique pour que ce soit plus simple à visualiser. Ouais chuis comme ça moi, j’adore rendre service.

L’Assemblée Nationale, c’est pourquoi ?
Le rôle principal de l’Assemblée Nationale est de débattre, d’amender (de modifier) et de voter les lois (merci wikipédia). Elle représente en partie le pouvoir législatif. Pour comprendre ce qu’est le pouvoir législatif, il s’agit de se rappeler que, en gros, en France, après la révolution, on a fini par comprendre que ce serait pas mal de séparer les pouvoirs histoire de pas se retrouver avec une dictature.

On a donc séparé :

– Le pouvoir Législatif, représenté par le Parlement qui comprend deux chambres : le Sénat et l’Assemblée Nationale. Le pouvoir Législatif sert à débattre des lois à mettre en place. Quand une loi est proposée (par le Parlement ou le Gouvernement) un jeu de ping-pong s’organise entre l’Assemblée Nationale et le Sénat. La loi est discutée, modifiée (avec des amendements) puis votée par l’une des chambres avant d’être envoyée à l’autre chambre qui fait de même (débats-amendements-votes) jusqu’à ce que les deux chambres arrivent à un commun accord et envoient la bête au Président qui signera (ou pas) la loi.

– Le pouvoir Exécutif, représenté par le Gouvernement qui comprend le Président, le Premier Ministre et le conseil des ministres. Il peut être à l’origine des projets de loi déposés à l’Assemblée Nationale ou au Sénat, mais d’une manière générale ils sont surtout censés faire appliquer la loi. C’est pourquoi ce sont eux qui gèrent la police et l’armée. Ils gèrent également la politique étrangère et d’autres petites choses qui ne m’intéressent pas pour cet article (mais vous pouvez en apprendre plus en cliquant sur le lien « Exécutif »).

– Le pouvoir Judiciaire, représenté par les juges et les magistrat.e.s. Il a pour rôle de s’assurer que la loi est bien respectée et de sanctionner en cas de viol de cette dernière.

Donc oui, pardon, c’est long et pénible (et encore j’ai fait de mon mieux pour synthétiser), mais maintenant on sait que M. Valls et M. Hollande – représentants de l’Exécutif – sont pas trop trop censés fourrer leur nez dans les affaires de l’Assemblée Nationale, qui, elle, représente le Législatif. Je suis pas experte, mais je trouve ça quand même étrange que Valls puisse se permette aussi impunément en tant que premier ministre (Exécutif) de menacer des membres de l’Assemblée Nationale (Législatif) de compromettre leur carrière politique s’ils ne votent pas comme il l’entend. La séparation des pouvoirs, symbole de la démocratie, en prend un sacré coup. Mais passons.

Maintenant, on sait à quoi sert l’Assemblée Nationale. Et le Sénat.

Mais le Sénat, c’est qui ?
Depuis le renouvellement 2011, le Sénat compte 348 Sénateur-ice-s. En chiffres, ça donne :

– 144 Républicains (ex-UMP)
– 110  »socialistes »
– 42 centristes tendance droite
– 17 centristes tendance gauche
– 20 communistes
– 10 écolos
– 6 sans-partis-mais-pas-sans-avis

Source : wikipédia, page Sénat

Alley, encore un petit graphique, mais c’est bien parce que c’est toi.

Donc ouais, au Sénat, c’est l’inverse, ce sont les Républicains qui se la jouent maîtres à bord. À ce détail près que eux n’ont pas la majorité absolue (je te refais pas le coup des maths, je suis sûre que toi aussi, tu as une calculatrice sur ton portable). Mais si les centristes de droite les soutiennent là, ils font ce qu’ils veulent, pépouze.

Et alors le 49.3 dans tout ça ?
L’article 49, alinéa 3 de la Constitution (la Constitution c’est la base légale de notre pays : dedans y’a le fonctionnement de l’État et des différentes institutions et la charte des droits fondamentaux, genre Déclaration des Droits de l’Homme) est un moyen de faire passer une loi sans vote de l’Assemblée nationale et sans examen du texte. Le seul moyen d’annuler la loi est alors de mettre en place une motion de censure qui doit recueillir la moitié des votes des députés (ici 288 voix, donc). Si la motion de censure obtient plus de la moitié des voix, la loi ne passe pas, mais le gouvernement qui l’a proposée est renversé.

Le 49.3 est prévu pour éviter l’enlisement des débats à l’Assemblée Nationale ou pour toute situation durant laquelle le gouvernement doit faire passer une loi en urgence. « C’est souvent un aveu de faiblesse face au Parlement, et un outil pour affirmer la primauté de l’exécutif. » écrit un journaliste du Monde. De mon point de vue, c’est du chantage : en tant que député, soit tu laisses passer le 49.3 sur une loi que t’approuves pas trop, soit tu votes une motion de censure contre ton propre parti (ce qui est pas très bien vu, hein) et tu fais donc tomber ton propre gouvernement, mettant ainsi en jeu ta place et ta carrière. Autant vous dire que peu de députés ont ce courage-là.

Le 49.3 ne peut être cependant utilisé qu’avec l’Assemblée Nationale. Et comme tout projet de loi doit aussi passer par le Sénat, on aura droit à un véritable débat parlementaire au moins dans cette chambre-ci, avec des amendements et des votes.

Blond Girl

Oui c’est compliqué. Vous inquiétez pas je comprends votre souffrance, j’ai enduré la même pendant la rédaction.

Bon et pour la Loi Travail, ça s’est passé comment ce 49.3 exactement ?
C’est très simple (mais si, je vous jure). Valls, constatant que  »ses » députés sont vaguement super frileux face à son petit projet de Loi, il dit qu’à cela ne tienne, j’use du 49.3 (poésie du soir bonsoir).
Le peuple réclame alors à grands cris une motion de censure afin de faire barrage à cette méthode qui n’a rien à envier aux régimes anti-démocratiques de tous poils.

Mais déposer une motion de censure, si c’est possible, ça a quelques conditions quand-même, hein. On renverse pas un gouvernement comme ça ma bonne dame. Donc, pour ce faire, il faut passer par deux étapes :
– D’abord, un dixième de l’Assemblée Nationale doit proposer la motion de censure (soit 58 sur 577 actuellement).
– Ensuite la motion de censure doit être votée à la majorité absolue (donc 288 voix sur 577).

C’est là que ça devient marrant et que le clivage gauche/droite entre en jeu.

De son côté, la droite, avec 196 Républicains à son actif et 30 centristes tendance droitard.e.s a pu passer la première étape sans problème et proposer une motion de censure de droite, parce que nom d’une pipe, non, ce projet de loi n’est définitivement pas assez libéral et que bah tant qu’à y être on veut bien faire tomber le gouvernement socialiste en plus, hein. Cette motion de censure a été votée par l’ensemble complet des Républicains et 27 centristes de droite sur 30. Se sont ajoutés à la liste quelques membres de l’extrême gauche et du centre gauche mais certainement pas assez de monde pour arriver à la majorité absolue. 246 voix en tout : il en manquait 42 pour faire tomber le gouvernement et annuler cette fichue loi.

Et pourtant, chez la gauche on aurait pu les avoir ces 42 voix, puisqu’une motion de censure « de gauche » a tenté de voir le jour. Elle y est presque parvenue en réunissant 56 voix sur les 58 nécessaires au passage de la première étape. Malheureusement, les deux voix manquantes n’ont pas été trouvées et la motion de censure de gauche qui aurait certainement été soutenue par toutes les personnes qui ont voté celle de droite n’a pas été proposée.

Si toutes les personnes qui ont tenté de faire bande à part avec leur motion de censure de gauche s’étaient contentées de voter pour la motion de censure de droite, nous aurions eu 302 voix pour la motion de censure et la Loi Travail ne serait plus qu’un mauvais souvenir. Le clivage gauche/droite dans toute sa splendeur, en résumé.

Et donc la Loi Travail continue son petit bonhomme de chemin et va arriver jusqu’au Sénat.

Okay et là, on en est où ? Il va se passer quoi maintenant ?
Récapitulons : madame la ministre du travail El Khomri propose, soutenue par Valls, Hollande et Macron, la Loi Travail. Devant la réticence des députés du PS, Valls impose ce projet de loi avec le 49.3. Les motions de censure échouant, le bébé s’envolera pour le Sénat le 14 juin.

Comme il est impossible d’utiliser le 49.3 du côté de cette chambre parlementaire, un véritable débat se mettra en place. Mais comme la droite est majoritaire au pays des Sénateurs, le débat ne sera, à mon avis, pas tellement au goût du peuple. Il sera question de revenir au projet de loi initial, à savoir celui qui est sans concession aucune, libéral à souhait et qui a la bénédiction du Medef (syndicat des grands patrons). La pire version, en résumée (déjà que l’actuelle n’est pas bien réjouissante, ça promet).

Cependant, au milieu de ces bonnes nouvelles (ironie inside, ndlr), pointe une lueur d’espoir. Quand une loi arrive au Sénat et que ce dernier l’amende (ce que comptent manifestement faire les Républicains), elle doit nécessairement retourner se faire analyser par l’Assemblée Nationale. Le fameux ping-pong dont je parlais plus haut. Autrement dit, ça rallonge un peu le délais de création de cette loi et ça rajoute quelques conditions en bonus. Si le Sénat l’avait simplement votée, elle serait directement partie dans les bras de Hollande qui, on l’a compris, n’a pas l’intention de reculer.

Ce que nous offrent les Républicains en voulant refaire la loi à leur sauce, c’est du temps. Du temps pour nous organiser et montrer en redoublant d’efforts que ce projet de Loi on n’en veut pas. De même, ils nous offrent d’avantage d’occasions de faire échouer la bête dans le processus de sa création. Car si la Loi Travail repasse par l’Assemblée Nationale, ça signifie soit un deuxième 49.3, soit un vote. Il est donc, en résumé, encore temps de sommer nos députés et sénateur.rice.s de faire preuve d’un peu de courage, sans quoi nous nous en souviendrons, tout particulièrement en 2017.

Valls, Frollo, pas grande différence entre les deux, au fond, si ?

Et on va pas se priver de leur montrer qu’on a encore de la combattivité à revendre.

Ok alors qu’est-ce qu’on peut faire ?
Plein de choses. Si vous le pouvez, bien sûr, faire grève et aller manifester autant de fois que possible, c’est le top. Mais il y a aussi les pétitions, le partage d’informations, les protestations en ligne (sur twitter) ou par téléphone, témoigner, participer au mouvement Nuit Debout… C’est qu’on sait faire preuve d’imagination pour montrer qu’on est contre leur système abusif, tiens.

* Pour faire la grève *
En ce moment, ce sont surtout les transports en commun qui appellent à la grève, que ce soit la SNCF, les routiers ou les avions, manifestement leur but est de bloquer la circulation dans tout le pays.  Ceci dit, tout le monde est appelé.e à faire grève. L’appel est fixé au 26 mai et au 14 juin. À ce sujet quelques informations :
Comment faire grève ?
Comment faire grève quand on est isolé.e ?
Plus d’informations
J’ajoute que faire la grève du travail est un moyen de mettre la pression au gouvernement mais malheureusement, tout le monde ne peut pas se le permettre. Mais comme nos dirigeants nous voient uniquement comme des travailleurs-consommateurs, je pense qu’on peut aussi faire la grève de la consommation. Des idées ont déjà été proposées à ce sujet ici, ici et .

* Pour manifester *
– Les dates à venir : le jeudi 26 mai et le mardi 14 juin.
– Où manifester : Carte des rassemblements
Plus d’informations
NB : À l’heure ou j’écris ces lignes, manifester est clairement devenu une activité dangereuse, même si vous n’avez rien à vous reprocher et que vous souhaitez manifester pacifiquement. La police a été formée à foncer dans le tas sans se poser de question. Elle n’est pas là pour veiller à ce que les manifestations se passent bien mais bel et bien pour effrayer les manifestant.e.s et dissuader le peuple de montrer son désaccord. Aussi, si vous souhaitez manifester, je vous conseille vivement de lire ces différents articles et de suivre scrupuleusement leurs conseils :  Le guide du/de la manifestant.e arrêté.e // Conseils de sécurité en manif //Conseils de sécurité pour les reporters de manif // Bonus : découvrez les streetmedics

* Les pétitions et autres interpellations de nos élus *
Motion de censure citoyenne
Signer la pétition contre la loi travail et interpeler François Hollande à ce sujet
Interpeler les députés, à l’aide des réseaux sociaux et/ou par téléphone ici et

* Autres moyens de protestations *
– Témoignez ! Parlez de votre situation au travail, de vos galères si vous êtes à la recherche d’un emploi, si vous êtes étudiant.e, des problèmes potentiels que vous avez rencontrés en manifestation…  Sur twitter, le hashtag #Onvautmieuxqueça continue d’être alimenté tous les jours. Il faut parler de ce que nous vivons. Ça permet de nous rendre compte que nous sommes tous dans la même galère, ça donne une alternative à l’information des grands médias… C’est important. Parlez, créez des blogs, twittez, commentez.
On vaut mieux que ça, le site.

– Faites circuler l’information ! Relayez les articles, les pétitions, tout, autant que possible. Si nous parlons mais que nous ne relayons pas nos paroles, ça n’a aucun sens. Il faut que nous parlions ET que nous nous écoutions les un.e.s les autres.

En conclusion
La lutte contre la Loi Travail, au-delà de la lutte contre un simple projet de loi, est une lutte symbolique : nous ne luttons pas uniquement contre un projet de loi mais bien contre un mode de vie qui ne nous convient pas, qui ne nous convient plus. L’ultra-libéralisme, le capitalisme, tous ces systèmes broyeurs d’êtres humains qui nous plongent dans les affres d’angoisses, nous mènent tous et toutes au Burn Out et à la dépression, qui nous volent et notre temps et notre énergie, tous ces systèmes, nous les rejetons plus que jamais. À travers la lutte contre cette loi, c’est pour un monde meilleur que nous nous battons.

Et malgré la violence qui s’enchaîne, malgré l’entêtement de ceux qui nous gouvernent, malgré leurs magouilles et leurs mensonges, je ne perds pas espoir, jamais. Ils sont peut-être les plus puissant.e.s, mais nous sommes les plus nombreux.ses.

Myroie

 

Pour aller plus loin
La loi Travail encore loin de l’adoption définitive
Comment sont élaborées et votées les lois ?
Synthèse du vote de la motion de censure
Motion de censure de gauche, votre député voulait-il renverser le gouvernement ?
Motion de censure : découvrez si votre député à tenté de renverser le gouvernement
Loi Travail : Échec de la motion de censure voulue par les frondeurs de gauche
Comprendre le changement des groupes parlementaires à l’Assemblée Nationale
Loi Travail : ce qui va changer
Manifestation contre la Loi Travail : et maintenant, quelles suites ?
Qu’est-ce que l’article 49.3 ?
Loi Travail, chronique d’un 49.3 annoncé

Merci à Léna, Alix et Tali pour leurs conseils et leur relecture.
Merci Idrissa, Neku, Pauline, Elaura et Axel pour les liens utiles qu’ils/elles m’ont partagés.

L’humour pour les nuls

Depuis quelque temps, à force de l’ouvrir au sujet de l’humour, mes amis militants et moi, on a fini par atteindre certaines oreilles. Et, comme on pouvait s’y attendre, nos propos et nos revendications n’ont pas été du goût de tout le monde. Il faut dire que le sujet est délicat dans une société où il est de bon ton de dire « qu’on peut rire de tout mais pas avec tout le monde » et ce sans même se demander pourquoi et dans quel contexte Desproges a bien pu dire ça.

Bref, captain obvious to the rescue, les gens veulent rire de tout. Ou plutôt, ils veulent rire de ce qu’ils veulent sans se prendre la tête et surtout, sans réfléchir. Il est souvent amusant de constater que les grands défenseurs du droit au rire de tout sont les premiers à se moquer des femmes (ou autre groupe de personnes opprimées) en les renvoyant à la cuisine (ou autre cliché puant) pour ensuite crier à la misandrie (ou autre intolérance inversée qui n’est que de l’égo de privilégié bafoué) quand on ose se foutre de la gueule des machos (ou autres intolérants notoires) alors que s’ils n’étaient pas machos, ils ne se sentiraient pas visés, mais passons. Je ne suis pas ici pour enfoncer publiquement ces personnes au second degré opportuniste. Encore que. D’une manière plus générale, les gens ne veulent pas réfléchir à ce que leur comportement implique. Et c’est la raison pour laquelle le Cynico-fataliste est si à la mode : ça permet de se donner un genre, un charisme alors qu’il s’agit purement et simplement de paresse, pour ne pas dire de lâcheté.

Les gens veulent rire de tout donc, et craignent pour leur droit à continuer de dire « oogah boogah » devant un noir quand on dénonce leur humour intolérant. Alors pour commencer, j’aimerais rappeler un détail simple (puisqu’on nous a souvent traité de fachos désireux de brider la liberté d’expression, aha) : on ne cherche pas à vous empêcher d’être intolérant, légalement parlant. Je vous en prie, soyez-le. Vous êtes libres de l’être. C’est la loi qui le dit. Cette loi qui a été façonnée par une majorité d’hommes blancs cis et hétéros aisés, soit dit en passant. Vous êtes libres d’être des imbéciles irrespectueux qui perpétuent l’oppression. Tout comme nous, nous sommes libres de dire que vous êtes intolérants, que votre humour est un outil qui vous permet de perpétuer une oppression qui favorise la perpétuation de vos privilèges et que ce n’est pas normal. Parce que, désolée de vous l’apprendre, mais la liberté d’expression, ça marche dans les deux sens. Et je suis au regret de vous annoncer que si ce qu’on dit vous dérange, c’est exactement le but recherché.

Mais qu’à cela ne tienne, si j’ai créé ce blog, c’est parce que je ne crois pas qu’il existe de causes perdues. Ou plus simplement, je crois que tout changement est possible, pourvu qu’on s’en donne les moyens. Je ne suis donc pas avare d’engagement et d’efforts et c’est la raison pour laquelle j’ai décidé de répondre à la grande question que le Cynico-fataliste se pose quand il nous entend, nous autres défenseurs des droits des opprimés, mugir dans ses campagnes :

« Mais si on ne se moque plus des opprimés, de quoi allons-nous rire ? »

 Je passerai sur le fait que cette « question » démontre à quel point le Cynico-fataliste de base n’est rien d’autre qu’un citoyen sans imagination embourbé dans une culture du je-parle-avant-de-réfléchir et je vais me contenter de donner aussi bien des outils que des idées pour démontrer à ce pauvre hère que si, même sans rire des opprimés, on peut encore s’amuser, rire et exprimer sa joie de vivre.

L’humour facile
Pour commencer, il faut noter que l’humour est un art qui n’est pas facile à maîtriser. Comme a pu le dire Desproges (encore lui !) : « Mais elle est immense, mon cher, la prétention de faire rire ! » Car oui, faire rire n’est pas facile, surtout si on se pique de le faire en professionnel. Amuser quelques copains est bien plus aisé que de faire rire un parterre d’inconnus prêts à vous mettre au tapis pour peu que votre humour ne les touche pas. Toutes les personnes qui ont un jour essayé de s’attirer les faveurs du public par l’humour le savent. Et c’est pourquoi, certaines personnes, cédant à la peur et à la facilité, vont décider de rester le cul au chaud dans des valeurs sûres, sans avoir à se mouiller.

Selon moi, il existe trois valeurs sûres en terme d’humour : le caca (et tout ce qui est très très sale d’un point de vue social ; ne niez pas, rien qu’en lisant le mot « caca » vous souriez), le sexe (et tous les tabous qui tournent autour) et ce qui n’est pas la « norme » (ou ces connards d’extrémistes qui veulent changer le monde et/ou sont trop différents de l’homme cishet blanc). Bref, comme je l’ai dit dans mon précédent article sur l’humour, on rit de ce qui dérange, de ce qui est différent et de ce qui est tabou. En règle générale, les mauvais humoristes en manque d’inspiration vont donc faire un gloubi-boulga de ces trois « valeurs sûres » de la manière la plus plate et la plus convenue possible. Combien d’humoristes masculins se sont déguisés en femmes pour faire rire, par exemple ? Parce que oui, convenons-en la féminité c’est tellement ridicule qu’il n’y a que les femmes (ces êtres soumis) pour bien la porter. Parmi ces trois valeurs sûres, certains humoristes ont su malgré tout tirer leur épingle du jeu en faisant passer un message plus profond à travers un écran de vulgarité volontairement outrancière. Je pense par exemple à Reiser et ses dessins humoristiques sur la sexualité au travers desquels il caricaturait une société pudibonde et hypocrite. (Cependant, qu’on ne me fasse pas dire ce que je n’ai pas dit, Reiser aussi a eu son lot d’humour oppressif et n’était pas parfait à tous les niveaux.) Ici, la valeur sûre qui m’intéresse est la troisième. Ce qui n’est pas la norme. Il est extrêmement facile de faire rire un public avec quelques blagues sexistes, racistes, validistes ou transphobes (liste non exhaustive). On fait appel aux bas instincts de son public et on se pique de faire de l’humour anticonformiste, et paf, le tour est joué : sans s’assurer le panthéon, on se créé un noyau de fans.

J’insiste sur le fait que c’est à la portée de n’importe qui. Un peu d’aisance en matière de comédie, une blague sur les homos qui sont vraiment des pédales, et un peu de mauvaise foi (« je suis subversif moâ, madame ») et hop, c’est parti. C’est tellement courant que c’en est navrant : la majorité des web-humoristes, des nouveaux artistes de stand-up ou des chroniqueurs de radio le font. Et tous se targuent d’être anticonformistes. Si bien que leur prétendue subversivité en devient étrangement conforme. Parce que soyons honnêtes : ces « artistes » qui auront sombré dans l’oubli dans une dizaine d’années ont deux problèmes. Le premier (et le moins grave) c’est qu’ils ne renouvellent absolument pas leur art (l’humour) et que donc, ils ne lui apportent rien. Et le second c’est que dans l’espoir de gagner le plus rapidement possible la notoriété ils empruntent sans se poser de questions les sentiers battus les plus célèbres – y compris ceux qui sont problématiques – et passent là où leurs aînés sont déjà passés mille fois. Alors subversive leur intolérance ? Que nenni. On ne saurait faire plus conforme et plus facile, en réalité.


Rire de tout

Tous ces artistes qui s’insurgent quand on dénonce leur humour intolérant usent donc du prétexte « je veux rire de tout ». Me concernant, je trouve quand-même étrange que ces personnes souhaitant rire de tout se cantonnent uniquement à des sujets qui ont déjà été utilisés mille fois au lieu d’expérimenter et de créer du neuf. C’est pourtant simple, quand on y pense : pourquoi rire des trans quand vous pouvez rire des transphobes ? Pourquoi rire des Noirs quand vous pouvez rire des racistes ? Ces grands rigolos auraient-ils peur de se mettre la masse dominante à dos ? Pour des gens subversifs, ils font preuve de bien peu de courage.

