L’humour est une arme

Je vais parler d’humour. La chose à laquelle il ne faut pas toucher, parce que les inconditionnels de la liberté d’expression l’ont placée au panthéon. Parce que selon eux tout doit pouvoir être dit n’importe comment, sans réflexion, même le pire, et surtout quand c’est sous couvert d’humour. Mais voilà, l’humour a bien des formes. Et est parfois instrumentalisé. Peut-on accepter toutes les formes d’humour ? Et d’abord, qu’est-ce que c’est l’humour ? Comment ça s’inscrit sociologiquement parlant, dans notre vie ?

Le blogueur sociologue Denis Colombi en avait déjà parlé plein de fois sur son blog « Une heure de Peine » : l’humour n’est pas une entité abstraite détachée de tout code social. L’humour s’inscrit dans une logique, dans des règles définies par un mode de pensée global. Une prof que j’avais eu en cinquième disait qu’on riait de ce qui nous faisait peur. Le rire serait une barrière qui permettrait de définir les limites de ce qu’on accepte ou non. J’avais trouvé son analyse pertinente : on rit de ce qui n’est pas la norme, de ce qui sort des codes qu’on nous a inculqué pour mieux le rejeter. Si on rit de ce qui nous fait peur et de ce qui nous dérange, le rire se base sur notre vécu et notre éducation. Une personne qui aura intégré la xénophobie, la peur de l’étranger (« ils nous volent notre travail !« ) rira plus volontiers à des blagues racistes qu’une personne qui a réfléchi à sa peur de l’Autre et aura compris qu’elle n’est pas fondée. On peut donc choisir de quoi on rit en comprenant pourquoi on rit de certaines choses et pas d’autres et ce, en s’observant soi-même. Du coup, j’en viens à cette merveilleuse phrase de Tina Fey : « You can tell how smart someone is by what they laugh at. » (1)

hebergeur d'imageImage issue du tumblr « Feminist Disney«  

Je sais que ça énerve beaucoup de gens, mais oui, le rire se pense. L’humour s’analyse, se réfléchit. Ce n’est pas parce que le rire est destiné à être amusant, à détendre et à faire oublier les tracas du quotidien qu’il faut le laisser de côté. On analyse la colère, la tristesse, la peur, pourquoi est-ce qu’on ne pourrait pas analyser le rire ? L’humour serait une sorte de chose sacrée, comme la foi chez les religieux ? Une chose à laquelle il ne faudrait pas toucher, sous peine de comprendre à quel point elle est fragile quand on commence à poser des questions ?

Le droit de rire de tout avec Desproges
La plupart du temps, quand on commence à pointer le rire du doigt, à dire que non, là, cette blague pose problème pour x ou y raison, les gens s’insurgent et appellent Desproges à la rescousse : « olala, on peut rire de tout mais pas avec n’importe qui, hein ! *wink wink* ». C’est amusant parce que cette phrase renvoie l’empêcheur de rire en rond au placard, le décrédibilisant d’office (qui fait le poids face à Desproges ?). Cet humoriste de renom devient alors une sorte d’entité divine qu’on invoque un peu à tout va sans trop réfléchir à ce qu’il voulait dire par là. Le citer permet de « remporter » le débat sans se fouler. Après tout, Desproges était le dieu de la rhétorique humoristique, et beaucoup de personnes l’admirent aussi bien pour son humour que pour sa politique du rire. Il est convenu de dire que Desproges était intelligent et anticonformiste. Un modèle, en bref, pour beaucoup d’entre nous. Ainsi, celle ou celui qui cite Desproges dans un débat sur l’humour « gagne » car il met l’aura de Desproges de son côté : le « on peut rire de tout mais pas avec n’importe qui » est en fait une forme sophistiquée et pseudo-intellectuelle de sous-entendre que l’autre n’a pas d’humour et qu’il fait honte au Dieu du Rire : Desproges. Nous avons là l’exemple parfait de l’argument d’autorité.

Ce qui est amusant c’est que beaucoup de gens citent Desproges en détournant complètement sa phrase. En effet, il dit bien « on peut rire de tout, mais pas avec tout le monde », mais cette phrase n’est que la conclusion d’un de ses réquisitoires des flagrants délires. Plus précisément celui fait contre Jean-Marie Le Pen, personnage politique que Desproges, rappelons-le, méprisait. Cette conclusion, donc, était la réponse faite à un exposé qu’il avait fait lors de ce réquisitoire dont les questions principales étaient « peut-on rire de tout ? » et « peut-on rire avec tout le monde ? », démonstration :