Parce que soyons clairs, il est facile de rire des plus faibles, des plus moqués, des plus démunis. C’est enfantin : il n’y aura que peu de monde pour les défendre et beaucoup pour en rire. En revanche, rire de la majorité haineuse, celle qui a du pouvoir, celle qui peut vous faire taire si elle le souhaite pour pouvoir continuer d’utiliser le mot « pédé » comme insulte, de renvoyer les femmes à la cuisine et de traiter Taubira de singe, ça demande un peu plus de gonades. Rire en dénonçant les travers de la société plutôt que de les renforcer est tout un art complexe et qui n’est pas à la portée du premier venu (surtout si ce dit premier venu a la flemme de réfléchir). Parce que ça demande du talent, mais également de la réflexion, de l’introspection et de la culture. Pour faire de l’humour de haute volée, il faudra apprendre à faire autre chose que pointer du doigt des minorités en faisant la grimace d’un air entendu en se faisant lécher les bottes par un parterre de fans lobotomisés.

Selon moi, au même titre que tous les autres Arts, l’humour est un moyen de façonner le monde dans lequel on vit. Là encore, je l’avais dit dans mon précédent article sur le sujet, on rit de ce qui n’est pas la norme, donc on la définit. En riant de l’intolérance, en la présentant comme quelque chose d’anormal, vous redéfinissez la norme et ce, pour un monde de tolérance et de respect. D’ailleurs, notons que les artistes qui ont connu une postérité sont ceux qui se sont montrés avant-gardistes et qui ont contribué à révolutionner notre société, que ce soit d’un point de vu artistique, moral ou les deux. Les génies sont ceux qui ont su modifier les goûts du public et non pas ceux qui ont modifié leur art en fonction du public. Autrement dit, en encourageant une intolérance qui existe déjà, les artistes comiques n’encouragent aucune réflexion et donc aucun changement. C’est ce qui me fait dire qu’ils sont voués à l’oubli malgré le fait qu’en attendant, ils ralentissent les progrès sociaux en matière d’égalité.

Tous ces humours non-intolérants possibles
Nous en venons donc au nerf de la guerre : mais de quoi rire alors ? Quels types d’humour sont possibles si on doit arrêter de taper sur les femmes, les pédés et les Noirs ? Comment les manier sans tomber dans les bras menteurs de la facilité ? La liste des différents types d’humour est longue : humour par l’absurde, l’auto-dérision, le comique de situation, la création de personnages humoristiques, les jeux de mots, l’humour noir (le vrai), la satire (ou cynisme), le méta humour (l’humour sur l’humour), le comique d’observation, l’humour de référence, l’anti-joke etc. Analysons-en quelques uns pour que vous ne tombiez pas en panne sèche de blague, des fois que vous décidiez (ça va, on peut rêver) d’arrêter d’être des humoristes qui encouragent l’exclusion sociale des minorités.

Commençons par l’humour par l’absurde. Ce type d’humour fonctionne sur la base du décalage entre les attentes et les habitudes du public et la logique qui sera présentée lors du sketch ou de la blague. En règle générale, c’est amené à l’aide de syllogismes, c’est à dire une logique qui, mal utilisée, peut amener à des paradoxes ; paradoxes cependant non démontables si on a habilement amené le public à accepter la logique du syllogisme au préalable. Plus exactement, on entraîne le spectateur vers un raisonnement illogique en lui faisant admettre des choses qui lui paraîtront logiques. En le piégeant ainsi, on crée le décalage, la gêne et donc le rire.
Exemple d’humour absurde : Tout ce qui est rare est cher. Un cheval bon marché est rare. Donc un cheval bon marché est cher.

Concernant l’auto-dérision, c’est une forme d’humour qu’il est facile d’utiliser de travers. En effet, le principe de l’auto-dérision est de se moquer de soi-même. L’exercice peut sembler cool et démontrer que la personne le pratiquant est parfaitement décomplexée, mais il faut mesurer à quel moment on rigole réellement de soi (uniquement) et à quel moment on implique d’autres personnes dans la moquerie. Par exemple, il y a une différence entre dire « aha, j’ai encore embouti la voiture, je sais vraiment pas conduire ! » et « aha j’ai encore embouti la voiture, les femmes savent vraiment pas conduire ! » Dans le premier cas, je me moque de moi. Dans le deuxième je me moque des femmes : ce n’est plus de l’auto-dérision, mais bien de l’humour intolérant qui vise à discréditer les femmes et leurs capacités à utiliser une voiture et ce de manière parfaitement arbitraire et injuste. Le fait que je sois une femme ne justifie en rien cette blague : ce n’est pas parce que je suis maladroite au volant que toutes les femmes le sont. L’auto-dérision, la vraie, est celle qui permet au spectateur de rire sans se sentir jugé même s’il se retrouve dans le ridicule de celui qui fait la blague. On s’accorde sur le fait que c’est ridicule mais que ce n’est finalement pas bien grave. Ici, le rire permet de dédramatiser et de prendre du recul sur la culpabilité que beaucoup de gens vont avoir face à l’échec. Si je rigole en disant que tous ceux qui ont le même genre / couleur de peau / orientation sexuelle sont ridicules, je suis dans le jugement et dans la moquerie intolérante. Ce n’est donc plus de l’auto-dérision et j’empêche une partie de mes spectateurs de dédramatiser une situation anodine parce que je les catalogue dans un stéréotype qui ne leur conviendra peut-être pas.
Exemple d’auto-dérision : Boulet et son blog BD dans lequel il se met souvent en scène, comme par exemple dans cette note.

Le comique de situation, c’est un peu l’une des plus vieilles formes d’humour. L’arroseur arrosé, tout ça, tout ça. En gros c’est l’effet comique produit par la situation d’un personnage dans l’histoire ou l’anecdote qui est racontée (surprises, rebondissements, coïncidences, retournements, quiproquos, etc). Le principe est donc de rire d’un personnage parce qu’il fait quelque chose de travers. Quel meilleur exemple à citer dans ce genre de cas que celui de Charlot ? Les Charlots sont remplis de comique de situation. Chaplin a créé un personnage dont on peut rire tout en passant des messages positifs. Les Lumières de la ville, film dans lequel Charlot vient en aide à une aveugle alors qu’il n’a pas un sou en poche, est sans doute l’un des meilleurs exemples. On rit, mais Chaplin passe également un message d’espoir et d’empathie. Malheureusement, tout comme l’auto-dérision, il est facile de se planter et de faire un comique de situation où, au lieu de rire d’un événement absurde, on va rire du personnage parce qu’il représente un cliché intolérant (sexiste, raciste etc). Il est donc important de garder à l’esprit que le comique de situation, comme son nom l’indique, doit amener à rire d’une situation, et non pas d’un stéréotype incarné par un personnage.
Exemple de comique de situation : Le dîner de con, film dans lequel on rit de quiproquos et de la cruauté d’un personnage qui se retourne contre lui.

La création de personnages humoristiques est un procédé très utilisé par les artistes de scène. C’est un moyen de créer un discours, un échange tout en étant seul durant la représentation. Le Blond de Gad Elmaleh est un bon exemple sans intolérance : c’est un personnage caricatural dans sa perfection qui réussit tout, même les choses les plus anodines (comme manger un sandwich sans que les tomates ne se fassent la malle) et qui sert à mettre en relief le côté humain de Gad Elmaleh dans un humour auto-dérisoire. Le Blond n’est pas un cliché puisqu’il ne fait référence à aucun type d’homme qui suscite le mépris, mais qui renvoie davantage à cette tendance que chacun possède à voir chez son voisin une personne qui réussit toujours mieux que soi. Avec ce personnage Gad Elmaleh dédramatise le manque de confiance en soi que beaucoup de spectateurs peuvent avoir en riant du fait que les petits échecs de la vie quotidienne ne sont pas dramatiques et même plutôt rigolos. À travers ce personnage, il arrive à faire rire de la jalousie qu’on peut ressentir et à la rendre moins difficile à vivre. Malheureusement, comme d’autres types d’humour, la création de personnages humoristiques peut vite tomber dans les clichés à partir du moment où on crée un personnage stéréotypé qui renvoie à une vérité biaisée. Ça peut être le personnage féminin égocentrique et coquet, le noir qui parle avec un accent très prononcé et ne comprend rien à la technologie, l’homosexuel efféminé, etc, etc. Toutes ces caricatures excluent parce qu’elles encouragent des clichés qui ne représentent que très peu de personnes concernées.
Exemple de création de personnages humoristiques : les persos de Salut les Geeks ! Le mafieux-pervers, le gamin pas sûr de lui, le panda, et le junkie.

Bien sûr, dans les différents types d’humour, il y a les jeux de mots. Avec celui-là, il est difficile de faire de l’humour intolérant, à moins de vraiment le vouloir (malheureusement, parfois certains le veulent vraiment). Faire des jeux de mots consiste à détourner le sens premier d’un terme, créant ainsi ce fameux décalage qui surprend et amène le rire. En règle générale, le jeu de mot à lui seul ne suffit pas, il faut également le placer au bon moment et avec la bonne tonalité. C’est ce qui fait qu’un tel verra sa blague qualifiée « d’humour de merde » quand un autre – usant du même calembour – fera rire l’assemblée du premier coup. Dans le genre maître des jeux de mots on ne peut pas ne pas citer Desproges (« car nos avis divergent, et dix verges c’est énorme pour un seul homme »). Il était capable de placer ses jeux de mots au milieu de ses discours avec un tel naturel que le décalage créé était toujours suffisamment important pour déclencher le rire. Parce que Desproges maniait la rhétorique avec brio et possédait suffisamment de vocabulaire pour se renouveler sans cesse, il lui était possible, en plus de faire d’autres types d’humour pendant ses sketchs, de placer des jeux de mots au moment où on s’y attend le moins. Bref, avec ce type d’humour, tout est question de dosage, de feeling et de timing.
Exemple de jeu de mots : « Rraquette avec deux r ? – Ouais ! – Ya qu’un r sur raquette. – Ya plusieurs nerfs sur une raquette, vous connaissez pas l’tennis ! » – François Pérusse

Dans le cas de l’humour noir, il s’agit de dire des choses volontairement horribles. Tellement horribles qu’elles vont mettre les spectateurs mal à l’aise et les faire rire (on rit de ce qui gêne, de ce qui n’est pas la norme, toussa). C’est ce qu’a fait Desproges avec son fameux « on me dit que des Juifs… ». Avec ce sketch, il est allé à l’encontre de ce qui était communément admis, à savoir que les juifs ont été victimes des nazis. En agissant ainsi, à l’inverse de Dieudonné qui se moque simplement des juifs, lui ne riait non pas des juifs mais des nazis et des néo-nazis (encore présents à l’époque et même aujourd’hui) et ce, en démontrant l’absurde du raisonnement qui est le leur (en le poussant éventuellement à l’extrême). Wikipédia parle d’ailleurs de ce type d’humour en ces termes : « L’humour noir est une forme d’humour qui souligne avec cruauté, amertume et parfois désespoir l’absurdité du monde, face à laquelle il constitue quelquefois une forme de défense. » Bref, il s’agit de s’amuser de l’horreur. Mais pour s’en amuser, encore faut-il qu’il soit communément admis par le public de ce qu’est l’horreur. Si je tente de faire de l’humour noir sur la transphobie alors que peu de gens y sont sensibilisés, j’ai toutes les chances du monde de simplement tomber dans l’humour transphobe. L’humour noir demande de prendre en compte les qualités morales du public, et c’est en ça qu’il est extrêmement difficile à maîtriser.
Exemple d’humour noir : « Tu aimes bien ta mère ? Alors reprends un bout. » – Pierre Doris
(Ici, le tabou et l’horreur utilisés sont le cannibalisme.)

La satire est une forme de (vrai) cynisme qui consiste à parodier une personne, un groupe ou un gouvernement afin de démontrer à quel point leur comportement est absurde, dans le but de provoquer un changement. En règle générale, ceux qui sont parodiés sont des personnalités puissantes et au pouvoir important qu’il soit politique, social ou économique. Le journal HaraKiri était, par exemple, un journal satirique qui dénonçait les inégalités sociales avec des phrases mordantes du type « si vous ne pouvez pas l’acheter, volez-le ». À l’instar de l’humour noir, c’est une forme d’humour complexe à maîtriser car elle demande une culture de la politique et du social certaine qui empêcherait de tomber dans les rumeurs infondées et les stéréotypes nauséabonds. En effet, tout comme le cynisme – tel que Diogène le concevait – était censé apprendre « l’humilité aux puissants », la satire est censée dénoncer les injustices et encourager le peuple à réclamer ce qui lui revient de droit. La satire peut employer divers procédés : la diminution de quelque chose en vue de le faire paraître ridicule, l’exagération afin de démontrer à quel point un comportement est grotesque (caricature), la juxtaposition de choses d’importance inégales (ce qui met l’ensemble à un niveau de moindre importance) et la parodie qui consiste à imiter un comportement dans le but de montrer à quel point il est ridicule.
Exemple de satire : Candide de Voltaire, qui parodie la société de l’époque et tous les conseils qui étaient donnés par l’autorité en place pour être quelqu’un de bon et de bien.

Le méta-humour, qu’on pourrait aussi appeler « humourception » est de l’humour… sur l’humour. Très rarement utilisé au quotidien parce que difficile à mettre en place, il consiste à faire une blague avec une blague à l’intérieur et se retrouve, en revanche, très fréquemment dans au cinéma ou dans les émissions de télé contemporaines comme The Daily Show. Il existe différentes façons de faire du méta-humour : soit on va rire des procédés humoristiques en les nommant exactement, soit on va faire une blague à partir d’une blague déjà rendue célèbre (comme celle de Paf le chien), soit faire une blague dans une blague, etc. Pas toujours du goût de tout le monde, ce type d’humour crée un décalage parce qu’on s’attend à rire et qu’en réalité, c’est davantage analytique que drôle.
Exemple de méta-humour : « Un Anglais, un Irlandais et un Écossais entrent dans un bar. Le patron du bar les regarde et dit : « Quoi ? C’est une blague ? » »

Le comique d’observation, lui, consiste à révéler le ridicule ou l’absurdité d’un élément anecdotique qui aurait échappé à la plupart des spectateurs s’il n’avait pas été mis en lumière. Le plus souvent utilisé par les artistes de scène, il permet de prendre du recul sur des événements auxquels on est habitués et de se rendre compte du point auquel ils sont étranges quand on les regarde d’un œil neuf. Commençant souvent par « vous avez remarqué que » il peut être très utile pour dénoncer les intolérances ordinaires et démontrer leur ridicule.
Exemple de comique d’observation : le sketch de Florence Foresti « cheffe d’entreprise ».

L’humour de référence est un type d’humour qu’on retrouve très souvent dans les webséries ou les films humoristiques familiaux. Comme son nom l’indique, il consiste à mettre une référence qui, bien souvent, n’a rien à voir avec le film, mais colle avec le sujet du moment. Ce type d’humour marche donc sur deux principes : le premier est de créer un décalage entre l’univers dans lequel le spectateur est plongé et celui qui « s’invite » un peu par surprise, et le second est de flatter le spectateur qui se sentira fier d’avoir reconnu la référence (surtout si cette dernière est un clin d’œil à des gens particulièrement initiés). Un film qui joue très souvent sur cette ficelle est « Astérix et Obélix mission Cléopâtre » dans lequel on retrouve aussi bien des références à Star Wars qu’à des publicités des années 90.
Exemple d’humour de référence : les films Disney et Pixar qui font des clins d’œil à des productions antérieures du studio ou encore les films Hitchcock dans lesquels il apparaît systématiquement l’espace de quelques secondes en figurant (dans Les Oiseaux, l’homme qui sort de l’animalerie avec un lévrier en laisse).

Enfin, l’anti-joke consiste à faire de l’humour qui n’en est pas. Un peu dans la même veine que le méta humour, l’anti-joke table sur le fait qu’on s’attende à quelque chose de drôle pour créer le décalage et faire rire. Il s’agit de reprendre des formats d’humour ou de blague classique et de les terminer par une chute logique et descriptive à la place d’une fin absurde.
Exemple d’anti-joke : Qu’est-ce qui est petit et vert ? Au vu de la diversité dans l’univers, beaucoup de choses.

Voilà donc une longue liste pleine de formes d’humour possibles et non-intolérantes. Tu vois, cher lecteur qui veux rire de tout, que ce n’était pas si compliqué. Et encore, je suis certaine que si tu cherches davantage, tu peux en trouver bien d’autres. Qui sait, tu pourrais peut-être même en inventer un jour, si ça se trouve ? J’ai confiance en toi.

En conclusion
Ai-je besoin de préciser que, finalement, ces gens qui chouinent qu’on ne peut plus rire de rien quand on leur fait remarquer que leur humour est oppressif sont soit des personnes à l’imagination très limitée, soit des paresseux égoïstes qui n’ont pas envie de faire d’efforts pour faciliter la vie de leur prochain ? L’humour est riche. L’humour est vaste. Pourquoi se cantonner à quelques blagues intolérantes quand il est possible d’explorer et de révolutionner toujours un peu plus le genre ? Alors, soyez gentils, faites preuve d’imagination. Et arrêtez de vous faire passer pour plus bêtes que vous ne l’êtes, je sais que vous êtes capable de reconnaître les blagues intolérantes.

Ils ont écrit sur l’humour
Une Heure de Peine – L’humour est une chose trop sérieuse… [x]
Une Heure de Peine – …pour être laissée à des rigolos. [x]
Une Heure de Peine – L’impolitesse du désespoir [x]
Une Heure de Peine – Critique de la culture du troll [x] [x]
Une Heure de Peine – Apologie de l’humour [x]
Une Heure de Peine – Assumer son humour à la con [x]
As Clemmie Wonder – Peut-on faire des blagues […] sans être un gros con ? [x]
Je suis féministe – Oh ça va… C’est pour rire ! [x]
Mauve Veillance – L’humour à propos des minorités sexuelles sans insulter [x]
Les notes de Florent Verschelde – Ceci n’est pas du second degré [x]
Les notes de Florent Verschelde – Pure provocation [x]
A Contrario – Desproges et Coluche : Stop à l’instrumentalisation […] [x]
Une sourde – Cher connard cynique [x]
Commando Culotte – Pourquoi dire […] fait de vous une/e idiot/e ? [x]
Le rire. Essai sur la signification du comique, par Henri Bergson : [x]
Les sentiers d’Isatis – Sortir de sa boîte [x]

C’est pas de l’humour intolérant !
(À noter que certaines des personnes citées ont eu des comportements problématiques dans leur humour (ou ailleurs) mais que les liens donnés avec leur travail sont, eux, dépourvus d’humour intolérant, preuve que c’est possible, même si ce n’est malheureusement pas un systématisme pour chacun.)
Tina FeyGeorges CarlinBouletAamer RahmanChaFlorence ForestiLes InconnusLouis CKSinfestOglafLes céréales du dimanche matinPlated JeansSalut les GeeksUsulDesprogesColucheInsolente VeggieGad ElmalehHari KondobaluAlexandre AstierSuricateWanda SykesChescaleighGo get a roomieFrançois Pérusse [etc].

Merci à tous mes followers pour les liens, les idées, les références et tout et tout. Merci à Ali B. Cannard pour ses conseils sur les différents types d’humour. Et merci à Aries et Stéphanie pour la relecture et les critiques.

Égalitariste

Cher Nice Guy

Dans le féminisme, on parle beaucoup de toi, ami Nice Guy. Et on s’impatiente vite, face aux raccourcis que tu peux faire au sujet des femmes. On a peur de la haine que tu développes à notre égard, et on dénonce sans cesse tes agissements et les stéréotypes que tu entretiens au sujet de la gente féminine. Aujourd’hui, jour faste, je suis paix et amour, même pour toi, et j’ai donc décidé non seulement d’essayer de te comprendre, mais en plus de te donner des conseils, car je sais que ta manière de vivre et de répondre à la souffrance n’est pas la meilleure.

J’appelle ici Nice Guy, cet homme en constante insécurité qui rêve d’une relation, souvent avec une femme, et qui ne la trouve pas. Cet homme qui se montre gentil, attentionné, à l’écoute, et qui malgré tous ses bons et loyaux services à la gente féminine, ne trouve pas chaussure à son pied. J’appelle Nice Guy tous ces hommes qui se sont tournés vers les PUA (1), persuadés qu’ils étaient que finalement, la gentillesse envers les femmes n’était que stupidité (puisqu’elles préfèrent les connards, ces salopes) et qu’il fallait les manipuler pour recevoir de l’attention, de l’amour et du sexe. J’appelle Nice Guy ces hommes qui finalement, en sont venus à haïr les femmes parce qu’ils sont malheureux et ont décidé qu’elles en étaient la cause, sombrant ainsi dans une misogynie crasse qui non-seulement les empêche d’atteindre toute forme de bonheur, mais en plus les pousse à se montrer irrespectueux et haineux d’un genre dans tout son ensemble et toute sa pluralité.

À ces hommes, j’aimerais parler des choses que j’ai apprises au sujet des relations humaines. Parce que je sais qu’ils sont malheureux et que leur malheur engendre un autre type de souffrance : celui des femmes victimes de la misogynie et de tout ce qui en découle.

Bien entendu, ce que je vais écrire peut aussi servir aux femmes à bien des égards, mais ce coup-ci, j’ai décidé de m’intéresser à la raison qui pousse les hommes dans les bras menteurs de la haine du féminin.

L’amour de l’Autre comme bonheur
Tout commence avec une croyance populaire très répandue, jamais nommée et pourtant on ne peut plus erronée : l’idée selon laquelle pour atteindre le Bonheur avec un grand «B », il faut être Aimé avec un grand « A ». D’abord par ce que les gens appellent communément votre Moitié (que nous devons impérativement trouver sous peine de mourir seul/es mangé/es par nos chats) et ensuite par un maximum de gens possible. Notre valeur se mesurerait en nombre de personnes qui nous apprécient, voire nous admirent et nous envient. C’est, entre autres, la raison pour laquelle la vie de star fait rêver : quoi de plus génial qu’une vie de célébrité ayant d’innombrables fans, quand on a grandit dans une société qui nous laisse entendre que pour être « quelqu’un » il faut être admiré et envié ? Pourtant, un schisme perdure, rarement soulevé : si la vie de célébrité est réellement la panacée comme on essaye de nous le faire croire, pourquoi lesdites célébrités qui peuplent nos écrans et nos journaux n’ont pas l’air heureux ? Pourquoi tant de drogué/e/s, d’alcooliques, d’anorexiques et de suicides parmi des gens aimés par des milliers de personnes ?

La réponse est simple : c’est parce que le bonheur ne vient pas des autres. Il vient de soi. Et pour être heureux, il suffit d’apprendre à s’aimer. J’y reviendrai.