« Alors, le rire, parlons en et parlons en aujourd’hui alors que notre invité est Jean-Marie Le Pen. Car la présence de monsieur Le Pen en ces lieux, voués plus souvent à la gaudriole para-judiciaire, pose problème. Les questions qui me hantent sont celles-ci : premièrement peut-on rire de tout ? Deuxièmement peut-on rire avec tout le monde ? À la première question je répondrai oui sans hésiter. […] S’il est vrai que l’humour est la politesse du désespoir, s’il est vrai que le rire sacrilège blasphématoire que les bigots de toutes les chapelles taxent de vulgarité et de mauvais goût, s’il est vrai que ce rire peut parfois désacraliser la bêtise, exorciser les chagrins véritables et fustiger les angoisses mortelles alors oui, à mon avis on peut rire de tout, on doit rire de tout. De la guerre, de la misère et de la mort. […] Deuxième point, peut-on rire avec tout le monde ? C’est dur. Personnellement, il m’arrive de renâcler à l’idée d’inciter mes zygomatiques à la tétanisation crispée. C’est quelque fois au dessus de mes forces dans certains environnements humains. La compagnie d’un stalinien pratiquant par exemple me met rarement en joie. Près d’un terroriste hystérique je pouffe à peine. Et la présence à mes côtés d’un militant d’extrême droite assombrit couramment la jovialité monacale de cette mine réjouie.« 

On le voit donc ici, Desproges n’a jamais dit qu’on ne pouvait pas rire de n’importe quoi avec tout le monde parce qu’il existait des crétins manquant d’humour, mais qu’on ne pouvait pas rire de tout avec n’importe qui parce que certains ont des idées politiques trop dérangeantes pour qu’on accepte de rire avec eux. Ce monologue humoristique est un moyen, pour Desproges, de faire comprendre qu’il ne veut pas être mis dans le même sac que Le Pen et qu’il refuse de rire avec lui. Pourquoi ? Parce qu’il ne partage pas ses idées, et donc ses sujets de rigolade. Desproges montre clairement qu’il a compris quelque chose d’important : le rire est un outil de cohésion sociale. C’est un moyen de lier les troupes et de créer de la complicité. En riant des homosexuels, on prend le risque de créer des liens avec les homophobes, qu’on le veuille ou non. Tout comme en riant des intolérants, on crée des liens avec les opprimés. Ainsi marche le rire. Rire est donc un choix. Un choix politique, un choix social, une manière de se placer en société par rapport à ses contemporains. Il est donc important, oui, de prendre garde à ne pas rire avec n’importe qui quand on rit de n’importe quoi.

L’humour, ce pouvoir, cette puissance
Le problème, avec l’humour, c’est qu’il donne une forme de pouvoir et de charisme que chacun veut s’approprier d’une manière ou d’une autre, et si possible le plus rapidement et le plus simplement possible. Après tout, être celui qui fait rire le groupe, c’est être celui qui mène la danse. Faire rire, c’est avoir du pouvoir car on range de son côté les rieurs en définissant par la raillerie c’est qui est acceptable et ce qui ne l’est pas. C’est entre autres pour ça qu’une personne qui ose répondre à celui qui tente de faire rire « tu n’es pas drôle » se verra répondre « t’as pas d’humour ». Si on tente de traduire ce genre d’altercation, on s’aperçoit que le véritable sens caché pourrait être le suivant : Je tente de faire rire le groupe en pointant du doigt quelque chose (la zoophilie, le racisme, l’eugénisme, l’homosexualité, une tradition étrangère, peu importe). Untel me répond que pointer du doigt cette chose est pas drôle parce qu’encourageant un système auquel Untel n’adhère pas. Untel refuse donc de me donner du pouvoir. La frustration de ce pouvoir refusé m’entraîne à nier chez mon opposant la capacité de reconnaître un potentiel meneur, à savoir dans ce cas, moi. Et donc à répondre « tu n’as pas d’humour ». Sous-entendu « tu ne sais pas ce qui est drôle alors que moi je le sais. Je te suis supérieur car je sais ce dont on doit rire, et tu es bête de ne pas le reconnaître en riant de ma blague ».

Je rappelle quand même qu’il n’y a pas si longtemps encore, le droit de rire était dicté par le roi. La cour attendait toujours de voir si le roi riait pour rire à son tour. Preuve s’il en est que le rire est bien l’apanage des puissants. Celui qui dicte ce dont on peut rire, c’est celui qui place les normes, qui définit les limites, qui dit ce qui est acceptable et ce qui ne l’est pas.

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Et étrangement, les personnes les plus souvent accusées de manquer d’humour sont les gens qui remettent en cause l’ordre établi, les limites existantes et intégrées par chacun (qu’elles soient bonnes ou mauvaises) : féministes, véganes, anarchistes, anti-capitalistes, anti-racistes, hétéo-solidaires et LGBT et j’en passe. Mais n’est-ce pas parce que ces personnes ont interrogé l’humour et refusent de rire de ce qui, une fois de plus, conforte l’oppresseur dans son rôle de puissant ? De la même manière, un noir -par exemple- qui refusera de rire à une blague raciste déstabilise son interlocuteur parce qu’il montre qu’il lui refuse un pouvoir. Si c’est un blanc à qui il refuse ce pouvoir, le refus prend tout son sens.
Montrer qu’on refuse de rire est donc un acte qui demande du courage car, sans qu’on s’en rende forcément compte, il y a un rapport de force qui se met en place et qu’il faut apprendre à contrer quand le besoin s’en fait sentir. Refuser ouvertement de rire à ce qui communément amuse la masse est donc un engagement social et potentiellement politique. En refusant ainsi de rire d’une catégorie opprimée avec le « meneur », on lui fait savoir qu’on ne lui reconnaît pas le droit de brimer un groupe donné (qu’on en fasse partie ou non).

La mode du cynisme et de l’anticonformisme
Aujourd’hui, un des moyens de s’approprier ce pouvoir qu’est le rire, c’est de jouer la carte de la désinvolture, du cynisme. Pour faire rire -et donc avoir du pouvoir- on doit savoir se vendre auprès de ses contemporains. Et pour ça, le cynisme tel que la plupart des gens le conçoivent (donc mal, nous verront ça plus bas) est un moyen simple et efficace. Qu’on ne se voile pas la face, aujourd’hui être cynique, anticonformiste ou adepte de l’humour noir est une mode, un truc cool et surtout, donc, un truc de puissant. En effet, qu’il est facile de se foutre de tout, d’avoir l’air neutre, quand on est dans le haut du panier. Bref, cette mode consiste à revêtir la peau d’un personnage désabusé ressemblant aux célébrités ou aux personnes charismatiques qu’on a pu voir passer sur nos écrans. Que ce soit les fameux personnages blasés joués par Bruce Willis, les figures cyniques comme Dr House ou Stark (IronMan), ou encore les comiques désinvoltes comme Desproges et Coluche, n’importe qui aujourd’hui rêve d’avoir cette forme de charisme qui donne l’impression d’être au-dessus de tout. Alors on s’inspire des personnages sus-cités, on se base sur des répliques de South Park, et on tente d’atteindre ce charisme je-m’en-foutiste sans vraiment se demander si le but est réellement de se foutre de tout en vrai et de ne réfléchir à rien. Cette mode se traduit au final par une sorte de singerie de ces grands personnages. Autrement dit, beaucoup tentent d’adopter le ton, la forme sans se soucier du fond, du pourquoi et du comment. Pour comprendre tout ça, tentons de retrouver les vraies définitions. C’est quoi le cynisme ?

Le cynisme tire son origine de la Grèce antique et le pratiquant de cet art le plus connu aujourd’hui était Diogène. Diogène, philosophe anticonformiste, est célèbre pour plusieurs raisons -avérées historiquement ou non-, mais ma préférée est celle de son altercation avec Alexandre le Grand à qui il aurait dit « ôte-toi de mon soleil » quand ce dernier a voulu s’adresser à lui du haut de sa royale présence. La politique du cynisme, donc, était à la base, celle-ci :

« Cette école a tenté un renversement des valeurs dominantes du moment, enseignant la désinvolture et l’humilité aux grands et aux puissants de la Grèce antique. Radicalement matérialistes et anticonformistes, les Cyniques, et à leur tête Diogène, proposaient une autre pratique de la philosophie et de la vie en général, subversive et jubilatoire. »
Wikipédia

Le but du cynisme serait donc d’enseigner l’humilité aux puissants. Chose étrange, aujourd’hui, tous ces cyniques auto-proclamés font, bizarrement, partie des puissants (ou plutôt des privilégiés), mais en plus, usent de ce prétendu cynisme sur… Les catégories opprimées. Ainsi il sera courant de voir ces grands anticonformistes de 4Chan et 9Gag taper sur les femmes (« va me faire un sandwich » étant une sorte d’hymne qu’ils servent à toutes les sauces) ou les Noirs, des blogueurs comme l’Odieux Connard expliquer doctement avec une dose surchargée d’ironie aux féministes qu’elles n’agissent pas correctement (tout en restant bien assis dans son fauteuil à ne rien foutre, sinon c’est pas marrant), des amis qui feront des blagues homophobes ou racistes et qui répondront ensuite, si jamais on s’insurge, « non mais moi je suis anticonformiste, tu sais bien ». Finalement, on cache son manque de réflexion, son discours creux et ses blagues bêtement répétées par un concept emprunté à des intellectuels pour donner l’impression que cogitation il y a alors qu’il n’en est rien. L’art de manier la rhétorique, de faire une belle phrase bien formulée devient plus important que le fond des choses qu’on a à dire. Et les remises en question deviennent superflues.

Dans la même veine, l’anticonformisme (et donc l’humour anticonformiste, par extension) est lui aussi spolié. Anticonformisme signifie radicalement contre ce qui est conforme. L’idée est donc qu’un anticonformiste va à contre courant des pensées consensuelles et admises du moment. Diogène était anticonformiste. Desproges était anticonformiste. Malheureusement à l’heure où enfin ce qui était conforme (que les Noirs, les LGBT et les femmes restent à leur « place ») commence à ne plus l’être et qu’on envisage enfin que des hiérarchies existent et qu’elles ne sont pas éthiquement justifiables ; des personnes, mécontentes de ces avancées sociales, se permettent de déverser leur bile en se taxant d’anticonformistes. Sauf que ces personnes ne sont pas anticonformistes. Certes elles vont à l’encontre des idées égalitaristes et humanistes qui commencent réellement à être entendues depuis un siècle et donc à devenir conformes, mais eux ne brisent pas des idées sociales avec des idées nouvelles. Ils brisent des idées sociales avec des idées caduques. Et cette manie à un nom qui n’est en rien synonyme d’anticonformiste, c’est le terme « réactionnaire ». Ce qui signifie, d’après le dictionnaire « opposé au progrès ». Nous avons donc là des personnes opposées au progrès social qui tentent de faire croire qu’elles sont pour le progrès en vantant des idées désuètes. Encore une fois, nous sommes donc en face d’imposteurs qui reprennent des discours humanistes en leur piquant leur vocabulaire (qui est bien vu par le peuple) afin de redonner valeurs à des idées obsolètes vouées disparaître.