Toujours est-il que la société, les médias, les histoires, tout est peuplé de ce cliché qui voudrait « qu’ils vécurent heureux et eurent beaucoup d’enfants ». Il n’y a pas de « il/elle vécut seul/e et heureux/se », jamais : ça n’existe pas. Dans les fictions, tout solitaire cache une blessure qu’il attend de voir soignée par sa possible future moitié. On y croit tellement à ce mensonge, et ça nous fait tellement rêver, que même pour vendre des produits qui n’ont peu ou rien à voir avec la séduction, les pubs mettent en avant des couples sulfureux et sensuels. Pour appâter le client, les commerciaux associent réussite en amour avec tout et n’importe quoi : voitures, café, glaces, chaussures et j’en passe.

Le problème dans tout ça vient donc de deux choses. Comme je viens de l’expliquer, ça vient d’abord du fait qu’on fasse croire à tout un chacun que le Bonheur viendra d’autrui. Mais pour que ce mensonge fonctionne, il faut qu’une autre condition soit remplie : que les gens se détestent. Et c’est ce que toute notre éducation nous apprend au jour le jour : dès notre plus tendre enfance, on est mis en concurrence avec les autres, en nous inculquant qu’il faut être le ou la meilleur/e sous peine d’être une merde. Et comme on trouve toujours meilleur que soi, on peut toujours se comparer à quelqu’un et donc se reprocher de ne pas être assez bien. Parce que la perfection vendue par la société est inatteignable (celle dans laquelle vous avez un super emploi avec une super maison, un conjoint du sexe opposé (oui parce que les homos cey le mal), trois enfants, un chien, une belle voiture et un jardin, une santé d’enfer malgré le fait que vous travailliez énormément et une vie relationnelle épanouie alors que vous avez tout juste le temps de vous occuper de vos gosses).

Ainsi, les gens se méprisent et se haïssent parce qu’ils n’arrivent pas à atteindre cette perfection vendue, parce que le voisin a l’air de tout faire tellement mieux, parce qu’on leur fait croire qu’ils doivent tout savoir faire, alors que bien évidemment, c’est impossible. Comme ils se méprisent, ils sont malheureux, on leur fait donc croire qu’autrui apportera le bonheur manquant. Mais pour avoir la compagnie d’autrui, il faut la mériter, et pour ça, il te faudra acheter ci, et ça. Etc. La boucle est bouclée, et la ronde de souffrance ne s’arrête plus.

L’amour de l’Autre comme une drogue
Donc, le problème, avec notre société, c’est qu’elle se borne à nous faire croire que sans être aimé par les Autres, on ne peut pas être heureux, mais qu’en plus, l’amour des autres se mérite. Si tu veux être aimé il faudra que tu sois plus ceci, moins cela. Il ne faudra surtout pas que tu sois toi-même (et puis quoi encore?) Tiens achète une voiture, une maison, des vêtements, fais des cadeaux coûteux, etc, etc. Notre monde consumériste veut que tu sois persuadé que tu n’es jamais assez bien pour tes pairs, car ainsi il peut te vendre des quantités de choses pour t’aider à parvenir à un idéal inatteignable. Le pire, c’est que ce n’est pas fait sciemment par les gens qui créent les médias et les publicités. Ils se contentent de reproduire un schéma qu’ils connaissent et qui fonctionne d’un point de vue commercial, sans même penser au fait que c’est un mensonge et au fait que ça engendre tant de souffrances.

En attendant, c’est comme ça que les relations inter-dépendantes sont possibles : comme on n’est plus capables de s’aimer soi-même, on attend des autres de recevoir de l’amour -parce que tout être humain en a besoin-, comme un mort de faim attendrait qu’on le nourrisse parce qu’il n’a plus la force de le faire lui-même. Et finalement on se transforme en drogués en manque de cam : les autres sont nos dealers, et si le manque se fait trop sentir, la souffrance pousse à la haine et à la violence (qu’elle soit physique, mentale ou verbale). Tout comme un/e héroïnomane en manque de sa dose sera prêt/e/s à faire beaucoup de choses pour l’avoir, ceux qui manquent d’amour parce qu’incapables de le trouver en eux-mêmes vont essayer de trouver une raison, un coupable qui expliquera leur mal-être.

Pour les hommes dont j’ai parlé plus haut, les Nice Guy, les coupables sont toutes trouvées : ce sont celles qui leur refusent leur « dose ». Couplé à une éducation sexiste qui prétend que les femmes seraient toutes pareilles, ça donne le fameux « toutes des salopes (sauf maman) ». En outre, depuis leur plus tendre enfance, on a appris aux hommes qu’action = récompense. Tu sauves la princesse, tu peux la baiser, tu payes le resto, tu peux la baiser etc etc. C’est ce que nous apprennent les médias. Il y aurait des « techniques » pour pécho, comme si toutes les femmes fonctionnaient de la même manière et qu’il suffisait d’avoir cette fameuse formule secrète et mystérieuse pour toutes se les faire. Finalement, les femmes sont vues comme des machines dans lesquelles on mettrait des jetons « Gentillesse » jusqu’à ce que du sexe finisse par tomber. Sauf que cette technique qui est vendue comme LA solution pour avoir des relations sexuelles ne marche pas toujours (et c’est même problématique si une femme couche avec vous juste parce qu’elle vous trouve gentil). Et des frustrations et incompréhensions se mettent en place.

Pour reprendre la métaphore du drogué, c’est un peu comme si je disais à un héroïnomane qu’il aurait sa cam s’il me donnait de la thune et qu’une fois les billets en poche je me barrais sans rien lui filer. Le truc, c’est que contrairement à l’Héroïne, l’amour et le sexe ne sont pas des choses qui se donnent et s’échangent comme des objets ou des services sous contrat, si la personne n’a pas explicitement précisé qu’elle était là pour ça (auquel cas, vous avez en face de vous un/e Travailleur/se du Sexe et c’est un tout autre sujet). Que ce soit contre de l’argent ou contre de la gentillesse, une femme ne donnera pas de l’affection ou du sexe parce que (outre situation explicite ou les deux parties se sont mises d’accord) ces choses ne se troquent ni ne s’échangent pour peu qu’on prenne en compte le désir et le consentement de la personne. C’est quelque chose qu’on donne et qu’on reçoit de manière inconditionnelle. Mais pour ça, encore faut-il ne pas en avoir besoin. D’où l’importance d’être capable de s’aimer soi-même avec bienveillance et respect.

La Femme comme Entité détestable
Les femmes sont donc mises dans le même panier, et c’est la raison pour laquelle un Nice Guy aura deux réactions possibles en face du manque d’amour. Soit il va tenter différentes techniques absurdes apprises sur des sites de PUA pour séduire, soit il va accuser les femmes d’être des allumeuses et des profiteuses. Soit un cocktail des deux. La colère, la frustration, l’impression d’être un perdant (parce qu’un homme qui ne sait pas séduire est un perdant au regard de la société) sont issus en fait de cette non-capacité à s’aimer et à se sentir bien que ce soit seul ou accompagné. J’aimerais donc, avant d’expliquer pourquoi il est important de s’aimer et comment y parvenir, revenir sur ces croyances misogynes au sujet des femmes.

Il est important de garder à l’esprit que toutes les femmes sont différentes. Notre féminité ne fait pas de nous des robots fonctionnant de la même manière. Je suis une femme et je ne me trouve aucun point commun avec Marine Le Pen ou Lady Gaga en dehors du fait que nous parlons de nous au féminin. Les femmes ont des goûts, des préférences et des attentes qui varient d’une personne à une autre, exactement comme les hommes. Si Nicolas plaît à ma super pote, ça ne veut pas dire qu’il me plaira à moi. Et s’il me plaît, il est possible que ce ne soit pas pour les mêmes raisons. Ou alors, en admettant que je ne sois pas attirée par Nicolas, ça ne fait pas de lui une sous-merde incompétente en matière de drague : ça veut simplement dire qu’il ne correspond pas aux critères que je recherche. Fin de l’histoire. Nicolas se trouvera quelqu’un d’autre s’il le souhaite et tout ira bien. C’est un peu comme les préférences en matière de nourriture : si je préfère les bananes aux poires, ça ne veut pas dire que les poires ne sont pas bonnes. Il s’agit simplement de mes préférences.

Il existe des femmes qui préfèrent les femmes (les lesbiennes), des femmes qui ne sont pas intéressées par le sexe (les asexuelles(2)), des femmes qui ne se contentent pas d’un seul partenaire, des femmes qui aiment les deux Genres, des femmes qui préfèrent les relations exclusives, des femmes qui se fichent des relations et rêvent plutôt de voyages, des femmes qui aiment les hommes introvertis, d’autres les hommes efféminés ou à l’inverse les très virils… Tout ça est une affaire de goûts, de feeling et de réciprocité. Tout comme il y a des gens que vous ne trouvez pas intéressants comme amis, les femmes peuvent ne pas vous trouver intéressant comme amant potentiel. Ça ne remet pas en cause votre valeur. Ça ne veut pas dire que vous n’êtes pas digne d’être aimé.

Apprendre à s’aimer
Parce qu’en fait, tout un chacun est digne d’être aimé. Et la première personne que vous devez en persuader, c’est vous-même. Vous pouvez être aimé par la planète entière, si vous vous détestez, ça ne sert à rien : vous ne serez jamais heureux. Alors oui, je sais, ça fait très leçon hippie de dire ça, et beaucoup aiment tourner ce type d’enseignement en dérision, mais les faits sont là : plus on s’aime, plus on se respecte, et plus on est heureux. Nombre de gens en attestent, il suffit d’écouter leur voix qui ne s’élève pas plus haut qu’il ne le faut. Si vous vous aimez, vous n’aurez pas besoin de l’amour des autres, ce ne sera plus une dépendance, simplement des expériences agréables à ajouter à votre parcours de vie. Il existe des tas d’expériences plaisantes à faire au cours de notre existence, et on ne peut pas toutes les faire. Pourquoi l’amour des autres serait obligatoire ? Pourquoi ne pas se contenter des relations qui viennent (car elles viennent forcément) et accepter d’autrui rien de plus que ce qu’il peut vous apporter ? Exiger de l’amour, dans une forme bien spécifique, quand la personne en face n’est pas capable de vous en apporter sous cette forme-là, c’est un peu comme demander à une personne qui ne sait pas dessiner de faire de vous un portrait réaliste : en essayant, la personne se sentira nulle parce qu’incapable de combler vos attentes, et vous, vous serez frustré parce que vous n’aurez pas ce que vous attendiez (alors que vous êtes capable de vous le fournir vous-même).

Alors la question, maintenant, c’est comment s’aimer ? C’est tellement simple que c’en est à pleurer : il n’y a nul besoin de gravir des montagnes, de décrocher un job après 20 ans d’études, de devenir riche, célèbre… Ça s’apprend, c’est tout. Il faut d’abord réussir à reconnaître le Juge qui se trouve en chacun de nous, et à se persuader que c’est un menteur. Pour le Juge, vous ne faites jamais assez bien, vous êtes détestable, pathétique, haïssable et un continuel perdant. C’est celui qui vous dit « oui mais… » quand vous êtes heureux ou satisfait de vous-même. C’est lui qui vous rappelle vos échecs à n’importe quel instant de la journée, parfois sans prévenir, vous donnant subitement envie de vous taper la tête contre les murs. Reconnaître ce Juge nécessite d’apprendre à surveiller ses pensées, à les reconnaître et à ne pas laisser un flot continu d’idées qui fusent en vous comme des flash. Intercepter ces flash, les reconnaître eux et leurs mécanismes, trouver à quelles peurs ils appartiennent permet de reconnaître votre Juge et de contrer sa malveillance.

En arrêtant le Juge, vous aurez la capacité de commencer à vous parler à vous-même avec bienveillance. Comme si vous parliez à un ami proche, à un jeune frère, bref à une personne que vous aimez fort. Apprendre à vous traiter avec bienveillance, à ne pas vous culpabiliser pour vos échecs, à vous encourager face à vos difficultés permettra d’aller doucement, mais sûrement vers un amour de soi qui n’a rien à voir avec l’orgueil ou la suffisance, mais qui est simplement le respect de soi.

Et pour apprendre à faire tout ça, il faut simplement du temps, de la compassion pour soi, un peu d’introspection et beaucoup de patience. Autant de choses qui ne s’achètent pas, ne s’échangent pas, ne se troquent pas et ne se volent pas. Ça s’apprend, tout simplement et n’importe qui peut le faire : ça ne demande pas de technique particulière ni de prédisposition. Il faut simplement accepter l’idée que nous sommes déjà complets et que l’amour qu’on peut recevoir, qu’il vienne d’amis, d’amants, de parents ou que sais-je encore, n’est jamais qu’un plus, un moyen agréable d’accompagner sa vie, comme le chocolat qu’on prend en fin de repas « juste par gourmandise ».

(1) PUA, ou Pick Up Artist désigne les « artistes de la drague » du genre Guillaume Pley. Ce sont des hommes dans la majorité des cas qui enseignent ou échangent des techniques de drague pour « choper » les femmes. Ces techniques sont parfois très limites et plus que de la séduction, proposent des moyens de déstabiliser les femmes pour mieux passer outre leur consentement. Bref, ça flirte pas mal avec la culture du viol.

(2) Pour en savoir plus sur l’asexualité : [x]

Cet article a été écrit après la lecture très édifiante de ce livre : The Mastery of Love (oui c’est en anglais, mais je vous assure, il est facile). Il n’est pas parfait, mais il reste intéressant à potasser. Sinon, un grand merci à RedAlert, Eliwyel, Prose et Mélange-Instable pour leurs conseils, leur relecture et leur opinion.

Pour aller plus loin
Les aventures de Poire : [x] [x] [x]
Les mythes sur le viol : [x]
De l’amour de soi et des autres : [x]


Égalitariste

L’indésirable

Récemment, j’ai osé me renseigner sur ce que les anglais appellent le bullying et les japonais l’ijime. En France, on n’a pas vraiment de petit mot pour désigner ce phénomène, un peu comme s’il n’existait pas. On parle vaguement de harcèlement scolaire, ici et là, tout au plus.

J’ai osé, dis-je, puisque je touche ici du doigt ma fêlure la plus sensible. Il est difficile pour moi ne serait-ce que d’en parler, alors vous pensez, analyser les mécanismes sociaux qui permettent l’existence d’un système cruel en milieu scolaire, ça me paraît être légèrement le mont Everest. Bref. Je disais donc que récemment, j’avais osé me renseigner sur le bullying. Je pensais vaguement que tout le monde s’accorderait au moins à dire que c’était une cruauté lié à l’adolescence, que c’était quelque chose d’anormal et contre lequel il fallait lutter, même si on ne savait pas bien comment (en tout cas JE ne sais pas bien comment). Quelle n’a pas été ma surprise quand je suis tombée sur des commentaires et des articles décrétant que c’était la vie, que ça permettait aux victimes de s’endurcir et tout le tintouin habituel et crétin du « ce qui ne te tue pas te rend plus fort ». J’ai donc décidé de prendre mon clavier, pour essayer de mettre un peu d’ordre dans mes idées, et pour témoigner un peu, afin de faire comprendre que non, parfois ce qui ne tue pas affaiblit, rend vulnérable voire même peut amener à des comportements auto-destructeurs.

Avant de continuer, il faut néanmoins que je précise quelque chose d’important : j’ouvre un peu ma propre boîte de Pandore en parlant de ce qui m’est le plus intime et le plus douloureux. Ça risque donc d’être pas mal décousu, mais je pense qu’il est important que j’aille au bout de cette entreprise. La première raison pour laquelle il m’est difficile de parler de cette expérience, c’est qu’elle me renvoie une image de moi-même terriblement péjorative. Or cette image, toute ma vie j’ai tenté de l’enterrer pour me construire à peu près correctement. La déterrer est donc une sorte d’affront personnel et en même temps, une tentative de rédemption.

Depuis le moment où, en primaire, j’ai été classée tête-de-turc pour la première fois (mais certainement pas la dernière), et jusqu’à aujourd’hui, je n’ai cessé dans un coin de ma tête de me considérer comme La Perdante. Celle avec qui on ne veut pas manger le midi. Celle qui vous file un sourire crispé quand vous la croisez, parce que merde, elle est collante, je sais pas comment la jeter sans passer pour un connard. J’ai été la personne que vous voulez voir disparaître de votre champ de vision, celle à qui vous faites le coup du « je passe sous un tunnel krshhsprr krrssh » pour ne pas avoir à tenir une conversation téléphonique trop longtemps. J’ai été celle qui s’assoit à côté de vous en cours et qui vous fait réfléchir à toute blinde sur comment changer de place sans être ouvertement vexant.

J’ai aussi été celle qu’on pousse dans les couloirs du collège. Celle à qui on donne des petits surnoms humiliants. Celle dont on vole les affaires pour les jeter dans les chiottes. J’ai été celle qu’on humilie, qu’on méprise, qu’on déteste. J’ai été le jouet d’enfants cruels et l’outil qui permet aux jeunes adultes que j’ai fréquentés de se sentir supérieurs. J’ai été celle à qui on ne veut jamais ressembler. J’ai été tout ça. Et je passe mon temps à tenter de me persuader que je ne le suis plus.

Scolarité
Quasiment toute ma scolarité a été marquée par cette étiquette, « Tête-de-Turc » ; elle a seulement évolué au fil des ans et en fonction de l’âge et du statut social des personnes qui m’ont placée dans cette case. Ça a commencé avec un déménagement quand j’étais en primaire, à 7 ans, et ça s’est terminé avec la fin de mes études, à 22 ans. La seule époque de répit que j’ai eu au milieu de tout ça, pour une raison que je ne m’explique pas, c’est celle du lycée. Pendant le lycée, j’ai été une étudiante comme les autres. Cette « pause » a marqué une évolution très nette entre le rejet que peuvent exprimer les enfants/adolescents et les jeunes adultes. Dans le premier cas, c’est ouvertement cruel et destructeur. Dans le second, c’est pervers et manipulateur. Ça se veut mature, et ça brouille toutes les pistes, si bien qu’on en vient à se demander très vite si on est parano, ou s’il y a effectivement un problème (sans jamais réussir à savoir lequel c’est). Aujourd’hui encore, je ne saurais pas dire lequel est le plus difficile à vivre.

On a tous entendu parler du premier cas. C’est omniprésent dans les livres, les séries et les films. Je ne compte plus le nombre de Losers-Héros qui à la fin du film sont aimés par tout le monde parce qu’ils ont réussi à se démarquer, à faire un truc cool, ni ces Losers-Rigolos (qui ne m’ont jamais fait rire) parce que aha, qu’est-ce qu’ils sont Losers, les pauvres. Puisqu’on en a tous entendu parler, je ne vais pas vous faire un dessin : c’est grosso-modo ce que j’ai vécu de 7 ans à 14 ans, en moins romancé et en beaucoup moins marrant.
Le deuxième cas de figure est beaucoup moins relaté, si bien que j’en viens à me demander si je suis la seule à avoir vécu ce genre de chose. Dans les études supérieures, on dirait que faire des crasses ouvertement c’est trop puéril. Les gens sont adultes maintenant. Alors plutôt que de cracher à la gueule de la personne, on lui crache dans le dos. Croyant naïvement que le mépris ne se verra pas. Mais même caché, il se trouve que le mépris est palpable, bien qu’insaisissable. Une myriade de micro-informations m’ont fait comprendre peu à peu que j’étais en milieu hostile, très peu bienvenue et que toutes mes actions étaient sondées. Petit à petit, quoi que j’ai pu faire, je suis devenue indésirable et tout ce que j’ai pu faire ou dire fut perçu négativement parce que ça venait de moi. De toute façon, une fois placée dans la case « humain indésirable », c’est impossible d’en sortir. Les regards des interlocuteurs se font fuyants, et je me suis retrouvée comme une pestiférée au milieu de personnes saines. Le plus difficile dans tout ça, c’est que toute cette haine est insaisissable. Impossible de savoir d’où elle vient et quelle forme elle a, ni même pourquoi elle est présente. Demander des explications est impossible, parce qu’on a aucune preuve tangible de son existence : on la sent. C’est tout. Du coup on en vient à se demander qui sont les Ennemis et qui sont les Alliés. Et on s’embourbe dans un jeu mi-schizophrénique mi-paranoïaque dans lequel on est la seule personne à ne pas connaître les règles.

La solitude
Le plus dur à vivre dans cette expérience, c’est le fait d’être seule au milieu de groupes d’amis. Je ne connais pas pire sentiment de solitude que celle que j’ai pu ressentir au milieu de mes camarades de classe qui riaient, faisaient des private jokes, agissaient comme si je n’existais pas, comme si j’étais invisible. J’en suis presque venue à souhaiter être moquée ne serait-ce que pour avoir de l’attention, tout en redoutant le moment où les élèves décideraient de me rappeler à quel point j’étais indésirable. Dans les pires moments, je me souviens m’être cachée dans les toilettes pour pleurer simplement parce que le sentiment de solitude devenait insupportable.

Cette sensation est tellement dure que tout était bon pour la fuir. J’étais prête à jouer les carpettes devant mes bourreaux, oubliant fierté et respect de moi-même juste pour avoir un peu d’attention. J’étais heureuse quand on venait me demander n’importe quel service et j’étais prête à en rendre à n’importe qui, pourvu qu’il y ait un échange, un regard, un sourire. L’autre solution pour fuir cette solitude était de m’enfermer dans la vraie. Celle où il n’y avait réellement personne. Quand j’en ai eu l’âge et la possibilité, j’ai donc choisi de sécher les cours, de plus en plus souvent, et de prétendre que l’école n’existait tout simplement pas. Du coup, faire mes devoirs devenait également de plus en plus difficile, parce que dans la paix et le repos de mon chez-moi j’étais obligée de penser à un environnement qui rejetait chaque particule de mon être.

Et justement : paradoxalement, si j’étais toujours seule, le regard de mes bourreaux était (et est toujours, j’y reviendrai) omniprésent. Jusque dans mes moments les plus intimes, ils pouvaient surgir sans prévenir et m’enterrer sous la honte. Ces personnes réelles et humaines qui m’ont fait du mal, je les ai extrapolées. Elles sont devenues des entités symbolisant le mépris qu’elles m’ont manifesté et que j’ai appris à faire mien.

Le mépris
J’ai donc fini par m’approprier ce mépris. Après tout, si depuis mes sept ans j’étais sans cesse rejetée et méprisée, ça devait forcément être pour une bonne raison. Comment des gens qui ne se connaissent pas pouvaient-ils tous me mépriser sans que ça vienne de moi ? Je me suis méprisée, donc — et je le fais encore, même si je combats ce mépris —, mais sans jamais bien savoir pourquoi. Je récupérais les infos qu’on voulait bien me donner et assemblait les pièces d’un puzzle injuste, malveillant et appartenant à chacun de mes bourreaux (donc parfois se contredisant lui-même).