Humour et intolérance
En fait le problème de cette mode du cynisme, de l’anticonformisme, du second degré et de l’humour noir, c’est qu’ils ont perdu leur sens quand les membres des classes dominantes se les sont réappropriés pour justifier leur oppression et les méthodes qui en découlent. Autrement dit, ces gens qui prétendent être anticonformistes, cynique, adeptes du second degré et de l’humour noir ne font qu’essayer de mettre un mot qui passe mieux sur leurs méthodes d’oppression et leur volonté de ne pas remettre en question leurs privilèges. Bref, ils tentent de faire passer des vessies pour des lanternes, de noyer le poisson pour mieux endormir la vigilance des opprimés qui sont visés par cet « humour ». Car l’humour, au yeux de la société, excuserait tout. Si c’est « pour de rire » alors, on peut dire les pires atrocités, car, enfin, ce n’est pas sérieux. Il faut donc apprendre à déceler à quel moment l’humour est dirigé « contre », et à quel moment il permet de rire « avec ».

Beaucoup d’oppresseurs et autres membres des classes dominantes l’ont bien compris et fort bien intégré. Et puisque aujourd’hui être ouvertement raciste, sexiste, homophobe, bref, intolérant est mal vu (grâce aux avancées égalitaristes qui découlent des luttes des différentes minorités), ils tentent de déguiser cette intolérance en faisant passer ça pour de l’humour. Ainsi, des gens comme Aldo Naouri (médecin) vont dire des choses comme « violez votre femme » à un client et tenter de faire passer ça, ensuite, pour quelque chose sans importance, une simple parole jetée en l’air, inoffensive parce que prétendument humoristique. Niant ainsi qu’en tant que médecin ses conseils sont perçus comme paroles d’évangile, niant que la culture du viol fait des ravages et que le viol est beaucoup fantasmé et niant ce qui a pu le pousser à tenir de tels propos. Car pourquoi a-t-il dit une telle chose ? Il avait en face de lui un homme qui venait le voir parce que sa femme ne voulait plus coucher avec lui et qui attendait une solution. Quel cheminement s’est fait dans la tête de cet homme qui a entendu son médecin lui dire « viole ta femme », même pour rire ? Est-ce que ce qui était drôle ce n’était pas le mot « viol » ? Comme si la simple idée qu’on puisse violer sa femme était risible ? Que sa femme on ne la viole jamais, hein, on la baise, à la rigueur, on la force un peu, mais bon, c’est normal, c’est son devoir d’épouse. Je parlais plus haut du fait que le rire était un refus, un moyen de placer ses limites : quelles étaient les limites posées là ? L’idée que violer sa femme c’est pas bien ? Ou l’idée que violer sa femme, c’est pas possible ?

Bref, ce déguisement qu’est l’humour pour masquer l’intolérance est une arnaque. Je dirais même une double arnaque. Car non seulement on tente de nous tromper avec l’idée selon laquelle l’humour excuse tout, mais en plus les membres des classes dominantes définissent l’humour sans consulter ceux qu’ils oppressent. D’une manière ou d’une autre, avec ce type d’humour, les opprimés sont perdants. Parce qu’on leur définit ce dont ils doivent rire ou non : en plus de la parole, donc, on leur vole le droit d’être blessé et on les oblige à rire, même de ce qui les heurte (sans quoi, ils passent pour des losers, des coincés du cul incapables de s’amuser).

La dictature de l’Humour
Il est clair, donc, qu’aujourd’hui, dans certaines situations on est tenu de rire. Le seul choix qui reste c’est soit de se fondre dans le moule et de partager l’hilarité commune, soit de ne pas rire et de devoir se justifier, et ainsi, prendre le risque de se voir coller l’étiquette de « chieur » ou de « coincé ». Prenons un exemple courant : un groupe d’amis parlent de Marc -ici présent- et de ses « manières de gay ». Marc, hétéro convaincu, ne se laisse pas abattre et grossi le trait en jouant la « tafiole » de manière complètement stéréotypée (avec les manières efféminées et tout le toutim). Antoine -ici présent également-, homosexuel, se voit placé devant ce genre de « choix » : soit il rigole avec tout le monde d’un stéréotype qui est censé le représenter mais dans lequel il ne se retrouve pas, soit il ne rigole pas, auquel cas il est possible qu’on lui demande pourquoi ça ne le fait pas rire. Et s’il explique pourquoi, il y a de fortes chances pour qu’on lui réponde le « oah c’est bon, c’est de l’humour ! » habituel.

hebergeur d'imageIllustration par Lematt

Beaucoup considèrent qu’ils sont dans leur bon droit de décider de ce dont l’autre peut se plaindre et de ce dont il peut rire, comme à l’époque des rois dont j’ai parlé plus haut. Souvent avec les opprimés, mais pas seulement. Toujours est-il que selon moi, c’est un manque d’empathie que je trouve au final, assez cruel, car non content de blesser la personne une fois en se moquant d’elle (ou de ce qu’elle est, ce qui exactement pareil), on lui refuse le droit de s’insurger et de dire qu’elle a été blessée. Finalement, toute personne de qui on se moque préférera alors encaisser sans rien dire plutôt que de prendre un coup supplémentaire par dessus. Et c’est ainsi que l’humour oppressif fonctionne : on tient l’autre en respect, s’il ne veut pas être exclu du groupe, il doit accepter qu’on se moque de lui sans rien dire, et même rire avec les autres. On lui impose donc un faux choix, et au final, on le piège : soit tu acceptes la potentielle solitude qu’entraînera ta « rébellion », soit tu acceptes qu’on te marche sur la gueule, et tu te sentiras seul dans ta détresse. Dans un cas comme dans l’autre, la sensation d’être exclu reste présente.