J’ai fini par penser que mon opinion importait peu et que je devais sans cesse me remettre en question pour plaire aux autres. J’ai ignoré toutes mes limites et ai décidé que pour mériter l’amitié d’autrui, il fallait que je fasse abstraction de moi-même. Que je ne m’écoute plus. Finalement, je me suis tant et tant remise en question que j’en suis venue à perdre mon identité et à devenir instable (ce qui ne m’a pas aidée dans mes relations sociales) : je disais noir et faisais blanc, méprisais rouge et agissais bleu. Plus je me méprisais, plus je devenais méprisante, ne sachant plus ce que je devais valoriser et ce que je devais pointer du doigt, que ce soit chez moi ou chez les autres. Je tentais de plaire à tout le monde à la fois, si bien que je ne plaisais à personne tant mon caractère devenait illogique et faux. Plus je m’imposais des règles strictes et illogiques, plus j’appliquais ces mêmes règles aux autres. Et finalement, je n’étais plus que haine et mépris.

Séquelles
Alors est-ce que tout ce mépris, cette haine et cette solitude m’ont rendue plus forte ? Non. Encore aujourd’hui je combats les marques que m’a laissée ma scolarité. Ma vie, en fait, puisque ma scolarité n’est derrière moi que depuis un an. Ma vie s’est résumée à du mépris.

Je ne sais toujours pas si je l’ai mérité ou non. Je pars du principe que tout n’est jamais noir ou blanc et que j’ai forcément joué un rôle à un moment donné dans tout ce jeu de haine et de condescendance. En fait, peut-être que je n’ai pas mérité tout ça. Mais je sais pourquoi ça m’est arrivé. J’ai les explications à peu près en main après de longues séances d’introspection, et si je sais pour quelles raisons tout a marché de travers, je sais aussi que mes bourreaux d’hier n’en savent rien, et s’en fichent pas mal. Aujourd’hui encore, je sais qu’au fond de moi je n’ai qu’une volonté : montrer à ceux qui m’ont trouvée si pathétique que je peux être une personne digne d’admiration. Ils sont le moteur malsain qui fait que je souhaite réussir. Et comme ils sont ce dit moteur, ils sont aussi ceux qui me freinent. Parce que si je veux leur prouver (et par là me prouver) que j’ai de la valeur, je n’ai pas le droit à l’échec. Et cette crainte de l’échec me paralyse comme un lapin pris dans les phares d’une voiture arrivant à toute blinde.

Cette crainte de l’échec me poursuit depuis mes 14 ans. C’est après avoir été humiliée au collège que j’ai commencé à vouloir prouver à mon entourage que j’étais la meilleure. Pour pallier les défauts de l’enfant pathétique que j’avais été, il fallait que j’inverse la balance en devenant une star. Le genre de personne que chacun voudrait devenir. Cette ambition a pris de telles proportions qu’elle est devenue trop lourde pour moi. Elle a été le poids que j’ai porté pendant mes études supérieures et pendant mon premier emploi, que j’ai saboté encore à cause de cette dite ambition. Et si je connais toutes les raisons qui me poussent à agir à la fois comme un paon gorgé de fierté et à la fois comme un lapin terrorisé sur la route, il m’est difficile de faire disparaître l’origine de ces raisons.

Ces entités qui me regardent, issues de mes bourreaux (alors que les vrais m’ont peut-être oubliée), et qui sont ce moteur si malsain à l’origine de mes plus grandes contradictions, sont mes séquelles. Il me faudra encore beaucoup de temps avant de les faire disparaître. Il me faudra beaucoup d’amour et de bienveillance, il me faudra du pardon, de la confiance, de l’introspection et du courage. Et tout ce temps que je passerai à déconstruire ces entités et à me reconstruire ensuite, je ne le passerai pas à simplement créer et à m’épanouir.

Alors non, mes bourreaux ne m’ont pas tuée. Mais je refuse de conforter leur ego et leur conscience en affirmant qu’ils m’ont rendue plus forte. J’ai encore assez de respect pour moi-même pour le crier haut et fort : le bullying est une violence et jamais je ne remercierai mes bourreaux d’avoir fait de moi une victime, aussi courageuse soit-elle.

Pour aller plus loin
Informations : [x] [x] [x]
Autres témoignages : [x] [x] [x] [x]
Témoigner sur le tumblr « ils avaient tort ».
Vidéos sur le sujet : [x]

Si vous avez vécu vous aussi ce genre de mauvais traitement, n’hésitez pas à en parler dans les commentaires.
Un grand merci à Florent et Zerh, pour leur aide, leurs conseils, leur compréhension et leur relecture.
(Sinon, non j’ai toujours pas trouvé le moyen de retravailler un peu cet habillage immonde, mais je continue d’y plancher promis. En revanche, la bonne nouvelle c’est que je vais recommencer à écrire des articles à peu près régulièrement. Oui, ben ça va cache ta joie, hin.)

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Comment devenir végétarien ?

Ces derniers temps, je parle beaucoup de végétarisme, que ce soit sur mon tumblr ou sur twitter. Et du coup, je reçois pas mal de questions de personnes qui s’intéressent à ce régime alimentaire et, plus largement, à la cause anti-spéciste. Je trouve ça vraiment chouette de constater que les gens qui me suivent ne se contentent pas de prendre des morceaux de mes combats et d’ignorer ceux qui ne les intéressent pas. Aussi, j’ai décidé de vous faire un petit mode d’emploi pour ceux qui souhaitent passer le cap.

Comme cet article s’adresse aux néophytes, il va de soi que je parlerai ici uniquement de végétarisme. Tout simplement parce que si je suis personnellement convaincue que l’aboutissement de la logique anti-spéciste est le véganisme et que je fais de mon mieux pour tendre vers cette philosophie, je ne pense pas qu’on puisse aisément passer du régime carniste à celui du régime végane en un claquement de doigts. Tout ça demande des efforts et un investissement certain. Non pas financier, contrairement à ce que beaucoup peuvent croire, mais plutôt d’énergie et de temps.

Avant de commencer, comme je sais que beaucoup de gens ne sont pas au fait du vocabulaire en rapport avec la cause animale, quelques petites définitions pour que vous ne soyez pas perdus dans cet article.
Carnisme : Comme Wikipédia donne une parfaite définition, je me contente d’un copié collé : Le carnisme est un système de croyance, ou idéologie, selon laquelle il est considéré comme éthique de consommer certains animaux. Le carnisme s’oppose essentiellement au végétarisme ou au véganisme. Le terme carnisme a été défini en 2001 par la psychologue sociale Melanie Joy. Selon Dr Joy, c’est parce que le carnisme est une idéologie violente et dominante qu’il est resté anonyme et invisible, et de ce fait, manger de la viande est considéré comme une évidence plutôt que comme un choix. Or lorsque manger de la viande n’est pas une nécessité pour sa propre survie, cela devient un choix, et les choix proviennent toujours de convictions.
Flexitarien : Personne adoptant le régime alimentaire végétarien, mais seulement à la maison (n’achète donc ni viande ni poisson). Le principe, c’est qu’on s’autorise des écarts en société (restaurants, familles, amis) quand ça devient trop compliqué de manger sans viande à X ou Y endroit. Beaucoup voient là un passage étape pour devenir végétarien.
Pesco-végétarien : Personne qui ne mange pas de viande, mais accepte de manger du poisson. C’est un principe typiquement français qui est très controversé dans la communauté anti-spéciste. En gros : pourquoi arrêter de manger des animaux à part le poisson ? Qu’est-ce que cet animal à de moins que les autres ?
Végétarien : Personne qui ne mange pas d’animaux. Donc pas de viande, pas de poisson, pas de fruits de mer et pas d’insectes.
Végétalien : Personne qui ne mange pas de produits issus des animaux. Donc, en gros, ne mange pas leur chair, leurs œufs, leur lait ou leur miel.
Végane / Vegan : Végétalien qui étend son mode de consommation à tous les produits de la vie courante. N’achète donc pas de laine, de cuir, de fourrure, de produits testés sur les animaux, etc.
Spécisme : Tout comme selon le racisme tous les êtres humains ne se valent pas, le spécisme est une forme d’intolérance selon laquelle les différentes espèces animales n’ont pas la même valeur. Généralement, l’échelle de valeur dans les tête des spécistes  peut se résumer comme suit : humains > animaux de compagnie (chiens, chats, rongeurs, chevaux) > animaux comestibles et/ou « utiles » (cochons, vaches, moutons, poulets) > autres animaux > animaux dit nuisibles (insectes).

Maintenant que vous avez le vocabulaire en main, quelques précisions : je me base sur ma seule et unique expérience pour vous donner ces conseils. C’est-à-dire que je fais la synthèse de ce que j’ai pu vivre depuis que je suis végétarienne et de ce que j’ai pu entendre autour de moi, que ce soit venant de proches ou d’articles (pro ou pas). Je ne dis pas que ces « techniques » vont nécessairement fonctionner pour vous, ce ne sont jamais que des conseils. Si vous êtes intéressés par la cause anti-spéciste et par le régime végétarien, il faudra aussi que vous fassiez vos propres recherches et expériences.

Se convaincre du bienfondé de son régime alimentaire
La première chose à faire quand on veut passer le cap du régime végétarien, c’est d’être intimement convaincu que vous faites le bon choix. Peu importe ce que les autres pensent, disent ou font, c’est votre conviction à vous qui va vous aider à ne pas céder aux diverses tentations dans un premier temps. Je sais que ça paraît paradoxal, étant donné que le régime végétarien a normalement une vocation altruiste, mais pour commencer, il faut que ce changement vous le fassiez pour vous en priorité. Plus vous aurez de bonnes raisons d’abandonner la viande et le poisson, moins vous regretterez votre choix et moins vous aurez de chance de craquer, même dans les périodes difficiles. Pour vous aider à trouver de bonnes raisons au végétarisme, voici une liste de ses bienfaits, liens à l’appui.

– Un plus grand respect des animaux.
Si vous pensez aimer un tant soit peu les animaux, le végétarisme est un excellent moyen de montrer cet amour et de ne pas se sentir en contradiction avec soi-même. Disons plus exactement que votre volonté de protéger les animaux et de les respecter passe par cette chose toute simple : ne pas les tuer pour les manger. Être végétarien, c’est montrer et crier au monde que vous n’acceptez pas qu’on enferme, tue et torture des êtres sensibles pour le simple plaisir gustatif d’une minorité privilégiée. Pour rappel, la majeure partie des animaux destinés à la consommation humaine sont cruellement traités, battus, enfermés dans des cages minuscules. Beaucoup meurent de maladie, d’étouffement, ou autre avant même de voir l’abattoir tant les conditions de vie sont abominables. L’abattoir, lui, est une véritable horreur, que ce soit pour les animaux bio ou pas. L’abattage se faisant à la chaîne, beaucoup d’animaux ne sont pas assommés correctement avant d’être égorgés ; et parfois même, pas égorgés correctement avant d’être plumés, découpés, écorchés, etc. Autrement dit, on peut considérer qu’une part des animaux qu’on mange (bio ou pas, j’insiste : les animaux « bios » sont mis à mort de la même manière que les non-bios, c’est simplement au niveau de l’élevage que ça diffère et moins qu’on le croit, malheureusement), sont écorchés alors qu’ils sont encore vifs. Tous ces animaux sont dépourvus de membres « problématiques » comme leur bec, leurs cornes, leur queue ou leur testicules et quand on les leur coupe, c’est toujours sans anesthésie. Enfin, quand les animaux sont acheminés aux abattoirs, c’est également dans des conditions inhumaines, et beaucoup meurent pendant le trajet.
Pour plus d’informations à ce sujet :
One Voice – L’abattage conventionnel
[x]
Un Monde Vegan – élevage industriel, le cauchemar [x]
Un Monde Vegan – Les élevages bio et/ou en plein air
[x]

– Un plus grand respect de l’environnement.
Pour élever des animaux qui vont être transformés en viande, il faut les nourrir, les abreuver, les « loger » et les transporter. Et ça pose un certain nombre de problèmes. Le premier, c’est qu’avec la hausse constante de demande de viande, on a besoin d’avoir de plus en plus de bétail. Et donc, il prend de la place.  En fait, selon la FAO, les pâturages couvrent actuellement 3,38 milliards d’hectares (26 % des terres de la planète, sans compter les pôles) tandis que les cultures occupent 1,53 milliard d’hectares (12 %). (1) Autant d’espace qui sont occupés par des animaux dont la digestion émet beaucoup de méthane, un gaz à effet de serre (d’après un rapport de la FAO, l’élevage représente 18 % des émissions annuelles de gaz à effet de serre). (2) Deuxième problème : l’élevage est la plus grande source sectorielle de polluants de l’eau à cause des déjections animales et des antibiotiques et hormones qu’elles contiennent. En outre, les produits chimiques des tanneries, les engrais et les pesticides utilisés pour les cultures fouragères participent également énormément à la pollution des eaux. (3) Troisième problème, ces animaux, il faut les nourrir et les abreuver. Notons qu’un tiers des terres arables est consacré à l’alimentation du bétail.  (4) Les problèmes que ça pose ? Comme on les nourrit avec des céréales (souvent OGM), on a toujours besoin de plus d’espace pour le cultiver. Or la culture de céréales est l’une des causes majeures de la déforestation. (5) Pour finir, cette nourriture qu’on apporte aux animaux doit être transportée et elle vient souvent de loin. Ajouté à ça que les animaux eux-mêmes, vivants puis en morceaux doivent être acheminés de l’endroit où ils sont élevés à l’abattoir puis au supermarché. L’impact carbone est donc considérablement plus élevé pour la viande que pour les végétaux.
Pour plus d’informations à ce sujet :
(1) Comment nourrir 9 milliards d’humains sans détruire la planète ? – « Privilégier la consommation humaine dirècte » :
[x]
(2) Manger autant de viande est une aberration – « Élevage et émissions de gaz à effet de serre » : [x]
(3) Manger autant de viande est une aberration – « Les conséquences environnementales de l’élevage intensif » : [x]
(4) Comment nourrir 9 milliards d’humains sans détruire la planète ? – « Privilégier la consommation humaine dirècte » :
[x]
(5) Un monde végane – déforestation
[x]

– Un plus grand respect de l’humanité.
Manger de la viande est un privilège. Un privilège de riche vivant dans un pays riche : dans les pays développés privilégiés, la consommation est supérieure à 200 g par jour (et par personne) alors que dans les pays en développement elle est de 47 g. (1) Toute la nourriture et l’eau qui a été donnée à l’animal qui a permis de faire la viande que vous mangez aurait pu servir à nourrir des populations entières qui sont aujourd’hui affamées et/ou assoiffées. En effet, 60 % des céréales produites dans le monde sont consommées par les animaux. (2) Pour vous donner une idée en chiffres, il faut 15500L d’eau pour produire 1kg de bœuf contre 1300L d’eau pour produire 1kg de céréales. (3) En somme, les pays privilégiés (ceux qu’on appelle les pays « développés », donc) pompent 56% des ressourcent alimentaires alors qu’ils ne représentent que 26% de la population mondiale. Et c’est en grande partie à cause de la consommation de viande.
Notons également que la production en masse de viande pousse les industriels à créer des fermes toujours plus insalubres et donc, porteuses d’énormément de maladies. En fait, les systèmes modernes d’élevage sont des incubateurs à virus (listeria monocytogènes, salmonelles, campylobacters, E. coli, et autres promoteurs de « grippes » en tout genre). Comme l’indique un rapport de la FAO : « il n’est pas surprenant que les trois-quarts des nouveaux pathogènes ayant affecté les humains dans les dix dernières années proviennent des animaux ou des produits animaux ». Moins d’élevages permettrait donc d’éviter beaucoup de maladies et, par extension, tous les problèmes que ça pose aux humains. (4) Pour finir, si vous vous souciez des humains, sachez que travailler dans un abattoir est quelque chose de très difficile psychologiquement à tel point qu’en France, une loi stipule que les « bourreau » doivent tourner régulièrement. (5)
Pour plus d’informations à ce sujet :
(1) Manger autant de viande est une aberration – Introduction :
[x]
(2) Comment nourrir 9 milliards d’humains sans détruire la planète ? – « Privilégier la consommation humaine dirècte » :
[x]
(3) Manger autant de viande est une aberration – « Les conséquences environnementales de l’élevage intensif » :
[x]
(4) Manger autant de viande est une aberration – « Élevage, viande et santé humaine » :
[x]
(5) Cahiers anti-spécistes – « dans le crâne d’un tueur » :
[x]

– Un plus grand respect de soi.
Pour des tas de raisons, la viande est mauvaise pour la santé. Elle favorise des maladies comme certains cancers (du colon), l’ostéoporose, les AVC, le diabète, l’obésité, l’arthrose, etc etc. (1) Très difficile à évacuer pour le système digestif, elle demande beaucoup plus d’énergie à la digestion et donc, favorise la fatigue, le stress et l’anxiété. La plupart des viandes que vous mangez sont, en plus, issues d’animaux gavés d’antibiotiques, d’OGM et d’hormones que vous ingérez donc également en mangeant leur chair (mais aussi leur lait et leurs œufs). En fait, il est important de comprendre que l’idée selon laquelle on a besoin de viande pour être en bonne santé est une idée reçue très encouragée par le lobby de la viande. De nombreuses études (que j’ai mis en lien sous ce paragraphe) démontrent que non seulement nous n’avons pas besoin de manger des animaux pour vivre, mais qu’en plus elle cause davantage de dégâts pour la santé qu’autre chose. D’ailleurs, la position conjointe des diététiciens américains et canadiens, émise en 2003, a formulé un bon résumé de cette réalité. Ces deux organisations, qui regroupent 70 000 diététiciens, ont endossé le fait que « les régimes végétariens (y compris le végétalisme) menés de façon appropriée, sont bons pour la santé, adéquats sur le plan nutritionnel et bénéfiques pour la prévention et le traitement de certaines maladies ». Cette position de l’Association américaine de diététique a été réaffir
mée en 2009.
(2)
Pour plus d’informations à ce sujet :
(1) One Voice – Viande et santé, attention danger :
[x]
(2) Manger autant de viande est une aberration – « Élevage, viande et santé humaine » :
[x]
L’Humain, omnivore ou végétarien de nature ?
[x]
Rapport Campbell – les 8 principes issus de 40 ans d’étude : [x]

Procéder par étapes
Une fois que vous avez fait suffisamment de recherches sur les raisons qui font que vous vous intéressez au végétarisme et sur ce qui fait que selon vous c’est un choix éclairé et nécessaire, il va falloir apprendre à vous écouter. En premier lieu, si vous êtes le genre de personne à appréhender les légumes comme un simple accompagnement de la viande (c’était mon cas), vous allez devoir apprendre à redécouvrir les végétaux. Par exemple, en devenant végétarienne, personnellement, j’ai découvert que j’adorais le riz. J’en mange à presque tous les repas, dans toutes les alternatives possibles : riz complet, riz aux lentilles, riz pilaf, riz en salade, soupe de riz, riz gluant etc, etc. Redécouvrir les légumes, c’est aussi redécouvrir leur saveur. Pour ça, un bon moyen est de manger cru. Là encore, je me suis découverte une passion telle pour l’avocat que j’ai commencé à le manger sans même l’assaisonner. Bref, il va falloir que vous redécouvriez vos préférences, tester des recettes et, pourquoi pas, découvrir de nouveaux ingrédients. Le tofu n’est qu’un aliment parmi tant d’autres sur la liste des ingrédients que vous n’avez jamais utilisé. Et faire cette recherche est un début de plaisir et de découverte. Rien ne vous oblige à l’entamer pile au moment où vous arrêtez la viande et le poisson : vous pouvez très bien le faire pendant votre transition.

Ensuite, tout comme beaucoup considèrent que le végétarisme est un passage-étape pour atteindre le véganisme, il existe un autre passage étape entre le carnisme et le végétarisme. On appelle ça le flexitarisme. Ce régime alimentaire consiste à adopter le régime végétarien chez soi, mais à s’adapter quand on est invité à manger à des endroits où il sera compliqué de manger végétarien. Me concernant, je suis passée par cette étape qui a duré six mois. Elle m’a permise d’aller vers le végétarisme en douceur et de faire des découvertes tout en continuant de manger un peu de viande et de poisson.

Au bout d’un certain temps, si ça vous fait la même chose qu’à moi, manger de la viande (même juste un peu) ne vous satisfera plus. À chaque fois que vous regarderez votre morceau d’animal dans votre assiette, vous ne pourrez pas vous empêcher de penser à tout le chemin qu’il a parcouru et à tout ce que ça implique comme problèmes et ce, à tous les niveaux dont j’ai parlé plus haut. Vous allez donc avoir envie d’aller « plus loin » quitte à ne plus répondre à l’appel de vos papilles gustatives qui frétillent à l’idée d’entrer en contact avec des morceaux d’animaux cuisinés. Beaucoup voient ce stade comme le moment où on décide de se « priver ». C’est plus complexe que ça. Effectivement, on choisit de ne plus répondre à des désirs impulsifs de chair animale, mais on choisit aussi d’être en paix avec soi-même, de taire enfin cette culpabilité qui nous bouffe et finalement, on atteint une paix intérieure qui est bien plus enviable qu’un bref moment de plaisir gustatif. J’ajoute que se « priver » n’est, selon moi, pas un problème à partir du moment où il y a une justification intelligente derrière. La consommation aveugle en suivant nos désirs sans même se demander si c’est bon ou pas pour nous et/ou notre entourage n’est jamais que le résultat d’une société de consommation qui nous pousse à tout vouloir tout de suite sans jamais se poser de questions. Mais c’est un autre sujet.

Bien choisir le moment
Une fois que vous aurez atteint ce « stade », une chose que j’ai trouvé efficace à faire c’est de choisir une date symbolique à partir de laquelle vous ne mangerez plus d’animaux. Commencer à une date qui n’est pas anodine pour vous vous aidera à faire une barrière mentale entre la personne que vous étiez avant cette date et après cette date. Me concernant, j’ai choisi de devenir définitivement végétarienne le jour de ma remise de diplôme. C’était un jour où je faisais un grand pas dans le monde adulte, puisque je clôturais mes études et donc ma vie de « petit fille ». Je devenais une « adulte responsable », et je me suis demandée quel genre d’adulte je voulais être. Une adulte végétarienne a été une des réponses. Aujourd’hui, celle que j’étais avant mon diplôme n’est plus la même que celle que je suis aujourd’hui. Et l’idée de revenir en arrière, à cette « enfant » que j’étais me déplais tant, que je n’ai toujours pas cessé mon nouveau régime alimentaire.

Attention, néanmoins. Bien choisir sa « date symbolique » demande quelques conditions. Et celle qui me semble la plus importante est que vous devez choisir une date à laquelle va suivre une période pas trop difficile pour vous. Je m’explique : pour effectuer ce genre de changement assez radical et difficile, il faut que vous ne soyez pas dans une période où vous avez besoin de palier une quelconque difficulté, un quelconque malheur avec un palliatif alimentaire. Tout simplement parce que se faire plaisir en mangeant nous fait sécréter de l’endorphine (et/ou de la dopamine – ce sont deux hormones dites « du plaisir ») : une hormone qui apaise la douleur et atténue le stress. Nous avons donc besoin d’endorphine, d’autant plus quand on est stressé et/ou malheureux. Si vous associez le plaisir à la viande et que vous êtes dans une période où vous avez besoin de vous faire plaisir pour sécréter des endorphines, passer le cap sera d’autant plus dur pour vous et il y a beaucoup plus de chance pour que vous craquiez. Personnellement, juste avant ma remise de diplôme, je bossais énormément, j’étais très stressée, je dormais peu et mal et pour des raisons personnelles, en plus, j’étais assez malheureuse et en manque de confiance en moi. Pendant cette période qui a duré trois mois, j’ai mis entre parenthèse jusqu’à mon flexitarisme, me rassurant en me disant qu’ensuite, je serai une vraie végétarienne et que je ferai tout pour m’éduquer et apprendre à apprécier des plats sans chair animale.

Alors je sais que ce qui je dis là va faire hurler certains anti-spécistes / vegan / végétariens : après tout, que vaut un peu de malheur face à la mort et la torture d’autres êtres vivants ? Et je suis d’accord, dans la théorie. Mais dans la pratique, je pense qu’il est préférable qu’une personne prenne son temps pour devenir végétarien (puis vegan) et que ce soit durable, qu’une personne qui va essayer d’un seul coup, va se dégoûter du végétarisme parce qu’il se rend malheureux et va finalement ne pas y revenir voire carrément fustiger ce régime simplement parce qu’il a mal vécu son expérience. Plus on va vers ce régime en douceur et en s’écoutant, plus on a de chance de se sentir bien en le faisant et donc, de pousser d’autres personnes à faire de même. Et le but, c’est bien ça, au final : qu’un maximum de personnes cessent de manger des animaux.

Être végé au quotidien
Alors forcément, devenir végé au quotidien, ça va demander quelques galons dans certains domaines quand-même. J’ai tenté de glaner un maximum de (vraies) problématiques et de les répertorier ici pour y répondre. Non « mais où je vais trouver mes protéïneuuuuh ? » n’est pas une vraie problématique quand on sait que des protéïnes, yen a partout.

– Par quoi je remplace la viande ?
En fait, la viande ne se remplace pas vraiment. Il faut juste apprendre à organiser son assiette différemment. Par exemple, moi quand je cuisine je me fais toujours deux plats à base de féculents et un à base de légumes/légumineuses. Généralement ça donne souvent du riz, patates, épinards, par exemple. Le mieux, généralement, c’est de simplement suivre des recettes végétariennes. Je donnes des liens vers de sites qui en propose à la fin de cet article. Et si vraiment vous voulez un substitut à la viande, il existe des trucs du genre du faux poulet, du faux saucisson etc. Là par contre, il faut un budget, mais c’est vraiment pas nécessaire pour passer le cap.

– J’aime trop le poisson, je m’en passe comment ?
Ah, le poisson. Les sushis. Ces animaux qui ne crient ni ne pleurent, comment les plaindre, comment vouloir s’en passer ? Bon, ya mille bonnes raisons d’arrêter le poisson et les fruits de mer. Presque autant que la viande. C’est mauvais pour la santé (les poissons ingurgitent toute notre pollution, vous vous faites donc des sushis au bisphénol A et au mercure, miam miam), c’est pas écologique, et c’est une terrible souffrance pour l’animal, même s’il ne peut pas l’exprimer avec nos moyens à nous. Comme pour la viande, ya pas de solution miracle. Il faut de la volonté et connaître toutes les bonnes raisons qui font qu’il est important d’arrêter d’en manger.
Allez zou, quelques petits articles pour vous persuader :
L’aquaculture : [x]
Petit poisson deviendra grand : [x]

– Comment manger équilibré ?
Pour manger équilibré, c’est simple, il faut respecter un certain nombre d’apport en nutriments. Vitamines, fer, calcium, zinc, Oméga3 et Oméga6, protéines etc, sont autant de choses dont on a besoin. Pas de panique vous trouverez tout ça dans les végétaux. Si ça vous inquiète vraiment, voici des sites qui donnent des conseils avec des référencements des différents apports alimentaires, mais sachez que personnellement, je me prends pas trop la tête et j’ai pas de tableau super rigide sur mon frigo. Je me contente de manger beaucoup de crudités, et de me composer des repas à base de légumineuses, de légumes, de fruits et de féculents. Un exemple type de repas que je prends, le petit dej : Jus d’orange + thé vert (à l’orange, miam) + fruits secs (noix, noisettes, amandes) + tartines (sans beurre) + deux fruits de saison.

– Mon médecin m’a dit que c’était dangereux.
En fait, les médecins ne sont pas des dieux. Oui, je sais c’est dingue. Mais il existe aussi des médecins (et même des nutritionnistes) qui sont victimes d’idées reçues. Ce sont des humains après tout, et pour avoir son diplôme de médecin on est pas obligé de remettre en cause des idées caduques. Des nombreuses recherches réalisées et validées par des professionnels ont affirmé et soutenu que les régimes végétariens ET végétaliens n’étaient pas mauvais pour la santé s’ils étaient fait correctement. À ce sujet, vous pouvez, par exemple, lire le rapport Campbell, donné en lien plus haut.

– Comment manger végétarien dehors ?
C’est vrai qu’en France, si tu vis pas à Paris, trouver des restaurants végétariens ou même qui proposent des plats végétariens, c’est un peu la galère. Mais en fait, un truc que j’ai découvert ya pas longtemps, c’est que les restaurateurs c’est des petits filous (non pas les yaourts, bande d’estomacs sur patte) : ils le disent pas sur la carte, mais tu peux demander à ce qu’ils modifient les plats spécialement pour ta trogne. Dingue, hein ? Ouais, je l’ai appris ya pas longtemps et ça a changé ma vie. Aussi, quand je suis allée, par exemple, dans un restau spécial burgers avec des amis, j’ai pu commander un burger bien gras en demandant à ce qu’ils remplacent le steak par une galette de pomme de terre. Et ainsi fut fait. Dites vous que j’ai même des amis vegans qui commandent des pizzas sans viande et sans fromage. Point bonus : la tête du pizzaiolo. Bref,  quand tu sais ça, manger dehors en tant que végé devient tout de suite beaucoup plus facile.
Pour ce qui est des cantines c’est plus compliqué -merci le gouvernement-, du coup, si votre self propose pas une alternative végétarienne soit vous allez essayer de faire changer les choses, soit vous vous faites votre encas chaque jour avant de partir. Il existe des recettes très simples d’encas à se préparer et qui sont très bonnes.

– Que répondre à ceux qui se moquent de moi et du végétarisme.
C’est une des plus grosses problématiques avec la question qui en dessous. Comme je l’ai dit plus haut, ce que je vis le plus mal en tant que végétarienne, c’est l’intolérance des gens, leur mauvaise foi voire leur mensonge à ce sujet. Du coup, j’ai développé des techniques pour éviter des débats désagréables. La question n°1 à éviter, c’est « et au fait, pourquoi t’es végétarien/ne ? » Généralement les gens ne veulent pas savoir. Ça les interpelle mais je crois que la seule réponse qu’ils peuvent tolérer c’est « pour ma santé ». Aussi, vous pouvez choisir, plusieurs options : ne pas dire toute la vérité et répondre seulement « pour ma santé » (ça me faisait des aigreurs d’estomac, j’ai du cholestérol, je suis allergique etc), choisir d’utiliser leur humour « c’est parce que je veux faire souffrir un maximum de légumes », ou carrément les prendre pour des cons (des fois ça soulage) en répondant que vous savez pas, que vous vous êtes réveillé un matin et que vous l’étiez et que vous savez pas comment vous en débarrasser.
Sinon, malheureusement, comme je le dis ici, ya pas vraiment de technique : faut attendre que ça passe en serrant les dents. Personnellement j’ai toujours à peu près réussi à tenir le coup, sauf une fois où j’ai dû mettre le holà parce que le repas se transformait en véritable procès. Mais dans l’ensemble, à part quelques petites blagues lourdes, on finit par s’y faire et on ignore.

– Comment annoncer mon végétarisme et le faire accepter par mes proches ?
Là, c’est le dilemme. Et s’il y a un sujet sur lequel je ne jugerai jamais personne c’est bien celui-là puisque je rencontre ce problème avec ma famille. L’idée que je puisse devenir végane leur est odieuse et ils ont déjà eu du mal à se faire à mon végétarisme. Et finalement, ce qui m’empêche le plus de devenir végane, c’est bien la résistance des membres de ma famille à ce nouveau régime. Je ne suis pas prête à sacrifier les relations que j’ai avec ceux que j’aime même pour une cause qui me tient vraiment à cœur. Du coup, je fais de mon mieux dans mon coin, et je m’adapte quand je suis avec eux (sauf pour la viande et le poisson, ça j’ai été intraitable). J’entends par
fois des véganes / végétariens dire que si vos proches ne respectent pas votre régime alimentaire, ben c’est qu’ils vous mérite pas, mais je suis pas d’accord. Comme je le dis dans cet article, c’est très difficile de suivre ses idées politiques si ça doit coûter des relations sociales auxquelles on tient. En tout cas, le flexitarisme dont j’ai parlé plus haut est un excellent outil pour tester le terrain.
Toujours est-il que là dessus, j’ai pas de solution miracle : la seule que je vois c’est le dialogue. Encore et encore et encore. Mais c’est dur. Pour les amis c’est un peu différent, je pense. En général, ça passe plutôt bien en dehors de quelques railleries (mais bon, on finit toujours par se blinder). Et puis quand on devient végétarien, on se fait facilement de nouveaux amis puisqu’on partage avec une nouvelle communauté, et ça c’est chouette. Après, à chacun de faire en fonction de la situation, de ses relations et de sa résistance aux confrontation d’idées.

– Est-ce que c’est pas dangereux de devenir végé si j’ai des TCA (Troubles de Conduite Alimentaire) ?
D’après plusieurs témoignages glanés par des amis végés/véganes qui avaient des TCA, non. En tout cas, eux n’ont pas eu de problèmes. Mais vous pouvez quand-même en parler avec des professionnels avant de passer le cap. Après, comme je l’ai dit plus haut, passer le cap du végétarisme quand on a des problèmes sérieux (et j’en pense que les TCA en sont), c’est plus difficile. À vous de voir si vous vous en sentez capables. Vous pouvez toujours essayer et voir ce que ça donne. À priori, si dommages il y a, je doute qu’ils soient irréversibles.

Quand on craque
Le végétarisme (et le véganisme) ce n’est pas une secte. Si un jour vous craquez, bon, et bien, craquez. C’est pas grave. Ya pas un grand gourou qui va venir vous enlever vos badges anti-spécistes et vous jeter en pâtures à des porcs d’élevage en furie. Craquer une fois de temps en temps, ça n’invalide pas tout ce que vous avez fait et tout ce que vous faites pour la cause animale. En fait, craquer ou pas craquer, c’est davantage un problème à voir avec vous-même. Si vous commencez à craquer trop régulièrement, il faudra peut-être envisager de revenir à une alimentation « classique » et éventuellement réessayer plus tard. Par contre, faire un écart de temps à autre, c’est normal. Vous êtes un humains, et vous êtes sans cesse bombardés de messages qui vous disent, « la viande c’est bien, c’est bon, ça rend fort, ça rend bon, ça fait de toi un lion trop graou graou », et même si vous savez que c’est pas vrai, inconsciemment vous allez avoir des désirs de viande. C’est le principe même de la publicité et des manipulations médiatiques, de susciter le désir même chez des personnes averties.

Personnellement, en un an, j’ai craqué quatre fois : trois fois pour de la viande et une fois pour du poisson. Ce qui est amusant, c’est qu’au moment de manger des animaux je me suis rendue compte qu’entre l’idée que je m’en faisais (« je vais me régaleeeer ») et ce que j’ai mangé réellement ben… J’ai été déçue. Dans le sens où dans ma tête c’était bien meilleur que ça. Finalement dans ma bouche, ça me faisait juste l’effet de caoutchouc et j’ai du me forcer pour finir (bon, j’avoue tout : sauf pour le poisson. Mais c’était des sushis, aussi). En fait, la viande dans ma tête, je me suis aperçue que je la surestimais. À cause des médias, d’une part, mais aussi à cause du souvenir que j’en ai et qui l’idéalise (quand j’étais petite, j’adorais la viande). Depuis j’ai découvert des aliments appelés « fausse viande » qui valent parfaitement l’original et qui me permettent de me préparer un repas sans me casser la tête quand je sèche pour trouver une idée de plat végé et que j’ai pas envie de chercher (oui des fois j’ai la flemme, comme tout le monde, je passe pas mes journées à concocter des plats dignes de master-chef).

En bref, vous permettre une certaine flexibilité en prenant en compte votre état psychologique et vos limites, c’est vous permettre de continuer d’agir efficacement sans vous faire du mal et donc, vous dégoûter de vos propos actes. Acceptez l’idée que vous êtes des humains avec des faiblesses et que répondre de temps à autres à ces faiblesses ne fait pas de vous une horrible personne perverse et mal intentionnée.

En conclusion
Voilà, maintenant que je vous ai donné tous mes conseils, un dernier détail : On ne devient pas végétarien puis vegan du jour au lendemain. Si une fois qu’on a commencé et qu’on s’est habitué c’est plutôt facile, le début est complexe et parfois, on se sent vraiment marginalisé. Ce qui fait que je ne sais jamais si je dois dire à une personne qui a le désir de passer le cap que c’est super facile, ou que c’est super dur. En fait, je crois que le plus juste c’est de dire que la difficulté ne réside pas du tout là où on le croit. D’autant que d’une personne à l’autre, les difficultés ne sont pas toujours les mêmes.  Moi par exemple, ce que je vis le plus mal, c’est l’intolérance des gens face à mon choix alimentaire. Surtout quand cette intolérance vient de gens que j’aime. Parce que cette intolérance est issue de l’ignorance et de la peur, et qu’à cause de ça, je vois des tas de personnes qui sont vraiment ouvertes et tolérantes devenir des véritables imbéciles quand il s’agit d’alimentation.

Du coup, voici mon tout dernier conseil : dans le fond, que vous deveniez végétariens, vegan, ou pas, ce n’est selon moi, pas le plus urgent. Je pense que c’est important de tendre vers ce régime, mais à mon avis, il faut que chacun aille à son rythme. Ça me fend le cœur quand j’y pense, mais je sais que de toute façon, le temps que les consciences s’éveillent, des milliards et des milliards d’animaux seront sacrifiés, même si j’arrive à convaincre les quelques lecteurs qui me suivent de tous se passer de viande. En revanche, voilà ce que je pense réellement nécessaire : même si vous n’adhérez pas à ce régime malgré mes conseils et mes arguments, j’espère vous avoir convaincu que l’anti-spécisme est une cause juste. C’est pourquoi selon moi, ce que vous devez faire si vous voulez réellement aider les animaux, c’est de cesser de vous cacher derrières de la mauvaise foi et des mensonges quand le viande vient sur le tapis. Admettez simplement que passer au régime végétarien est trop dur pour vous et ayez la décence de ne pas en être fier : n’essayez pas de nous faire croire que vous avez des problèmes de santé ou d’argent ou que votre volonté est de respecter l’ordre naturel des choses (si c’était vrai, faites moi le plaisir de vous balader à poil), ou je ne sais pas quoi d’autre. En agissant ainsi, chaque mensonge que vous prononcez est un renforcement des clichés spécistes et donc, un recul de la cause animale. Parce que ceux qui entendent ce genre d’idées reçues les ingèrent, les ressortent et s’en servent pour ne pas réfléchir à la question.

Vous n’êtes pas obligés de vous passer de viande si vous n’en êtes pas capables. Mais vous pouvez partager la vérité sur ce que la consommation de viande et de poisson implique. En cessant de mentir et d’être de mauvaise foi, d’abord, et en en parlant le plus possible, ensuite.
C’est le principe même de l’honnêteté intellectuelle. Et c’est ce qui sauvera le monde.

Quelques liens :
Guide du végétarien débutant : [x]
Forums végans : [x] [x] [x]
Site de recettes végétariennes / véganes : [x] [x] [x]
Des blogs géniaux qui parlent du sujet : Les Questions Composent // Antigone // Les Cahiers Anti-spécistes
Les sites : One Voice // Un Monde Vegan // Avi // Veg’Info
Des vidéos à voir  : Earthlings // Retirons les Animaux du Menu – Philip Wollen // Conférence de Gary // L’éthique animale pour les nuls
Et découvrez le Paris Vegan Day ! o/

Si vous connaissez des sites qui proposent des recettes végétariennes, des blogs qui parlent du sujet, des documentaires intéressant, etc, n’hésitez pas à m’en faire part, je complèterai les liens proposés dans cet article. En vous remerciant d’avance. ^^

Je rappelle que, comme d’habitude, sur ce blog, les commentaires qui viennent expliquer « pourquoi je mange de la viande » ne seront pas validés, car ça n’apporte rien au sujet, ni même au débat. Si vous avez l’intention de vous justifier de la raison qui vous pousse à manger de la viande, merci de bien vouloir vous abstenir, de toute façon, vous le ferez pour rien (ce sera modéré et je n’y répondrai pas). En revanche, si vous avez des questions, ou si vous êtes végétariens/vegan et que vous avez des conseils à donner, n’hésitez pas. Merci à tous. 🙂


Égalitariste

L’injonction à lutter contre l’oppression

Dans mon article précédent « le couteau sous la gorge » j’expliquais que croire que nous sommes libres concernant certains de nos « choix » et nos « goûts » était une erreur à partir du moment où ils répondaient à une norme sociale. Je pense effectivement que certains de nos agissements répondent à une notion fermée de ce qu’est la normalité et à une forme de crainte d’en sortir (cette crainte pouvant être tournée vers nous-même et/ou vers autrui). Par là, je voulais démontrer qu’on pouvait intérioriser des « ordres » mauvais pour nous et/ou pour notre entourage et croire qu’il s’agit d’un choix personnel alors qu’on ne fait qu’agir en réponse à une injonction qu’on nous serine depuis notre naissance.

Mais voilà, suite à cet article, j’ai remarqué un nouveau genre d’injonction qui est tout aussi pénible et qui en plus est malheureusement présent dans le milieu militant également : celui à lutter contre les injonctions. Plus exactement, celui à « assumer » ses différences. De devoir arrêter de s’épiler, de se maquiller, de porter des talons quand on est une femme. De devoir se donner la main en couple homo et montrer ostensiblement sans rougir qu’on n’est pas hétérosexuel et/ou cis (1). De devoir arrêter de porter le voile, de se lisser les cheveux quand on est noire et/ou musulmane. De devoir assumer ses bourrelets et son poids, et surtout, surtout, de ne pas passer sous le bistouri du chirurgien esthétique. Jamais. (Sous peine de passer pour une cruche superficielle).

Ai-je réellement besoin d’expliquer en quoi ces injonctions ne sont justement que des injonctions supplémentaires visant à culpabiliser les catégories opprimées ? Alors non seulement on pousse les femmes, les homosexuels, les non-blancs à avoir honte de ce qu’ils sont, mais en plus, on leur reproche de vouloir changer ? Les personnes faisant ces reproches ont-elles conscience qu’elles ne font qu’ajouter de la honte et de la culpabilité ?

Injonctions paradoxales
Cette tendance à vouloir pousser les gens à s’accepter eux-même tel qu’ils sont dans un milieu social où ils sont rejetés peut partir d’une bonne intention, mais dans les faits, ça ne fait qu’ajouter de la souffrance. On pousse ces personnes qui ne rentrent pas dans le moule à avoir honte du fait qu’ils tentent d’y rentrer. À avoir honte de leur honte, en bref. Le résultat, c’est que si on n’est pas conforme à l’humain standard que la société impose, qu’on tente de s’y conformer ou non, on est perdant parce que critiquable : tu es grosse et tu tentes de maigrir ? Oh la la, mais t’es une victime de la mode. T’es grosse, ben assume quoi, c’est pas grave. Tu es grosse et tu t’acceptes telle que tu es ? Tu pourrais faire un effort quand-même, c’est pas sain de pas prendre soin de soi.

L’elfe, dans ces articles « Je le fais pour moi-même », « Injonction poil au… » et « Mépris et misogynie ordinaires » (que je vous invite à lire très fort) concernant les injonctions à la beauté faites aux femmes, exprime ça très bien : d’un côté elle analyse ces injonctions et la tendance qu’on a à prétendre, en tant que femme, qu’on fait ça par plaisir et non pas pour correspondre aux normes ; et dans le dernier elle explique en quoi jeter l’opprobre sur ces femmes qui répondent à ces injonctions fait aussi partie de l’oppression. Les femmes doivent être belles et naturelles à la fois. On les enjoint à correspondre à un idéal inatteignable mais en leur faisant comprendre qu’elles ne doivent faire aucun effort pour l’atteindre. Avec de telles injonctions complètement paradoxales, impossible de pas avoir un mode de pensée contradictoire qui gêne le développement personnel.

Et au final, c’est pareil pour toutes les injonctions. Tu es noir et tu vis dans une société qui te rejette, mais tu ne dois surtout pas culpabiliser d’être noir et vouloir changer. Il suffit de voir toutes ces personnes qui méprisent Michael Jackson pour avoir eu recours à la chirurgie plastique afin de ressembler à un blanc et qui « regrettent » qu’il ait tant altéré son physique. Mais dans une société raciste, en quoi est-ce étonnant ? Toutes ces personnes qui trouvent dommage qu’un noir se blanchisse la peau, que font-elles pour permettre aux non-blancs d’être en paix avec eux-mêmes ? Que font-elles pour lutter contre l’injonction à la blancheur ? Alors quoi, il faut accepter d’être noir dans un monde qui nous le reproche ? Dans un monde où au jour le jour on te fait sentir que ta couleur de peau est un problème ? Je ne dis pas qu’un noir qui se blanchit la peau a raison d’agir ainsi. Je dis que c’est compréhensible dans l’état de notre société actuelle. Et que si réellement on trouve ça anormal, il est temps de se bouger le cul pour permettre aux non-blancs de s’accepter en tant que non-blancs ; plutôt que de pointer du doigt celui ou celle qui tente d’altérer sa nature pour le regard des autres.