La différence entre rire de tout et se moquer de tout

Alors après toute cette lecture, les adeptes de l’humour me diront que je restreins considérablement leur liberté de rire de tout, citée au début par Desproges. Mais cet article ne vise nullement à dire qu’il faut cesser de rire de tout. Au contraire. J’essaye d’expliquer la différence entre « rire de » et se « moquer de ». Car la différence est cruciale. Se moquer de, c’est rire contre. Rire de, c’est rire avec. On peut rire du viol avec une victime de viol. On peut rire du sexisme avec une femme, et même avec une féministe (oaaah, dingue). On peut rire du racisme avec un arabe. On peut rire du handicap avec un handicapé mental ou moteur. On peut rire de tout. Mais pas contre tout. Parce que se moquer de, c’est exclure la cible de la moquerie. Alors que rire avec elle c’est l’intégrer dans le groupe, dans la société. Alors quand vous faites une blague, posez vous la question : quel est mon but ? Est-ce que je cherche à exclure ? Ou est-ce que je cherche à intégrer ? Et si je cherche à intégrer, est-ce que c’est réellement visible ? Est-ce que ce n’est pas maladroit ?
Et dans l’éventualité où votre blague vexe malgré votre but d’intégrer, souvenez-vous que la meilleure des réactions, c’est de présenter des excuses. Des excuses sincères, du genre « pardon, j’ai mal agi » et surtout pas « désolé que t’aies pas compris » (qui sous-entend « désolé que tu sois con », hein). En agissant ainsi, vous faites preuve d’humilité et vous montrez que votre but n’est pas d’agir comme un meneur assoiffé de pouvoir dont je parlais plus haut. Présenter des excuses à une personne blessée par une blague est une politesse élémentaire que trop de personnes dédaignent, par orgueil.

Un exemple qui illustre assez bien ce que j’essaye de faire comprendre ici, c’est une expérience que j’ai eu avec un handicapé mental, que nous nommerons Charles, quand je travaillais en tant qu’animatrice spécialisée. Charles ne savait pas parler mais comprenait très bien les gens qui lui parlaient et savait répondre de manière rudimentaire avec des signes et des expressions. Un jour, alors que j’étais avec lui en train de vaquer à diverses besognes, je m’arrête en plein mouvement, ayant oublié ce que je voulais faire. Je me tourne vers lui et dis « merde j’ai oublié ce que je suis venue foutre ici ! Qu’est-ce que je voulais faire Charles, aide-moi ! » et il a rigolé en se montrant lui-même me faisant comprendre avec un air réprobateur qu’il ne pouvait pas me répondre et que j’étais bien bête de lui demander de l’aide. On a rigolé pendant un bon quart d’heure. Ensemble. Cet exemple est parlant dans le sens où nous avons pu rire ensemble de son handicap parce que, en quelque sorte, Charles m’y avait autorisée en en riant lui-même. Il m’a autorisée à rire avec lui de quelque chose qui pourrait le faire souffrir afin qu’ensemble on dédramatise un état de fait qui peut sembler être terriblement triste. Si ça avait été moi qui lui avait dit qu’il était bien bête d’essayer de parler, la situation aurait été totalement différente et certainement pas drôle pour lui. Nous avons pu rire parce que je lui ai laissé le choix : c’était à lui de dire s’il pouvait ou non rire de sa particularité.

Je pense donc que laisser le choix aux personnes, de rire de ce qui les fait souffrir (ou pourrait les faire souffrir) à cause d’un système social qui les oppresse de manière partiale et injuste, est un geste important, un témoignage d’empathie qui devrait être considéré comme normal. Il s’agit là de considération de l’Autre. Et ça s’apprend avec l’acceptation du fait qu’on peut faire des erreurs (rire d’un sujet sensible chez une autre personne) et que les reconnaître n’est non pas une faiblesse, mais une force, car elle est la preuve qu’on sait humblement écouter autrui au lieu d’écouter son égo.

En conclusion
Le titre disait « l’humour est une arme » : on peut s’en servir pour libérer ou pour oppresser. Je crois qu’on a pu voir à quel point c’était vrai. L’humour peut permettre bien des choses. Il peut aussi bien exclure, mépriser, blesser voire briser ou à l’inverse renverser des codes sociaux et mettre à bas des oppressions, permettant ainsi une meilleur cohésion sociale pour ceux qu’on a coutume d’humilier et d’exclure. L’humour est une des armes tranchantes permettant de tailler la société à son image. À notre échelle, nous perpétuons des valeurs, des idées, des habitudes, et l’humour est un moyen de les définir. À chacun de choisir lesquelles, pourvu que ce choix soit conscient.