Bref, on te rejette, mais tu ne dois pas changer. J’ai parfois l’impression que cette double injonction est un moyen de déculpabiliser les privilégiés. Tu es rejeté ? N’écoute pas les cons et assume ce que tu es. Ce n’est pas à nous de faire l’effort de t’intégrer, c’est à toi de t’efforcer de t’accepter, même si on te méprise. On n’y peut rien, c’est comme ça, tu n’as qu’à assumer tes différences qu’on pointe sans cesse du doigt et tout ira bien. Alors, oui, mais non, ça ne marche pas comme ça. Ce n’est pas aux opprimés d’apprendre à s’accepter. C’est aux oppresseurs de se remettre en question et d’arrêter de standardiser l’Humain au détriment de ceux qui ne se conforment pas à ce dit standard. C’est aux oppresseurs de déconstruire leurs idées reçues, leur intolérance et leur(s) privilège(s). Pas aux opprimés de plier docilement l’échine devant ceux qui les méprisent tout en s’efforçant d’avoir une haute estime d’eux-même.

Résister aux injonctions tout en acceptant ses limites
Il va de soi, malgré tout, que j’encouragerai n’importe quelle personne qui tente d’accepter ses différences en dépit des moqueries, du mépris et de l’invisibilité qui la frappe. Si des gens y arrivent, tant mieux. Ça ne peut leur être que bénéfique d’un point de vue personnel et tout le mérite leur revient. Mais à l’inverse, je n’enjoindrai jamais une personne à s’assumer si elle n’y arrive pas. Ne pas réussir à s’aimer dans un univers où on est haït, il n’y a malheureusement rien de plus normal. C’est humain. Il n’y a pas à avoir honte de ses complexes, car on n’y est pour rien. Les complexes, ça ne vient pas de nous. C’est le résultat d’une construction sociale. D’un standard empirique parfaitement intolérant que nous n’avons pas choisi.

Alors oui, effectivement, d’un point de vu militant, résister aux injonctions, aux standards, c’est politique. Une femme qui refuse de s’épiler est, effectivement, une femme qui refuse de courber l’échine face au dictât de la Fâme glabre. Une noire qui refuse de se lisser les cheveux résiste au dictât de la beauté occidentale. La liste est longue. Agir contre les normes abusives, c’est résister, lever la tête et éventuellement pousser les gens à s’interroger. Je ne peux pas nier qu’il y a là un certain courage et une forte volonté de faire changer les choses.

Mais il serait malheureux de nier également les risques que ce genre d’action comporte. Car
en refusant ostensiblement de rentrer dans les rangs, au mieux on va déclencher une curiosité qui sera lourde à porter, au pire on suscitera le mépris, la haine voire la violence.

Raison pour laquelle, selon moi, il est important d’aborder les injonctions et les actions en rapport avec elles avec prudence. Ce qui me semble nécessaire en premier lieu est, évidemment, d’interroger les injonctions et de comprendre leur fonctionnement. On ne peut pas combattre un écran de fumée. Si on veut mettre à bas les injonctions, il faut commencer par les reconnaître, les nommer et dénoncer le problème. Après, selon moi, on peut dénoncer le dit problème tout en reconnaissant qu’on a plié l’échine. Ce n’est pas très flatteur pour l’égo, c’est vrai, de se dire qu’on répond à une norme abusive et non à un choix personnel, mais le reconnaître fait parti du processus de déconstruction.

Combattre les injonctions sans (se) culpabiliser
Alors comment, exactement, résister aux injonctions ? Dans mon précédent article, j’avais proposé une première solution : reconnaître les injonctions Et je pense que là est le point de départ : avant même de commencer à combattre des normes abusives, il faut savoir les reconnaître et comprendre leur existence. Qu’on y réponde ou pas, on peut les dénoncer -les imbéciles qui considèrent que si tu ne montres pas l’exemple tu n’as pas à l’ouvrir peuvent aller se faire voir, si vous voulez mon avis- et expliquer en quoi elles sont un problème.

Alors oui, évidemment qu’il serait préférable de ne pas répondre soi-même aux injonctions. Mais c’est quelque chose qu’on doit faire si on s’en sent capable. Ce qui implique d’accepter l’idée qu’on sera moqué, regardé de travers, méprisé, etc. Et d’être blindé contre ce genre de mauvais sentiments. Sans compter toutes les raisons personnelles qui peuvent pousser une personne à répondre à une injonction même si elle sait que c’en est une. Bref, tout le monde n’a pas la force morale d’affronter les regards et les quolibets (et je dis ça sans jugement aucun : savoir affronter le regard des autres et s’en foutre, c’est quelque chose qui est donné à peu de monde) et tout le monde n’a pas toutes les cartes en main pour se défaire des injonctions. Vivre en société implique parfois des concessions, aussi abusives soient-elles. Une vendeuse en magasin, par exemple, peut risquer son travail si elle ne s’épile pas. Doit-elle abandonner sa seule source de revenu pour « montrer l’exemple » ? Je ne crois pas.

En conclusion
S’il va de soi que j’emmerde les personnes qui ont envie de me faire plier pour rentrer dans le moule, il est clair que j’emmerde tout aussi fort celles et ceux qui voudraient que je montre l’exemple sans même se soucier de savoir si ça génère pour moi une souffrance trop insupportable. Militer et tenter de changer le monde, ça demande de l’énergie et un don de soi qui parfois peut être éreintant. À chacun.e de se préserver comme il/elle l’entend et personne n’a le droit de juger l’autre quant à savoir s’il milite bien correctement dans sa manière d’être. On peut vouloir changer le monde en talon haut, en ranger, avec des implants mammaires, en cachant ou en exhibant son homosexualité et après être passé sous le bistouri d’un chirurgien ou pas. On peut lutter contre les injonctions, qu’on y réponde ou non, l’important, c’est avant tout qu’elles soient reconnues, analysées et jamais silenciées.

Égalitariste

Le couteau sous la gorge

Parlons « injonction ». Dans la vie, les gens ont souvent des discussions qui impliquent d’une façon ou d’une autre le libre-arbitre. On entend régulièrement des « je n’ai pas le choix » ou des « mais tu n’étais pas obligé-e de » etc. Souvent, j’ai remarqué que beaucoup voient des obligations là où il n’y en a pas et des possibilités infinies de choix là où ces derniers sont pourtant restreints. Alors, sommes-nous libres ? Aliénés ? En quoi consiste la liberté ? Les « chaînes » que nous portons sont-elles des obligations et des interdictions bien connues ou quelque chose de plus vicieux ? Ou les deux ?

Je n’ai pas l’intention de faire un article sur la liberté dans son sens global car le sujet est bien trop complexe pour moi, d’une part, et parce qu’il faudrait une véritable série de livres pour aborder tous les aspects que ça présente. La liberté est une notion vague. Mais celle qui m’intéresse ici est celle de l’esprit. La plupart des êtres humains pensent qu’ils contrôlent parfaitement leur esprit et leurs pensées. C’est d’ailleurs une des choses qui fait la fierté  -pour ne pas dire l’orgueil, voire la vanité – de notre espèce. Persuadés que nous sommes de contrôler notre flot de pensées, nous croyons faire tout le temps des choix conscients, de notre propre chef sans influences et libre de toute injonction extérieure ou passée. Bien qu’erronée, cette idée selon laquelle nos choix sont libres et non-influencés est tenace, même pour une personne avertie.

J’en viens alors à cette citation de Spinoza :

« Les Hommes, donc, se trompent en ce qu’ils pensent être libres ; et cette opinion consiste uniquement pour eux à être conscients de leurs actions, et ignorants des causes par lesquelles ils sont déterminés. L’idée de leur liberté c’est donc qu’ils ne connaissent aucune cause à leurs actions. »

Cette citation est, je pense, une fine analyse résumée en une phrase de ce qu’est une « injonction ». Mon ami le dictionnaire Petit Larousse éd. 2006, quant à lui, définit ce mot en ces termes « ordre précis, formel d’obéir sur-le-champ« . L’idée reçue face à ce genre de définition est d’imaginer un ordre direct émanant d’une personne ou d’un groupe de personnes détenant « le » pouvoir et qui auraient la possibilité de sanctionner par une punition officielle si on ne répond pas à cet ordre. Raison pour laquelle, lorsqu’on parle d’injonction sexiste, raciste ou homophobe (ou intolérante d’une manière ou d’une autre), les non-initiés répondront facilement « oui, ben, on te met pas un couteau sous la gorge, non plus » quand on parle d’une obligation sociale. Et en effet : nulle loi, nul despote n’obligent les asiatiques à débrider leurs yeux, les femmes à faire des régimes et à s’épiler, les citoyens à travailler jusqu’à un épuisement physique ou mental irréversible, les noirs à éclaircir leur peau et à lisser leur cheveux ou les LGBT à ne pas se tenir la main en publique. Le fait de faire ces choses – ou de ne pas les faire – ne répond effectivement pas à une menace de mort. Mais ce qu’on oublie facilement, c’est qu’une menace n’est pas forcément mortelle et qu’elle n’en est pourtant pas moins dissuasive.

L’humain social
Que la vie d’un être humain ne soit pas menacée ne suffit pas à faire son bien-être. En effet, certains besoins humains découlent du fait que nous sommes des êtres de culture et des animaux sociaux. Un humain, en fait, une fois ses besoins primaires comblés (besoin de ne nourrir, de se protéger, de se soigner etc), va chercher à répondre à des besoins secondaires -parce que pas vitaux- mais néanmoins importants : son besoin d’affection, de se distraire, de partager, de communiquer et de trouver un sens à sa vie. Contrairement à un animal comme le léopard, nous avons donc besoin des autres pour vivre, nous reconnaître et nous sentir exister, d’une manière ou d’une autre. La solitude, ou, pire, l’exclusion sont autant de fléaux qui peuvent pousser un individu à la dépression, ou au suicide dans le pire des cas.

Or les sociétés humaines ont des codes, précis, qui décideront de ce qu’on tolèrera ou non au sein de la meute ; de ce qu’elle glorifiera, considèrera comme normal et de ce qu’elle rejettera. Ces codes sont plus ou moins globaux. Par exemple, le tabou de l’inceste est un code particulièrement répandu, que ce soit à travers les âges, les pays ou les classes sociales. À côté de ça, d’un pays à l’autre, d’un âge à l’autre certaines choses paraîtront normale à certaines sociétés et anormales à d’autres. Ainsi, aujourd’hui, un Français moyen – en général – trouvera anormal qu’une personne âgée de 60 ans se marie avec un-e adolescent-e de 15 ans. Pourtant, il y a quelques siècles, c’était encore monnaie courante, et c’est quelque chose d’assez répandu dans certains pays. Enfin, dans certains milieux ou d’un groupe d’âge à un autre, certaines choses seront glorifiées quand d’autres seront plus ou moins honteuses. Par exemple, regarder la télé-réalité chez les collégiens est quelque chose de cool. Chez des « intellectuels », c’est quelque chose de risible.

Bref, l’humanité a des codes, les pays ont des codes, les cultures ont des codes, les classes sociales ont des codes, etc, etc. Pour un extra-terrestre, intégrer ces codes serait long, fastidieux, et parfois tout ça lui paraîtrait inutilement compliqué ou complètement absurde. Mais pour nous autres qui avons grandi dans cette culture, qui avons assimilé ses codes à l’âge le plus tendre, c’est quelque chose de parfaitement normal. Sauf à partir du moment où on commence à interroger son éducation et qu’on se demande « Mais au fait, pourquoi on fait ça ? » Toujours est-il que certains de ces codes – aussi étranges, infondés, stupides ou dangereux soient-ils – continuent d’être défendus bec et ongles par les personnes ayant été socialisées par ces normes. Et ce, même quand des preuves concrètes leur démontrent que rien ne justifie de telles pratiques et qu’elles ont plus d’inconvénients que d’avantages (dans les cas où elles en ont). Alors la question est « pourquoi ? » Qu’est-ce qui peut pousser des gens à défendre des pratiques dangereuses, injustes, intolérantes, à modifier leur corps au point de se rendre malade ou de se blesser ou encore à perpétrer des actes barbares sur d’autres êtres vivants ?

Les normes
Ce qui peut pousser des milliers de personnes à perpétuer des pratiques aussi injustes qu’injustifiées sur d’autres êtres vivants ou sur eux-mêmes peut venir de choses diverses, mais à mon sens, le goût et les préférences est la dernière des raisons. Le goût est quelque chose qui n’est certes pas exempt d’influences, mais elles sont diverses et complexes et c’est ce qui fait que des goûts, d’un individu à un autre, varient. À partir du moment où un prétendu « goût » est partagé par presque la totalité de la population, ce n’est plus un goût, c’est un code social. Une norme. La question est, quel est l’intérêt de cette norme ?

D’une manière plus globale, déjà, on peut se demander quel est l’intérêt d’une norme ? Pourquoi les humains ont-ils besoin de faire un certains nombre de choses de la même manière ? Étant donné que l’être humain est un animal social et qu’il a besoin de reconnaissance pour vivre, on peut supposer que ce besoin de faire des choses identiques vient du besoin de se sentir unis, soudés, bref, de se sentir meute. Un humain entouré se sent plus fort et davantage en sécurité ; un groupe d’humains, d’ailleursest capable de faire davantage de choses qu’un humain seul. Notre force réside dans notre capacité à être solidaires, et chacun le sait, que ce soit consciemment ou pas. C’est pourquoi nous avons besoin de normes et c’est la raison pour laquelle les personnes qui n’y adhèrent pas sont rejetées. Le premier réflexe d’un humain va alors être de faire de son mieux pour coller à cette norme.

De prime abord, on peut donc considérer que les normes sont d’une part nécessaires et d’autre part bénéfiques puisqu’elles permettent d’unir et de souder les êtres humains. Là où l’usage de la norme devient problématique, c’est quand elle est trop restreinte et commence à exclure et/ou à considérablement brider les libertés individuelles.

J’en viens à la conclusion qu’il y a plusieurs types de normes, qu’on peut séparer en trois catégories : celles qui permettent d’unir les êtres humains et de favoriser une vie en société sereine et respectueuse (tuer c’est mal, frapper c’est mal, aider c’est bien etc.), celles qui découlent de notre histoire et qui font notre identité et qui, en soi, ne sont pas nécessaires – sauf en tant que normes, justement – (comme la pudeur, le tabou de l’inceste, le respect des morts etc) et, enfin, celles qui découlent d’une peur, d’une angoisse et à laquelle on a répondu par une norme abusive, restrictive ou dangereuse (la peur de manquer de nourriture qui nous a amenés à manger des animaux, la peur de voir notre espèce s’éteindre qui nous a amené à interdire l’homosexualité à et valoriser les rapports qui permettent de se reproduire etc).

La menace de l’exclusion sociale
Donc on a vu que l’humain était un être social, qui avait besoin des autres pour vivre et que pour vivre en communauté, il usait de règles plus ou moins officielles pour régir la meute et l’unir. Mais que se passe-t-il si des humains dérogent à ces règles ? On le constate dans de nombreux cas, le Groupe rejette ce qui est trop différent. Ce qui sort des normes, donc. Et c’est la raison pour laquelle les gens se plient à ces normes :  parce que toute personne qui ne s’y conforme pas risque la punition sociale : l’exclusion. Le rejet. Les moqueries. Or, pour un humain, qu’y a-t-il de pire que le rejet, en dehors de cas extrêmes comme la souffrance physique ou la menace de mort ? Si on fouille un peu dans les traumas communs et les souffrances psychologiques des humains, on se rend vite compte que ce qui amène l’humain à se mésestimer, voire à se haïr, c’est la négation de son humanité.

Or l’exclusion est une forme de cette négation. En refusant l’intégration dans la meute, on fait comprendre au rejeté qu’il n’a pas les qualités requises pour être considéré comme humain. Il est le « monstre », étymologiquement, donc, « celui-celle qu’on montre ». Et dans ce genre de cas, les séquelles psychiques peuvent être irréparables. Se faire nier son humanité est d’une violence inouïe : tu es un humain, mais tes semblables ne te considèrent pas comme tel. En bref, c’est une sorte  de perte totale de son identité, de ses repères.

Seulement voilà, dans notre société actuelle, on a tendance à considérer que les souffrances physiques et les menaces de mort sont plus dommageables que les souffrances psychologiques. C’est mésestimer le pouvoir des névroses, des traumas et autres souffrances psychiques. Ce n’est pas parce que ces souffrances sont invisibles qu’elles ne sont pas présentes, et leur existence sont autant d’entraves au bien-être et au libre-arbitre dont j’ai parlé au début de cet article. Car si l’exclusion est une souffrance -qui plus est une souffrance qui laisse des traces profondes- comme n’importe quel être vivant, on va chercher à la fuir. Et c’est normal.Alors entre une souffrance physique passagère (comme l’épilation), une « simple » modification corporelle (comme se faire blanchir la peau) ou de comportement (comme cacher son orientation sexuelle) et une souffrance durable, qui ne peut aller qu’en empirant (l’exclusion donc), le choix est fait. Et en effet, une chose que beaucoup d’êtres humains ont compris implicitement, c’est qu’une fois banni de la meute, il est très difficile de s’y réintégrer. Pire : on peut devenir le souffre-douleur du groupe. Celui sur lequel on crache pour permettre aux autres de se sentir unis entre eux, aux dépens du mouton noir. Car moquer une personne pour ses différences est quelque chose de typiquement humain : ça permet de montrer que nous, au moins, on se plie bien aux normes comme il faut. Qu’on est bien tous pareils. Pas comme lui, là.

Une fois qu’on a compris tout ça, on peut constater que les personnes qui croient que faire des choix sans faire attention au fameux « regard des autres », qu’il suffit d’assumer ses choix pour vivre libre, se fourvoient et ne prennent pas en compte le poids des normes sociales.  Dit comme ça, ça paraît effectivement très simple « d’assumer », mais si en face le prix à payer est trop élevé, se dire fier de ce choix sera bien compliqué. On ne peut pas assumer un choix – aussi juste et réfléchi soit-il – à partir du moment où il sera la cause d’une trop grande souffrance.

À quel moment une norme devient-elle une injonction ?
Pour éviter de tomber dans ce travers du culte du « chacun ses choix et puis t’assume », il devient nécessaire d’analyser les normes et de comprendre à quel moment elles se transforment en injonction. À noter ici que j’appelle « injonction » toute loi tacite qui force des personnes à agir à l’encontre de leur nature propre ou qui les bride dans leur choix et leur liberté. Alors, donc, à quel moment une norme n’est-elle qu’une norme – dans le sens bénéfique – et à quel moment devient-elle une loi empirique abusive et anormalement restrictive ?

Je pense qu’on peut parler d’injonction à partir du moment où une norme n’est effective que pour un groupe de personnes donné sous prétexte que ce groupe a une particularité quelconque, mais qui n’a pas à voir directement avec cette dite particularité. Prenons les femmes comme exemple – comme ça, je sais exactement de quoi je parle : une des injonctions les plus connues que subissent les femmes parce qu’elles sont femmes c’est l’injonction à la beauté. Une femme doit être douce, fine, jeune, fragile et glabre. Il faut qu’elle soit belle tout en donnant l’impression de ne pas faire d’effort en ce sens. Toute femme qui ne répond pas à ce genre d’injonction est exclue d’office, même si son physique ne lui permet pas d’y répondre. Par exemple, il existe une énorme intolérance qui frappe les femmes grosses. D’une part elles sont invisibilisées dans les médias, et d’autre part elles sont un peu le summum de ce que toute femme craint de devenir. Ça se remarque particulièrement dans les tiques de langages : pour insulter une femme, si on veut vraiment appuyer l’insulte, on rajoutera « grosse » avant. Grosse pute, grosse salope, gros thon, etc. Être grosse pour une femme, c’est ne pas répondre à cette image de fragilité qu’on attend du « sexe faible » : on attend d’une femme qu’elle ait l’air vulnérable. La force, l’opulence, sont des spécificités censées être masculines.

On voit donc ici qu’une association abusive (femme = faiblesse) force les femmes à correspondre à ce qu' »on » attend d’elles. On définit ce qu’elles sont à partir d’un idéal fantasmé au lieu de se fonder simplement sur la réalité et l’hétérogénéité qu’elle implique ; et, ainsi, on demande à toutes les femmes de coller à ce qui est soi-disant leur « nature » alors que cette définition ne saurait pas être plus éloignée de ce que la majeure partie d’entre elles sont en réalité. En bref, on peut donc dire qu’une injonction est une norme fantasmée qui pousse un groupe d’individus à altérer sa nature – physique ou mentale – pour coller à l’image qu’on a défini de lui de manière totalement arbitraire, voire malhonnête.

En conclusion
Alors sommes-nous libres ou aliénés ? Quelle est notre liberté ? Je crois qu’avec cet article, on a pu comprendre une chose assez simple : s’interroger, s’analyser, essayer de comprendre l’origine de nos choix, de notre caractère et de nos préférences est un moyen d’accéder à une liberté moins biaisée. L’ignorance n’est jamais que l’œillère qui nous permet d’ignorer les chaînes qui sont à nos pieds et de nous donner l’illusion qu’on marche sans entraves. Alors, afin de lutter contre les injonctions, qui sont autant de manières abusives de brimer des groupes d’êtres humains et qui les empêche d’agir librement, il est important d’interroger ses « choix ».  De comprendre d’où ils viennent et comment ils fonctionnent. Une fois qu’on a compris ces dits choix, leur origine et leur place dans la société, je pense qu’on peut alors réellement commencer à considérer qu’ils sont conscients et répondant à une liberté personnelle. En revanche, tant qu’on considèrera que nous sommes libres et que notre manière de vivre est dénuée de toute influence, nous ne seront jamais que des pantins ignorant des fils qui nous relient à notre marionnettiste.

Pour aller plus loin
Je le fais pour moi-même
Injonction poil au…
Mépris et misogynie ordinaire
Ceci n’est pas une injonction
Au sujet de la prohibition de l’inceste
Corps et société
La théorie du Bouc émissaire

Un grand merci à Stéphanie pour ses précieux conseils et la correction du texte.

Égalitariste

PS : Cher lecteur. Ça fait longtemps que j’avais pas posté, et j’espère que je t’ai manqué. J’aime bien manquer aux gens. Si j’ai mis du temps à écrire un nouvel article, c’est parce que j’ai perdu ma confiance en moi quelque part et que j’arrive pas à la retrouver c’est parce que j’ai été très occupée à faire diverses choses comme aider à créer le fanzine n°1 des Texte VS -recueil de témoignages liés aux violences sexistes- et que vous pouvez enfin en acheter un exemplaire en demandant à Tan (gentiment). Heureusement, l’écriture m’habite envers et contre tout et du coup, j’écris quand-même deux ou trois coups de gueule sur mon tumblr. Si je te manque, tu peux donc aller voir si je braille pas un peu de ce côté-ci. Voilà. Des bisous. Plein.

L’humour est une arme

Je vais parler d’humour. La chose à laquelle il ne faut pas toucher, parce que les inconditionnels de la liberté d’expression l’ont placée au panthéon. Parce que selon eux tout doit pouvoir être dit n’importe comment, sans réflexion, même le pire, et surtout quand c’est sous couvert d’humour. Mais voilà, l’humour a bien des formes. Et est parfois instrumentalisé. Peut-on accepter toutes les formes d’humour ? Et d’abord, qu’est-ce que c’est l’humour ? Comment ça s’inscrit sociologiquement parlant, dans notre vie ?

Le blogueur sociologue Denis Colombi en avait déjà parlé plein de fois sur son blog « Une heure de Peine » : l’humour n’est pas une entité abstraite détachée de tout code social. L’humour s’inscrit dans une logique, dans des règles définies par un mode de pensée global. Une prof que j’avais eu en cinquième disait qu’on riait de ce qui nous faisait peur. Le rire serait une barrière qui permettrait de définir les limites de ce qu’on accepte ou non. J’avais trouvé son analyse pertinente : on rit de ce qui n’est pas la norme, de ce qui sort des codes qu’on nous a inculqué pour mieux le rejeter. Si on rit de ce qui nous fait peur et de ce qui nous dérange, le rire se base sur notre vécu et notre éducation. Une personne qui aura intégré la xénophobie, la peur de l’étranger (« ils nous volent notre travail !« ) rira plus volontiers à des blagues racistes qu’une personne qui a réfléchi à sa peur de l’Autre et aura compris qu’elle n’est pas fondée. On peut donc choisir de quoi on rit en comprenant pourquoi on rit de certaines choses et pas d’autres et ce, en s’observant soi-même. Du coup, j’en viens à cette merveilleuse phrase de Tina Fey : « You can tell how smart someone is by what they laugh at. » (1)

hebergeur d'imageImage issue du tumblr « Feminist Disney«  

Je sais que ça énerve beaucoup de gens, mais oui, le rire se pense. L’humour s’analyse, se réfléchit. Ce n’est pas parce que le rire est destiné à être amusant, à détendre et à faire oublier les tracas du quotidien qu’il faut le laisser de côté. On analyse la colère, la tristesse, la peur, pourquoi est-ce qu’on ne pourrait pas analyser le rire ? L’humour serait une sorte de chose sacrée, comme la foi chez les religieux ? Une chose à laquelle il ne faudrait pas toucher, sous peine de comprendre à quel point elle est fragile quand on commence à poser des questions ?

Le droit de rire de tout avec Desproges
La plupart du temps, quand on commence à pointer le rire du doigt, à dire que non, là, cette blague pose problème pour x ou y raison, les gens s’insurgent et appellent Desproges à la rescousse : « olala, on peut rire de tout mais pas avec n’importe qui, hein ! *wink wink* ». C’est amusant parce que cette phrase renvoie l’empêcheur de rire en rond au placard, le décrédibilisant d’office (qui fait le poids face à Desproges ?). Cet humoriste de renom devient alors une sorte d’entité divine qu’on invoque un peu à tout va sans trop réfléchir à ce qu’il voulait dire par là. Le citer permet de « remporter » le débat sans se fouler. Après tout, Desproges était le dieu de la rhétorique humoristique, et beaucoup de personnes l’admirent aussi bien pour son humour que pour sa politique du rire. Il est convenu de dire que Desproges était intelligent et anticonformiste. Un modèle, en bref, pour beaucoup d’entre nous. Ainsi, celle ou celui qui cite Desproges dans un débat sur l’humour « gagne » car il met l’aura de Desproges de son côté : le « on peut rire de tout mais pas avec n’importe qui » est en fait une forme sophistiquée et pseudo-intellectuelle de sous-entendre que l’autre n’a pas d’humour et qu’il fait honte au Dieu du Rire : Desproges. Nous avons là l’exemple parfait de l’argument d’autorité.

Ce qui est amusant c’est que beaucoup de gens citent Desproges en détournant complètement sa phrase. En effet, il dit bien « on peut rire de tout, mais pas avec tout le monde », mais cette phrase n’est que la conclusion d’un de ses réquisitoires des flagrants délires. Plus précisément celui fait contre Jean-Marie Le Pen, personnage politique que Desproges, rappelons-le, méprisait. Cette conclusion, donc, était la réponse faite à un exposé qu’il avait fait lors de ce réquisitoire dont les questions principales étaient « peut-on rire de tout ? » et « peut-on rire avec tout le monde ? », démonstration :

« Alors, le rire, parlons en et parlons en aujourd’hui alors que notre invité est Jean-Marie Le Pen. Car la présence de monsieur Le Pen en ces lieux, voués plus souvent à la gaudriole para-judiciaire, pose problème. Les questions qui me hantent sont celles-ci : premièrement peut-on rire de tout ? Deuxièmement peut-on rire avec tout le monde ? À la première question je répondrai oui sans hésiter. […] S’il est vrai que l’humour est la politesse du désespoir, s’il est vrai que le rire sacrilège blasphématoire que les bigots de toutes les chapelles taxent de vulgarité et de mauvais goût, s’il est vrai que ce rire peut parfois désacraliser la bêtise, exorciser les chagrins véritables et fustiger les angoisses mortelles alors oui, à mon avis on peut rire de tout, on doit rire de tout. De la guerre, de la misère et de la mort. […] Deuxième point, peut-on rire avec tout le monde ? C’est dur. Personnellement, il m’arrive de renâcler à l’idée d’inciter mes zygomatiques à la tétanisation crispée. C’est quelque fois au dessus de mes forces dans certains environnements humains. La compagnie d’un stalinien pratiquant par exemple me met rarement en joie. Près d’un terroriste hystérique je pouffe à peine. Et la présence à mes côtés d’un militant d’extrême droite assombrit couramment la jovialité monacale de cette mine réjouie.« 

On le voit donc ici, Desproges n’a jamais dit qu’on ne pouvait pas rire de n’importe quoi avec tout le monde parce qu’il existait des crétins manquant d’humour, mais qu’on ne pouvait pas rire de tout avec n’importe qui parce que certains ont des idées politiques trop dérangeantes pour qu’on accepte de rire avec eux. Ce monologue humoristique est un moyen, pour Desproges, de faire comprendre qu’il ne veut pas être mis dans le même sac que Le Pen et qu’il refuse de rire avec lui. Pourquoi ? Parce qu’il ne partage pas ses idées, et donc ses sujets de rigolade. Desproges montre clairement qu’il a compris quelque chose d’important : le rire est un outil de cohésion sociale. C’est un moyen de lier les troupes et de créer de la complicité. En riant des homosexuels, on prend le risque de créer des liens avec les homophobes, qu’on le veuille ou non. Tout comme en riant des intolérants, on crée des liens avec les opprimés. Ainsi marche le rire. Rire est donc un choix. Un choix politique, un choix social, une manière de se placer en société par rapport à ses contemporains. Il est donc important, oui, de prendre garde à ne pas rire avec n’importe qui quand on rit de n’importe quoi.

L’humour, ce pouvoir, cette puissance
Le problème, avec l’humour, c’est qu’il donne une forme de pouvoir et de charisme que chacun veut s’approprier d’une manière ou d’une autre, et si possible le plus rapidement et le plus simplement possible. Après tout, être celui qui fait rire le groupe, c’est être celui qui mène la danse. Faire rire, c’est avoir du pouvoir car on range de son côté les rieurs en définissant par la raillerie c’est qui est acceptable et ce qui ne l’est pas. C’est entre autres pour ça qu’une personne qui ose répondre à celui qui tente de faire rire « tu n’es pas drôle » se verra répondre « t’as pas d’humour ». Si on tente de traduire ce genre d’altercation, on s’aperçoit que le véritable sens caché pourrait être le suivant : Je tente de faire rire le groupe en pointant du doigt quelque chose (la zoophilie, le racisme, l’eugénisme, l’homosexualité, une tradition étrangère, peu importe). Untel me répond que pointer du doigt cette chose est pas drôle parce qu’encourageant un système auquel Untel n’adhère pas. Untel refuse donc de me donner du pouvoir. La frustration de ce pouvoir refusé m’entraîne à nier chez mon opposant la capacité de reconnaître un potentiel meneur, à savoir dans ce cas, moi. Et donc à répondre « tu n’as pas d’humour ». Sous-entendu « tu ne sais pas ce qui est drôle alors que moi je le sais. Je te suis supérieur car je sais ce dont on doit rire, et tu es bête de ne pas le reconnaître en riant de ma blague ».

Je rappelle quand même qu’il n’y a pas si longtemps encore, le droit de rire était dicté par le roi. La cour attendait toujours de voir si le roi riait pour rire à son tour. Preuve s’il en est que le rire est bien l’apanage des puissants. Celui qui dicte ce dont on peut rire, c’est celui qui place les normes, qui définit les limites, qui dit ce qui est acceptable et ce qui ne l’est pas.

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Et étrangement, les personnes les plus souvent accusées de manquer d’humour sont les gens qui remettent en cause l’ordre établi, les limites existantes et intégrées par chacun (qu’elles soient bonnes ou mauvaises) : féministes, véganes, anarchistes, anti-capitalistes, anti-racistes, hétéo-solidaires et LGBT et j’en passe. Mais n’est-ce pas parce que ces personnes ont interrogé l’humour et refusent de rire de ce qui, une fois de plus, conforte l’oppresseur dans son rôle de puissant ? De la même manière, un noir -par exemple- qui refusera de rire à une blague raciste déstabilise son interlocuteur parce qu’il montre qu’il lui refuse un pouvoir. Si c’est un blanc à qui il refuse ce pouvoir, le refus prend tout son sens.
Montrer qu’on refuse de rire est donc un acte qui demande du courage car, sans qu’on s’en rende forcément compte, il y a un rapport de force qui se met en place et qu’il faut apprendre à contrer quand le besoin s’en fait sentir. Refuser ouvertement de rire à ce qui communément amuse la masse est donc un engagement social et potentiellement politique. En refusant ainsi de rire d’une catégorie opprimée avec le « meneur », on lui fait savoir qu’on ne lui reconnaît pas le droit de brimer un groupe donné (qu’on en fasse partie ou non).

La mode du cynisme et de l’anticonformisme
Aujourd’hui, un des moyens de s’approprier ce pouvoir qu’est le rire, c’est de jouer la carte de la désinvolture, du cynisme. Pour faire rire -et donc avoir du pouvoir- on doit savoir se vendre auprès de ses contemporains. Et pour ça, le cynisme tel que la plupart des gens le conçoivent (donc mal, nous verront ça plus bas) est un moyen simple et efficace. Qu’on ne se voile pas la face, aujourd’hui être cynique, anticonformiste ou adepte de l’humour noir est une mode, un truc cool et surtout, donc, un truc de puissant. En effet, qu’il est facile de se foutre de tout, d’avoir l’air neutre, quand on est dans le haut du panier. Bref, cette mode consiste à revêtir la peau d’un personnage désabusé ressemblant aux célébrités ou aux personnes charismatiques qu’on a pu voir passer sur nos écrans. Que ce soit les fameux personnages blasés joués par Bruce Willis, les figures cyniques comme Dr House ou Stark (IronMan), ou encore les comiques désinvoltes comme Desproges et Coluche, n’importe qui aujourd’hui rêve d’avoir cette forme de charisme qui donne l’impression d’être au-dessus de tout. Alors on s’inspire des personnages sus-cités, on se base sur des répliques de South Park, et on tente d’atteindre ce charisme je-m’en-foutiste sans vraiment se demander si le but est réellement de se foutre de tout en vrai et de ne réfléchir à rien. Cette mode se traduit au final par une sorte de singerie de ces grands personnages. Autrement dit, beaucoup tentent d’adopter le ton, la forme sans se soucier du fond, du pourquoi et du comment. Pour comprendre tout ça, tentons de retrouver les vraies définitions. C’est quoi le cynisme ?

Le cynisme tire son origine de la Grèce antique et le pratiquant de cet art le plus connu aujourd’hui était Diogène. Diogène, philosophe anticonformiste, est célèbre pour plusieurs raisons -avérées historiquement ou non-, mais ma préférée est celle de son altercation avec Alexandre le Grand à qui il aurait dit « ôte-toi de mon soleil » quand ce dernier a voulu s’adresser à lui du haut de sa royale présence. La politique du cynisme, donc, était à la base, celle-ci :

« Cette école a tenté un renversement des valeurs dominantes du moment, enseignant la désinvolture et l’humilité aux grands et aux puissants de la Grèce antique. Radicalement matérialistes et anticonformistes, les Cyniques, et à leur tête Diogène, proposaient une autre pratique de la philosophie et de la vie en général, subversive et jubilatoire. »
Wikipédia

Le but du cynisme serait donc d’enseigner l’humilité aux puissants. Chose étrange, aujourd’hui, tous ces cyniques auto-proclamés font, bizarrement, partie des puissants (ou plutôt des privilégiés), mais en plus, usent de ce prétendu cynisme sur… Les catégories opprimées. Ainsi il sera courant de voir ces grands anticonformistes de 4Chan et 9Gag taper sur les femmes (« va me faire un sandwich » étant une sorte d’hymne qu’ils servent à toutes les sauces) ou les Noirs, des blogueurs comme l’Odieux Connard expliquer doctement avec une dose surchargée d’ironie aux féministes qu’elles n’agissent pas correctement (tout en restant bien assis dans son fauteuil à ne rien foutre, sinon c’est pas marrant), des amis qui feront des blagues homophobes ou racistes et qui répondront ensuite, si jamais on s’insurge, « non mais moi je suis anticonformiste, tu sais bien ». Finalement, on cache son manque de réflexion, son discours creux et ses blagues bêtement répétées par un concept emprunté à des intellectuels pour donner l’impression que cogitation il y a alors qu’il n’en est rien. L’art de manier la rhétorique, de faire une belle phrase bien formulée devient plus important que le fond des choses qu’on a à dire. Et les remises en question deviennent superflues.

Dans la même veine, l’anticonformisme (et donc l’humour anticonformiste, par extension) est lui aussi spolié. Anticonformisme signifie radicalement contre ce qui est conforme. L’idée est donc qu’un anticonformiste va à contre courant des pensées consensuelles et admises du moment. Diogène était anticonformiste. Desproges était anticonformiste. Malheureusement à l’heure où enfin ce qui était conforme (que les Noirs, les LGBT et les femmes restent à leur « place ») commence à ne plus l’être et qu’on envisage enfin que des hiérarchies existent et qu’elles ne sont pas éthiquement justifiables ; des personnes, mécontentes de ces avancées sociales, se permettent de déverser leur bile en se taxant d’anticonformistes. Sauf que ces personnes ne sont pas anticonformistes. Certes elles vont à l’encontre des idées égalitaristes et humanistes qui commencent réellement à être entendues depuis un siècle et donc à devenir conformes, mais eux ne brisent pas des idées sociales avec des idées nouvelles. Ils brisent des idées sociales avec des idées caduques. Et cette manie à un nom qui n’est en rien synonyme d’anticonformiste, c’est le terme « réactionnaire ». Ce qui signifie, d’après le dictionnaire « opposé au progrès ». Nous avons donc là des personnes opposées au progrès social qui tentent de faire croire qu’elles sont pour le progrès en vantant des idées désuètes. Encore une fois, nous sommes donc en face d’imposteurs qui reprennent des discours humanistes en leur piquant leur vocabulaire (qui est bien vu par le peuple) afin de redonner valeurs à des idées obsolètes vouées disparaître.

Humour et intolérance
En fait le problème de cette mode du cynisme, de l’anticonformisme, du second degré et de l’humour noir, c’est qu’ils ont perdu leur sens quand les membres des classes dominantes se les sont réappropriés pour justifier leur oppression et les méthodes qui en découlent. Autrement dit, ces gens qui prétendent être anticonformistes, cynique, adeptes du second degré et de l’humour noir ne font qu’essayer de mettre un mot qui passe mieux sur leurs méthodes d’oppression et leur volonté de ne pas remettre en question leurs privilèges. Bref, ils tentent de faire passer des vessies pour des lanternes, de noyer le poisson pour mieux endormir la vigilance des opprimés qui sont visés par cet « humour ». Car l’humour, au yeux de la société, excuserait tout. Si c’est « pour de rire » alors, on peut dire les pires atrocités, car, enfin, ce n’est pas sérieux. Il faut donc apprendre à déceler à quel moment l’humour est dirigé « contre », et à quel moment il permet de rire « avec ».

Beaucoup d’oppresseurs et autres membres des classes dominantes l’ont bien compris et fort bien intégré. Et puisque aujourd’hui être ouvertement raciste, sexiste, homophobe, bref, intolérant est mal vu (grâce aux avancées égalitaristes qui découlent des luttes des différentes minorités), ils tentent de déguiser cette intolérance en faisant passer ça pour de l’humour. Ainsi, des gens comme Aldo Naouri (médecin) vont dire des choses comme « violez votre femme » à un client et tenter de faire passer ça, ensuite, pour quelque chose sans importance, une simple parole jetée en l’air, inoffensive parce que prétendument humoristique. Niant ainsi qu’en tant que médecin ses conseils sont perçus comme paroles d’évangile, niant que la culture du viol fait des ravages et que le viol est beaucoup fantasmé et niant ce qui a pu le pousser à tenir de tels propos. Car pourquoi a-t-il dit une telle chose ? Il avait en face de lui un homme qui venait le voir parce que sa femme ne voulait plus coucher avec lui et qui attendait une solution. Quel cheminement s’est fait dans la tête de cet homme qui a entendu son médecin lui dire « viole ta femme », même pour rire ? Est-ce que ce qui était drôle ce n’était pas le mot « viol » ? Comme si la simple idée qu’on puisse violer sa femme était risible ? Que sa femme on ne la viole jamais, hein, on la baise, à la rigueur, on la force un peu, mais bon, c’est normal, c’est son devoir d’épouse. Je parlais plus haut du fait que le rire était un refus, un moyen de placer ses limites : quelles étaient les limites posées là ? L’idée que violer sa femme c’est pas bien ? Ou l’idée que violer sa femme, c’est pas possible ?

Bref, ce déguisement qu’est l’humour pour masquer l’intolérance est une arnaque. Je dirais même une double arnaque. Car non seulement on tente de nous tromper avec l’idée selon laquelle l’humour excuse tout, mais en plus les membres des classes dominantes définissent l’humour sans consulter ceux qu’ils oppressent. D’une manière ou d’une autre, avec ce type d’humour, les opprimés sont perdants. Parce qu’on leur définit ce dont ils doivent rire ou non : en plus de la parole, donc, on leur vole le droit d’être blessé et on les oblige à rire, même de ce qui les heurte (sans quoi, ils passent pour des losers, des coincés du cul incapables de s’amuser).

La dictature de l’Humour
Il est clair, donc, qu’aujourd’hui, dans certaines situations on est tenu de rire. Le seul choix qui reste c’est soit de se fondre dans le moule et de partager l’hilarité commune, soit de ne pas rire et de devoir se justifier, et ainsi, prendre le risque de se voir coller l’étiquette de « chieur » ou de « coincé ». Prenons un exemple courant : un groupe d’amis parlent de Marc -ici présent- et de ses « manières de gay ». Marc, hétéro convaincu, ne se laisse pas abattre et grossi le trait en jouant la « tafiole » de manière complètement stéréotypée (avec les manières efféminées et tout le toutim). Antoine -ici présent également-, homosexuel, se voit placé devant ce genre de « choix » : soit il rigole avec tout le monde d’un stéréotype qui est censé le représenter mais dans lequel il ne se retrouve pas, soit il ne rigole pas, auquel cas il est possible qu’on lui demande pourquoi ça ne le fait pas rire. Et s’il explique pourquoi, il y a de fortes chances pour qu’on lui réponde le « oah c’est bon, c’est de l’humour ! » habituel.

hebergeur d'imageIllustration par Lematt

Beaucoup considèrent qu’ils sont dans leur bon droit de décider de ce dont l’autre peut se plaindre et de ce dont il peut rire, comme à l’époque des rois dont j’ai parlé plus haut. Souvent avec les opprimés, mais pas seulement. Toujours est-il que selon moi, c’est un manque d’empathie que je trouve au final, assez cruel, car non content de blesser la personne une fois en se moquant d’elle (ou de ce qu’elle est, ce qui exactement pareil), on lui refuse le droit de s’insurger et de dire qu’elle a été blessée. Finalement, toute personne de qui on se moque préférera alors encaisser sans rien dire plutôt que de prendre un coup supplémentaire par dessus. Et c’est ainsi que l’humour oppressif fonctionne : on tient l’autre en respect, s’il ne veut pas être exclu du groupe, il doit accepter qu’on se moque de lui sans rien dire, et même rire avec les autres. On lui impose donc un faux choix, et au final, on le piège : soit tu acceptes la potentielle solitude qu’entraînera ta « rébellion », soit tu acceptes qu’on te marche sur la gueule, et tu te sentiras seul dans ta détresse. Dans un cas comme dans l’autre, la sensation d’être exclu reste présente.

La différence entre rire de tout et se moquer de tout

Alors après toute cette lecture, les adeptes de l’humour me diront que je restreins considérablement leur liberté de rire de tout, citée au début par Desproges. Mais cet article ne vise nullement à dire qu’il faut cesser de rire de tout. Au contraire. J’essaye d’expliquer la différence entre « rire de » et se « moquer de ». Car la différence est cruciale. Se moquer de, c’est rire contre. Rire de, c’est rire avec. On peut rire du viol avec une victime de viol. On peut rire du sexisme avec une femme, et même avec une féministe (oaaah, dingue). On peut rire du racisme avec un arabe. On peut rire du handicap avec un handicapé mental ou moteur. On peut rire de tout. Mais pas contre tout. Parce que se moquer de, c’est exclure la cible de la moquerie. Alors que rire avec elle c’est l’intégrer dans le groupe, dans la société. Alors quand vous faites une blague, posez vous la question : quel est mon but ? Est-ce que je cherche à exclure ? Ou est-ce que je cherche à intégrer ? Et si je cherche à intégrer, est-ce que c’est réellement visible ? Est-ce que ce n’est pas maladroit ?
Et dans l’éventualité où votre blague vexe malgré votre but d’intégrer, souvenez-vous que la meilleure des réactions, c’est de présenter des excuses. Des excuses sincères, du genre « pardon, j’ai mal agi » et surtout pas « désolé que t’aies pas compris » (qui sous-entend « désolé que tu sois con », hein). En agissant ainsi, vous faites preuve d’humilité et vous montrez que votre but n’est pas d’agir comme un meneur assoiffé de pouvoir dont je parlais plus haut. Présenter des excuses à une personne blessée par une blague est une politesse élémentaire que trop de personnes dédaignent, par orgueil.