(1) Traduction (approximative) : « Tu peux dire combien une personne est intelligente en observant ce dont elle rit. »

Pour aller plus loin :
Le rire. Essai sur la signification du comique, par Henri Bergson : [x]
Le Politiquement Incorrect : [x]
Le second degré : [x]
La pure provocation : [x]
Sortir de sa boîte : [x]
Oh, ça va, c’est pour rire ! [x]

Merci à Denis Colombi pour ses conseils durant la rédaction de cet article et à Stéphanie pour la correction des fautes d’orthographe.

« Satire is traditionally the weapon of the powerless against the powerful. I only aim at the powerful. When satire is aimed at the powerless, it is not only cruel—it’s vulgar. »
Molly Ivins

Égalitariste

Témoignage – Le doigt froid

Trigger Warning : agression sexuelle

Texte écrit pour le blog Polyvalence mon Pote, qui récupère des témoignages de victimes de sexisme. D’ailleurs, n’hésitez pas à en écrire aussi et à lui envoyer ce que vous avez à dire !
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J’avais oublié.

C’est le genre de chose que la société te fait effacer de ta mémoire, parce que bon, ça va quoi, c’est pas si grave, ya pire ailleurs. Et puis, c’est pas comme s’il t’avait violée, si ? Et en plus, tu l’avais laissé t’embrasser, alors bon, il avait le droit, hein. Je l’avais effacé de ma mémoire parce que la peur, la honte, tout ça, c’était ma faute, c’était moi qui exagérait, c’était certainement pas lui qui était en tort. Il fallait passer à autre chose et oublier, vite. Et c’est ce que j’ai fait.

J’avais 16 ans.
C’est l’âge où tu te dis que le sexe c’est vachement cool. Je savais pas trop ce que c’était, mais ça avait l’air bien. Je connaissais déjà que trop bien les lois tacites attachées à mon sexe : « ne chauffe pas trop, ne sois pas trop pute, ne sois pas trop sexy, ne sois pas trop, trop, trop SINON »… Tu l’auras bien mérité. J’avais pas vraiment vécu le sexisme plus que mes contemporaines et j’étais pas trop renseignée sur la culture du viol. Par contre, on m’avait bien appris à le craindre, le viol. Mais pas là où il se trouve vraiment, la plupart du temps. On m’avait appris à le craindre seulement au détour d’une ruelle sombre, venant d’un inconnu. Certainement pas dans la maison même d’amis proches de mes parents.

Il avait 18 ans.
C’était à une fête, avec plein d’ados, d’adultes, de jeunes adultes. Le genre de fête branchée avec de la bonne musique et des gens trop « in ». Moi je connaissais pas trop trop ce genre de fête, mais j’en avais vu à la télé. Et ça avait l’air vraiment chouette. Et comme à la télé, dans ce genre de fête, ça flirtait sec, j’ai décidé de faire pareil. Et de mettre en avant mes atouts fraîchement acquis de jeune femme. Pourquoi faire ? Je n’en sais rien. Pas pour le plaisir de « pécher » un garçon. Plutôt pour faire comme tout le monde, sans doute. Comme à la télé. Je ne sais plus trop comment j’en suis venue à me retrouver seule avec lui dans cette salle de bain, la lumière éteinte, mais je me souviens que j’en avais pas spécialement envie. Je l’avais suivi parce que dans ma tête on était en couple et que j’allais pas le mécontenter à notre première rencontre. Je voulais pas qu’il me prenne pour une chieuse ou une coincée, non, moi aussi je pouvais être « in », d’abord.

J’avais pas envie.
Mais il m’a poussée contre le lavabo. Quand j’ai senti qu’il débouclait mon pantalon, j’ai eu une vague de panique, et j’ai murmuré « non ». Un petit « non », ridicule, à peine audible. Mais une voix dans ma tête m’a dit que c’était trop tard. Je l’avais suivi, fallait assumer. Alors quand il a glissé sa main dans ma culotte et qu’il a pénétré mon vagin avec un doigt glacé en répétant « non ? », je n’ai rien répondu.

On a frappé à la porte.
A ce moment, un adulte -un vrai- a frappé à la porte. Je crois qu’il voulait utiliser les toilettes, ou alors il savait que deux ados étaient seuls dans la salle de bain et il voulait pas nous y laisser, je ne sais pas. Je me souviens mal. Je ne me souviens même pas d’avoir ressenti du soulagement, ou quoique ce soit. Je me souviens juste d’être sortie, embarrassée, le pantalon défait.

J’ai 23 ans.

Je me suis souvenu. En lisant des textes féministes qui disaient que beaucoup de femmes vivaient des agressions sexuelles, je me suis rappelé de ce passage de ma vie. J’ai pas spécialement souffert de ce souvenir. Je me suis simplement rappelé. Ah oui, c’est vrai, moi aussi, j’ai vécu un truc dans le genre. D’une manière tellement détendue que je me suis demandé si j’intériorisais pas à fond, si tout n’était pas passé dans l’inconscient.

Je ne sais pas qu’en conclure.