Un exemple qui illustre assez bien ce que j’essaye de faire comprendre ici, c’est une expérience que j’ai eu avec un handicapé mental, que nous nommerons Charles, quand je travaillais en tant qu’animatrice spécialisée. Charles ne savait pas parler mais comprenait très bien les gens qui lui parlaient et savait répondre de manière rudimentaire avec des signes et des expressions. Un jour, alors que j’étais avec lui en train de vaquer à diverses besognes, je m’arrête en plein mouvement, ayant oublié ce que je voulais faire. Je me tourne vers lui et dis « merde j’ai oublié ce que je suis venue foutre ici ! Qu’est-ce que je voulais faire Charles, aide-moi ! » et il a rigolé en se montrant lui-même me faisant comprendre avec un air réprobateur qu’il ne pouvait pas me répondre et que j’étais bien bête de lui demander de l’aide. On a rigolé pendant un bon quart d’heure. Ensemble. Cet exemple est parlant dans le sens où nous avons pu rire ensemble de son handicap parce que, en quelque sorte, Charles m’y avait autorisée en en riant lui-même. Il m’a autorisée à rire avec lui de quelque chose qui pourrait le faire souffrir afin qu’ensemble on dédramatise un état de fait qui peut sembler être terriblement triste. Si ça avait été moi qui lui avait dit qu’il était bien bête d’essayer de parler, la situation aurait été totalement différente et certainement pas drôle pour lui. Nous avons pu rire parce que je lui ai laissé le choix : c’était à lui de dire s’il pouvait ou non rire de sa particularité.

Je pense donc que laisser le choix aux personnes, de rire de ce qui les fait souffrir (ou pourrait les faire souffrir) à cause d’un système social qui les oppresse de manière partiale et injuste, est un geste important, un témoignage d’empathie qui devrait être considéré comme normal. Il s’agit là de considération de l’Autre. Et ça s’apprend avec l’acceptation du fait qu’on peut faire des erreurs (rire d’un sujet sensible chez une autre personne) et que les reconnaître n’est non pas une faiblesse, mais une force, car elle est la preuve qu’on sait humblement écouter autrui au lieu d’écouter son égo.

En conclusion
Le titre disait « l’humour est une arme » : on peut s’en servir pour libérer ou pour oppresser. Je crois qu’on a pu voir à quel point c’était vrai. L’humour peut permettre bien des choses. Il peut aussi bien exclure, mépriser, blesser voire briser ou à l’inverse renverser des codes sociaux et mettre à bas des oppressions, permettant ainsi une meilleur cohésion sociale pour ceux qu’on a coutume d’humilier et d’exclure. L’humour est une des armes tranchantes permettant de tailler la société à son image. À notre échelle, nous perpétuons des valeurs, des idées, des habitudes, et l’humour est un moyen de les définir. À chacun de choisir lesquelles, pourvu que ce choix soit conscient.

(1) Traduction (approximative) : « Tu peux dire combien une personne est intelligente en observant ce dont elle rit. »

Pour aller plus loin :
Le rire. Essai sur la signification du comique, par Henri Bergson : [x]
Le Politiquement Incorrect : [x]
Le second degré : [x]
La pure provocation : [x]
Sortir de sa boîte : [x]
Oh, ça va, c’est pour rire ! [x]

Merci à Denis Colombi pour ses conseils durant la rédaction de cet article et à Stéphanie pour la correction des fautes d’orthographe.

« Satire is traditionally the weapon of the powerless against the powerful. I only aim at the powerful. When satire is aimed at the powerless, it is not only cruel—it’s vulgar. »
Molly Ivins

Égalitariste

Témoignage – Le doigt froid

Trigger Warning : agression sexuelle

Texte écrit pour le blog Polyvalence mon Pote, qui récupère des témoignages de victimes de sexisme. D’ailleurs, n’hésitez pas à en écrire aussi et à lui envoyer ce que vous avez à dire !
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J’avais oublié.

C’est le genre de chose que la société te fait effacer de ta mémoire, parce que bon, ça va quoi, c’est pas si grave, ya pire ailleurs. Et puis, c’est pas comme s’il t’avait violée, si ? Et en plus, tu l’avais laissé t’embrasser, alors bon, il avait le droit, hein. Je l’avais effacé de ma mémoire parce que la peur, la honte, tout ça, c’était ma faute, c’était moi qui exagérait, c’était certainement pas lui qui était en tort. Il fallait passer à autre chose et oublier, vite. Et c’est ce que j’ai fait.

J’avais 16 ans.
C’est l’âge où tu te dis que le sexe c’est vachement cool. Je savais pas trop ce que c’était, mais ça avait l’air bien. Je connaissais déjà que trop bien les lois tacites attachées à mon sexe : « ne chauffe pas trop, ne sois pas trop pute, ne sois pas trop sexy, ne sois pas trop, trop, trop SINON »… Tu l’auras bien mérité. J’avais pas vraiment vécu le sexisme plus que mes contemporaines et j’étais pas trop renseignée sur la culture du viol. Par contre, on m’avait bien appris à le craindre, le viol. Mais pas là où il se trouve vraiment, la plupart du temps. On m’avait appris à le craindre seulement au détour d’une ruelle sombre, venant d’un inconnu. Certainement pas dans la maison même d’amis proches de mes parents.

Il avait 18 ans.
C’était à une fête, avec plein d’ados, d’adultes, de jeunes adultes. Le genre de fête branchée avec de la bonne musique et des gens trop « in ». Moi je connaissais pas trop trop ce genre de fête, mais j’en avais vu à la télé. Et ça avait l’air vraiment chouette. Et comme à la télé, dans ce genre de fête, ça flirtait sec, j’ai décidé de faire pareil. Et de mettre en avant mes atouts fraîchement acquis de jeune femme. Pourquoi faire ? Je n’en sais rien. Pas pour le plaisir de « pécher » un garçon. Plutôt pour faire comme tout le monde, sans doute. Comme à la télé. Je ne sais plus trop comment j’en suis venue à me retrouver seule avec lui dans cette salle de bain, la lumière éteinte, mais je me souviens que j’en avais pas spécialement envie. Je l’avais suivi parce que dans ma tête on était en couple et que j’allais pas le mécontenter à notre première rencontre. Je voulais pas qu’il me prenne pour une chieuse ou une coincée, non, moi aussi je pouvais être « in », d’abord.

J’avais pas envie.
Mais il m’a poussée contre le lavabo. Quand j’ai senti qu’il débouclait mon pantalon, j’ai eu une vague de panique, et j’ai murmuré « non ». Un petit « non », ridicule, à peine audible. Mais une voix dans ma tête m’a dit que c’était trop tard. Je l’avais suivi, fallait assumer. Alors quand il a glissé sa main dans ma culotte et qu’il a pénétré mon vagin avec un doigt glacé en répétant « non ? », je n’ai rien répondu.

On a frappé à la porte.
A ce moment, un adulte -un vrai- a frappé à la porte. Je crois qu’il voulait utiliser les toilettes, ou alors il savait que deux ados étaient seuls dans la salle de bain et il voulait pas nous y laisser, je ne sais pas. Je me souviens mal. Je ne me souviens même pas d’avoir ressenti du soulagement, ou quoique ce soit. Je me souviens juste d’être sortie, embarrassée, le pantalon défait.

J’ai 23 ans.

Je me suis souvenu. En lisant des textes féministes qui disaient que beaucoup de femmes vivaient des agressions sexuelles, je me suis rappelé de ce passage de ma vie. J’ai pas spécialement souffert de ce souvenir. Je me suis simplement rappelé. Ah oui, c’est vrai, moi aussi, j’ai vécu un truc dans le genre. D’une manière tellement détendue que je me suis demandé si j’intériorisais pas à fond, si tout n’était pas passé dans l’inconscient.

Je ne sais pas qu’en conclure.

Je ne me sens pas spécialement traumatisée, triste ou honteuse. Je ressens juste un peu de la colère contre ce garçon qui n’a pas su respecter ce tout petit « non », et beaucoup contre cette société qui lui a appris qu’il pouvait ne pas l’écouter. Ce garçon qui n’a pas su s’arrêter et me demander mon avis, vraiment. S’il m’avait dit « non ? » en s’écartant, ça aurait été bien différent, je n’aurais pas le souvenir de ce doigt froid en moi. Je ne me sens pas spécialement mal. Après tout, c’est si loin, si flou -sauf ce doigt, froid, net et présent-. Mais j’ai compris dans ma chair avec ce souvenir ce qu’était la culture du viol. Parce que là, comme ça, ce jour là, sans cet adulte, j’aurais peut-être été violée. Et peut-être que je vous écrirais que d’après moi, ce n’était pas bien grave.

EDIT : Précisions
Pour des raisons qui m’échappent et d’autres qui sont personnelles, j’ai parlé de cette expérience plus comme une agression sexuelle que comme un viol. Or, il se trouve qu’au regard de la loi, « Tout acte de pénétration sexuelle, de quelque nature qu’il soit, commis sur la personne d’autrui par violence, contrainte, menace ou surprise est un viol. » D’un point de vu purement juridique, donc, j’ai été violée. Je ne le vis pas comme ça, aujourd’hui, mais je pense important de le préciser. A vous d’en tirer les conclusions qui vous paraissent les plus judicieuses.

Pour des raisons qui me paraissent évidentes, je ferme les commentaires sur cet article.

Pour aller plus loin :
Mythes au sujet du viol : [x][x][x][x][x]
Pas si grave : [x]
À toi mon ami qui ne viole pas : [x]
Merci de ne pas me violer : [x]
Je ne supporte plus vos abjections au sujet du viol : [x]
Aux gars, par un gars : [x]

Égalitariste

Rendre la parole à ceux à qui on la vole

Aujourd’hui, grâce à la liberté d’expression, en France, tout le monde peut prendre la parole. En tout cas, c’est ce que dit la loi. Mais dans les faits ? Dans les faits, ceux qui sont le plus écoutés, et donc ceux qui osent le plus parler, ce sont les privilégiés (1). Ainsi, ceux à qui on donne le plus de crédit quand ils parlent, que ce soit dans les médias, dans le privé, ou sur internet, ce sont les hommes cis (2) bien-portants adultes blancs et hétéros.

Pouvoir parler sans être interrompu et en étant pris au sérieux est un acte de privilégié dont on a pas conscience parce qu’on y est habitué depuis l’enfance. Pour comprendre le pourquoi du comment, il faut tourner la tête et observer notre histoire. Comme exemple, je prendrai les trois plus grands systèmes d’oppression qui ont frappé et frappent encore notre pays : l’homophobie, le racisme et la misogynie. Toute notre histoire est entachée par ces trois formes d’intolérance.
Pour rappel, quelques dates :
– En France, la théorie de l’égalité ne commence qu’il y a deux siècles. En 1789 la déclaration des droits de l’homme proclame : « Tous les hommes naissent et demeurent libres et égaux», mais il faudra attendre 1794 pour que l’esclavage soit aboli. Il sera cependant rétablit en 1802 par Napoléon et ce n’est qu’en 1842 qu’il sera de nouveau abrogé. Malgré la déclaration des droits de l’homme et l’abolition de l’esclavage plusieurs siècles plus tôt, les dirigeants français ne voteront une loi prévoiyant des condamnations pénales pour toutes les actions à caractère raciste qu’en 1972.
Pour aller plus loin : [x]
– En France, les femmes ont le droit d’ouvrir un compte bancaire personnel en 1942 et gagnent le droit de vote en 1944, c’est à dire il y a moins d’un siècle. La dépénalisation de l’IVG est adoptée définitivement en 1973 (il y a moins de 50 ans), ce n’est qu’en 1985 qu’hommes et femmes gèrent le patrimoine familial à égalité et c’est seulement en 1992 qu’une loi est mise en place pour protéger les femmes du harcèlement sexuel et des violences conjugales.
Pour aller plus loin : [x]
– En France, l’homosexualité est considérée comme un crime, puis comme en délit, jusqu’en 1968 où l’OMS défini l’homosexualité comme une maladie mentale. Ce n’est qu’en 1981 que la loi concernant « les outrages publics à la pudeur aggravés pour homosexualité » seront amnistiés et seulement le 17 Mai 1990 que l’homosexualité sera définitivement rayée des listes des maladies mentales. On ne commence à reconnaître la famille homoparentales qu’en 1999 avec le PACS, et ce n’est qu’en 2013 qu’un projet de loi visant à ouvrir le mariage et l’adoption aux LGBT (3) est proposé.
Pour aller plus loin : [x]

Au final, on observe un trait commun entre toutes ces dates : elles sont récentes. L’égalité des droits est quelque chose que les trois générations encore en vie ont vu naître. Or, en matière d’égalité, ce qui est le plus « facile » à changer, ce sont les lois. Les mentalités elles, mettent beaucoup plus de temps à suivre. Vous avez compris où je veux en venir n’est-ce pas ? Comment, alors que l’égalité des droits est si récente pour les trois catégories opprimées que je viens de citer, pourrions nous être, tous autant que nous sommes, parfaitement exempts de sexisme, de racisme et d’homophobie ? Notre culture est encore imprégnée de toute cette intolérance qui, il y a encore quelques siècles était jugée comme étant parfaitement normale. Et donc, fatalement, nous sommes aussi imprégnés de cette hiérarchisation hétéro > homo, homme > femme, blanc > non-blanc.
Il y a un siècle encore, écouter l’homme blanc hétéro et faire taire les « autres » était parfaitement normal. Le changement des lois est une chose, mais au nom de la loi, on ne peut pas forcer les citoyens à changer radicalement de point de vue et d’habitudes. Aujourd’hui, donc, être blanc, hétéro et ouvertement masculin confère une forme de charisme qui fait qu’on est toujours plus facilement écouté, et ce, parce que l’histoire de l’égalité n’est pas encore arrivée à son terme mais parce qu’elle est toujours en marche.

Toute cette -longue mais nécessaire- introduction pour en venir au sujet qui nous occupe : la parole. La parole est un pouvoir. Par la parole, on peut convaincre, on peut faire changer les choses, on peut interroger, remettre en question et même, faire changer les lois. La parole est un pouvoir, et ce pouvoir, c’est encore majoritairement l’homme cis blanc hétéro bien portant et aisé, qui le détient. Petit à petit, ça change, mais lentement. Aujourd’hui encore, nos lois, même celles qui concernent les non-blancs, les femmes et les homosexuels, sont faites par des hommes blancs hétéros. Ils ont la parole, ils ont un pouvoir, et ce pouvoir se traduit par des décisions qui sont prises à la place des premiers concernés. Et ça, c’est un problème.

Le vol de la parole est la première oppression que subissent les non-privilégiés.
C’est vrai, dire « vol » est un mot fort, mais je l’utilise sciemment ici pour bien faire comprendre le problème de la prise de parole inconsidérée. Parler à la place de quelqu’un qui vit une stigmatisation alors qu’on ne la vit pas personnellement, c’est du vol. Pour comprendre en quoi c’en est il faut avoir conscience qu’une personne stigmatisée est toujours moins écoutée qu’une personne qui ne l’est pas. En prenant la parole à sa place, vous l’empêchez de témoigner de son expérience en donnant votre avis qui ne sera jamais qu’une projection et qui sera toujours basé sur des à prioris parce que vous ne vivez pas le stigmate.
En tant que membre d’une classe privilégié, on peut apporter du soutien. C’est même souhaitable. Exprimer qu’on trouve anormal d’avoir un privilège, et tenter de l’abdiquer en faisant de son mieux pour ne pas en jouer est, selon moi, la meilleure des choses à faire en tant que membre de la « classe dominante ». Mais en aucun cas on doit parler en leur nom. Parce que parler au nom de quelqu’un sans avoir parlé avec lui au préalable pour le comprendre est impossible. Il y a toujours un risque pour que les réflexes culturels de privilégié acquis prennent le dessus à un moment donné.
Pourtant, aujourd’hui, dans les médias, voir des privilégiés parler aux noms de stigmatisés est monnaie courante. Sur les plateaux de télé, on voit sans cesse des hommes blancs en costard discuter du droit des homosexuels, du droit des putes, du droit des toxicos, du droit des immigrés etc. Personne ne s’offusque du fait, par exemple, que concernant les lois du racolage remises en cause aujourd’hui par le gouvernement, aucune pute n’ai eu son mot à dire. La prostitution concerne majoritairement des femmes, souvent étrangères, mais c’est une majorité d’hommes bien français qui prennent des décisions. Et c’est comme ça pour des tas de sujets. En laissant la parole aux groupes privilégiés, on laisse les idées reçues en place sans donner l’occasion aux opprimés de les briser. C’est aux opprimés de parler de ce qu’ils vivent, et c’est seulement comme ça que les choses pourront changer.

Le vol de la parole est une violence.
Le vol de la parole est donc un système d’oppression qui, à force peut vite se transformer en violence. Une oppression, quelle qu’elle soit, génère de la souffrance. Et le fait de ne pas pouvoir en parler soi-même et de voir des gens décider à sa place de ce qu’on a le droit de ressentir ou non et quelles réactions sont autorisées ou non est une agression supplémentaire. Pourtant, la majeure partie des gens s’en accommodent voire trouvent ça parfaitement normal. Pourquoi ?
C’est quelque chose que j’ai du mal à m’expliquer. Je ne trouve pas réellement de raisons, sinon une éducation sociétale et globale. Une sorte de culte de l’égo qui dirait que toutes les opinions se valent sur tous les sujets. Le piège, c’est qu’il faut avoir vécu cette violence qu’est le vol de la parole pour comprendre en quoi c’est une agression. Et pour ça, il faut avoir vécu une oppression. Autrement dit, ceux qui n’ont jamais vécu d’oppressions ne peuvent pas comprendre cette souffrance puisqu’ils ne l’ont pas vécu (à la rigueur, ils peuvent l’imaginer, mais ça demande un effort de remise en question). Or ceux qui ne vivent pas les oppressions sont souvent ceux qui sont au pouvoir. Et ainsi, ils sont en droit de penser de manière qu’ils pensent parfaitement légitime que les opprimés exagèrent et de continuer de décider à leur place de ce qui est bon pour eux sans trop s’inquiéter. La boucle est bouclée.

Laisser la paroles aux opprimés dans les médias.
Laisser la parole aux oppressés dans les médias est une chose cruciale aujourd’hui. Tant que les minorités opprimées ne seront pas écoutées, les clichés iront toujours bon train, et les décisions par des personnes illégitimes continueront d’être prises sans que ça ne choque personne. Il y a une rééducation sociétale entière à faire de ce point de vu là.
Pour étayer mon propos, je vais prendre un exemple concret : le mois dernier, Morgane Merteuil, prostituée et membre représentant du STRASS (4) a été invitée sur Grand Soir 3 (début du débat à la 21ème minute) pour débattre d’un projet de loi fort actuel, la loi au sujet du racolage. Je n’ai regardé qu’un tout petit bout de l’émission, mais durant la petite partie que j’ai vu, une chose m’a sauté aux yeux : Morgane est la seule prostituée et pire, la seule femme à parler du problème. Toutes les autres personnes sont des hommes, et certains d’entre eux vont jusqu’à sous-entendre que c’est elle qui n’est pas légitime à parler du problème (alors qu’il s’agit quand même de son métier et d’un problème qui concerne les femmes en premier lieu). Pire : non seulement c’est la seule femme, mais en plus, elle est beaucoup moins écoutée que ses collègues masculins. On lui coupe sans cesse la parole et ses propos son balayés d’un revers de la main, comme s’ils n’étaient pas dignes d’être entendus ou pas importants.
Alors je pose la question : pourquoi est-ce qu’on ne voit jamais de débats télévisés au sujet de la prostitution (pour rester dans l’exemple) avec seulement des prostituées ? Je veux dire, les prostituées ont déjà assez de désaccord entre elles pour qu’il y ai un débat, quel besoin a-t-on d’écouter des personnes qui ne sont pas du tout concernées par le problème (sinon, éventuellement, en tant que clients) ? Ne sont elles pas les mieux placées pour décrire la réalité de leur métier, ce qu’elles pensent être le mieux en matière de législation, quels sont les enjeux etc ?
L’exemple ici est criant de ce que je pointais du doigt plus haut : on ne laisse pas les minorités parler (ou si peu, pour se donner bonne conscience et donner l’impression que démocratie il y a), du coup, on continue de véhiculer des clichés, ce qui permet de garder une bonne emprise et de prendre des décisions à la place des premiers concernés. Tant que les médias ne donneront pas la parole à ceux qu’on tente de faire taire pour mieux les contrôler, ils continueront de faire le jeu des oppresseurs.

Laisser la parole aux opprimés dans le privé.
Laisser la parole aux opprimés dans le privé, c’est apprendre à être à l’écoute et mettre de côté son égo. C’est accepter de partir du principe que ce qu’on vit n’est pas la réalité et que celle de l’Autre peut être radicalement différente. Oui, je sais, dit comme ça, ça paraît simple et obvious, mais je peux vous assurer que les personnes qui partent du principe que s’ils/elles ne le voient pas, ça n’existe pas (l’homophobie, le racisme, le sexisme) sont malheureusement très nombreux/ses.
Ici, je vais prendre comme exemple ce que je connais bien : l’oppression des femmes. En tant que femme, quand je parle du harcèlement de rue, par exemple, on me dira très souvent que j’exagère. Tant qu’on ne fourni pas des preuves tangibles et criantes qu’on vit une oppression, la plupart des hommes considéreront d’office qu’on abuse. « Tu exagères », « t’es trop susceptible », « fais pas attention ce sont des cons, c’est tout », sont autant de moyens de renvoyer l’opprimé à sa place : dans le silence. Par ces négations et ces minimisation le message est clair : « je ne veux pas t’entendre te plaindre ». Venant de proches, ça peut être extrêmement brutal.
L’homme, le blanc, l’hétéro a dit que ce n’était pas grave, donc ça n’est pas grave. Ce qu’on ressent est nié : ce qui est important c’est l’avis de l’oppresseur. Il ne le voit pas, il ne le vit pas, donc ça n’existe pas, c’est forcément l’autre qui en fait des caisses. Le problème c’est que c’est vrai pour tout. A tel point que les hommes (pour en revenir à l’exemple donné) se permettent même de donner leur avis sur des choses graves, comme le viol (qui n’a pas entendu le fameux « oh, t’as vu comme elle se sape ? Elle l’a bien cherché » ?) ou les violences conjugales. Dans le privé, entre amis, dans la famille, les privilégiés passent trop de temps à définir entre eux de ce que les opprimés ont le droit de ressentir ou non.

En conclusion
En tant que privilégié/e, renier son privilège c’est commencer par arrêter de donner son avis sur ce qui ne nous frappe pas, permettre aux premiers concernés de parler de leur vécu et en plus, les écouter et en tirer enseignement. Ça demande beaucoup d’humilité et de remise en question, mais c’est possible et nécessaire. Parce que tant que vous ne ferez pas ça, vous continuerez d’user de votre privilège et de perpétuer les systèmes oppressifs.

(1) Le privilège dans la lutte pour l’égalité, quelle qu’elle soit, est le fait de naître du bon côté de la « barrière ». Pour comprendre le principe, quelques articles : [x] [x] [x]
(2) « Cis » désigne, en fait, les non-transexuels (pour faire simple). Cet article donne davantage d’informations : [x]
(3) LGBT, acronyme de Lesbian Gay Bi Trans.
(4) STRASS : Syndicat du Travail Sexuel.

Pour aller plus loin :
C’est pas si grave : [x]

Égalitariste