Je ne me sens pas spécialement traumatisée, triste ou honteuse. Je ressens juste un peu de la colère contre ce garçon qui n’a pas su respecter ce tout petit « non », et beaucoup contre cette société qui lui a appris qu’il pouvait ne pas l’écouter. Ce garçon qui n’a pas su s’arrêter et me demander mon avis, vraiment. S’il m’avait dit « non ? » en s’écartant, ça aurait été bien différent, je n’aurais pas le souvenir de ce doigt froid en moi. Je ne me sens pas spécialement mal. Après tout, c’est si loin, si flou -sauf ce doigt, froid, net et présent-. Mais j’ai compris dans ma chair avec ce souvenir ce qu’était la culture du viol. Parce que là, comme ça, ce jour là, sans cet adulte, j’aurais peut-être été violée. Et peut-être que je vous écrirais que d’après moi, ce n’était pas bien grave.

EDIT : Précisions
Pour des raisons qui m’échappent et d’autres qui sont personnelles, j’ai parlé de cette expérience plus comme une agression sexuelle que comme un viol. Or, il se trouve qu’au regard de la loi, « Tout acte de pénétration sexuelle, de quelque nature qu’il soit, commis sur la personne d’autrui par violence, contrainte, menace ou surprise est un viol. » D’un point de vu purement juridique, donc, j’ai été violée. Je ne le vis pas comme ça, aujourd’hui, mais je pense important de le préciser. A vous d’en tirer les conclusions qui vous paraissent les plus judicieuses.

Pour des raisons qui me paraissent évidentes, je ferme les commentaires sur cet article.

Pour aller plus loin :
Mythes au sujet du viol : [x][x][x][x][x]
Pas si grave : [x]
À toi mon ami qui ne viole pas : [x]
Merci de ne pas me violer : [x]
Je ne supporte plus vos abjections au sujet du viol : [x]
Aux gars, par un gars : [x]

Égalitariste

Rendre la parole à ceux à qui on la vole

Aujourd’hui, grâce à la liberté d’expression, en France, tout le monde peut prendre la parole. En tout cas, c’est ce que dit la loi. Mais dans les faits ? Dans les faits, ceux qui sont le plus écoutés, et donc ceux qui osent le plus parler, ce sont les privilégiés (1). Ainsi, ceux à qui on donne le plus de crédit quand ils parlent, que ce soit dans les médias, dans le privé, ou sur internet, ce sont les hommes cis (2) bien-portants adultes blancs et hétéros.

Pouvoir parler sans être interrompu et en étant pris au sérieux est un acte de privilégié dont on a pas conscience parce qu’on y est habitué depuis l’enfance. Pour comprendre le pourquoi du comment, il faut tourner la tête et observer notre histoire. Comme exemple, je prendrai les trois plus grands systèmes d’oppression qui ont frappé et frappent encore notre pays : l’homophobie, le racisme et la misogynie. Toute notre histoire est entachée par ces trois formes d’intolérance.
Pour rappel, quelques dates :
– En France, la théorie de l’égalité ne commence qu’il y a deux siècles. En 1789 la déclaration des droits de l’homme proclame : « Tous les hommes naissent et demeurent libres et égaux», mais il faudra attendre 1794 pour que l’esclavage soit aboli. Il sera cependant rétablit en 1802 par Napoléon et ce n’est qu’en 1842 qu’il sera de nouveau abrogé. Malgré la déclaration des droits de l’homme et l’abolition de l’esclavage plusieurs siècles plus tôt, les dirigeants français ne voteront une loi prévoiyant des condamnations pénales pour toutes les actions à caractère raciste qu’en 1972.
Pour aller plus loin : [x]
– En France, les femmes ont le droit d’ouvrir un compte bancaire personnel en 1942 et gagnent le droit de vote en 1944, c’est à dire il y a moins d’un siècle. La dépénalisation de l’IVG est adoptée définitivement en 1973 (il y a moins de 50 ans), ce n’est qu’en 1985 qu’hommes et femmes gèrent le patrimoine familial à égalité et c’est seulement en 1992 qu’une loi est mise en place pour protéger les femmes du harcèlement sexuel et des violences conjugales.
Pour aller plus loin : [x]
– En France, l’homosexualité est considérée comme un crime, puis comme en délit, jusqu’en 1968 où l’OMS défini l’homosexualité comme une maladie mentale. Ce n’est qu’en 1981 que la loi concernant « les outrages publics à la pudeur aggravés pour homosexualité » seront amnistiés et seulement le 17 Mai 1990 que l’homosexualité sera définitivement rayée des listes des maladies mentales. On ne commence à reconnaître la famille homoparentales qu’en 1999 avec le PACS, et ce n’est qu’en 2013 qu’un projet de loi visant à ouvrir le mariage et l’adoption aux LGBT (3) est proposé.
Pour aller plus loin : [x]

Au final, on observe un trait commun entre toutes ces dates : elles sont récentes. L’égalité des droits est quelque chose que les trois générations encore en vie ont vu naître. Or, en matière d’égalité, ce qui est le plus « facile » à changer, ce sont les lois. Les mentalités elles, mettent beaucoup plus de temps à suivre. Vous avez compris où je veux en venir n’est-ce pas ? Comment, alors que l’égalité des droits est si récente pour les trois catégories opprimées que je viens de citer, pourrions nous être, tous autant que nous sommes, parfaitement exempts de sexisme, de racisme et d’homophobie ? Notre culture est encore imprégnée de toute cette intolérance qui, il y a encore quelques siècles était jugée comme étant parfaitement normale. Et donc, fatalement, nous sommes aussi imprégnés de cette hiérarchisation hétéro > homo, homme > femme, blanc > non-blanc.
Il y a un siècle encore, écouter l’homme blanc hétéro et faire taire les « autres » était parfaitement normal. Le changement des lois est une chose, mais au nom de la loi, on ne peut pas forcer les citoyens à changer radicalement de point de vue et d’habitudes. Aujourd’hui, donc, être blanc, hétéro et ouvertement masculin confère une forme de charisme qui fait qu’on est toujours plus facilement écouté, et ce, parce que l’histoire de l’égalité n’est pas encore arrivée à son terme mais parce qu’elle est toujours en marche.

Toute cette -longue mais nécessaire- introduction pour en venir au sujet qui nous occupe : la parole. La parole est un pouvoir. Par la parole, on peut convaincre, on peut faire changer les choses, on peut interroger, remettre en question et même, faire changer les lois. La parole est un pouvoir, et ce pouvoir, c’est encore majoritairement l’homme cis blanc hétéro bien portant et aisé, qui le détient. Petit à petit, ça change, mais lentement. Aujourd’hui encore, nos lois, même celles qui concernent les non-blancs, les femmes et les homosexuels, sont faites par des hommes blancs hétéros. Ils ont la parole, ils ont un pouvoir, et ce pouvoir se traduit par des décisions qui sont prises à la place des premiers concernés. Et ça, c’est un problème.

Le vol de la parole est la première oppression que subissent les non-privilégiés.
C’est vrai, dire « vol » est un mot fort, mais je l’utilise sciemment ici pour bien faire comprendre le problème de la prise de parole inconsidérée. Parler à la place de quelqu’un qui vit une stigmatisation alors qu’on ne la vit pas personnellement, c’est du vol. Pour comprendre en quoi c’en est il faut avoir conscience qu’une personne stigmatisée est toujours moins écoutée qu’une personne qui ne l’est pas. En prenant la parole à sa place, vous l’empêchez de témoigner de son expérience en donnant votre avis qui ne sera jamais qu’une projection et qui sera toujours basé sur des à prioris parce que vous ne vivez pas le stigmate.
En tant que membre d’une classe privilégié, on peut apporter du soutien. C’est même souhaitable. Exprimer qu’on trouve anormal d’avoir un privilège, et tenter de l’abdiquer en faisant de son mieux pour ne pas en jouer est, selon moi, la meilleure des choses à faire en tant que membre de la « classe dominante ». Mais en aucun cas on doit parler en leur nom. Parce que parler au nom de quelqu’un sans avoir parlé avec lui au préalable pour le comprendre est impossible. Il y a toujours un risque pour que les réflexes culturels de privilégié acquis prennent le dessus à un moment donné.
Pourtant, aujourd’hui, dans les médias, voir des privilégiés parler aux noms de stigmatisés est monnaie courante. Sur les plateaux de télé, on voit sans cesse des hommes blancs en costard discuter du droit des homosexuels, du droit des putes, du droit des toxicos, du droit des immigrés etc. Personne ne s’offusque du fait, par exemple, que concernant les lois du racolage remises en cause aujourd’hui par le gouvernement, aucune pute n’ai eu son mot à dire. La prostitution concerne majoritairement des femmes, souvent étrangères, mais c’est une majorité d’hommes bien français qui prennent des décisions. Et c’est comme ça pour des tas de sujets. En laissant la parole aux groupes privilégiés, on laisse les idées reçues en place sans donner l’occasion aux opprimés de les briser. C’est aux opprimés de parler de ce qu’ils vivent, et c’est seulement comme ça que les choses pourront changer.

Le vol de la parole est une violence.
Le vol de la parole est donc un système d’oppression qui, à force peut vite se transformer en violence. Une oppression, quelle qu’elle soit, génère de la souffrance. Et le fait de ne pas pouvoir en parler soi-même et de voir des gens décider à sa place de ce qu’on a le droit de ressentir ou non et quelles réactions sont autorisées ou non est une agression supplémentaire. Pourtant, la majeure partie des gens s’en accommodent voire trouvent ça parfaitement normal. Pourquoi ?
C’est quelque chose que j’ai du mal à m’expliquer. Je ne trouve pas réellement de raisons, sinon une éducation sociétale et globale. Une sorte de culte de l’égo qui dirait que toutes les opinions se valent sur tous les sujets. Le piège, c’est qu’il faut avoir vécu cette violence qu’est le vol de la parole pour comprendre en quoi c’est une agression. Et pour ça, il faut avoir vécu une oppression. Autrement dit, ceux qui n’ont jamais vécu d’oppressions ne peuvent pas comprendre cette souffrance puisqu’ils ne l’ont pas vécu (à la rigueur, ils peuvent l’imaginer, mais ça demande un effort de remise en question). Or ceux qui ne vivent pas les oppressions sont souvent ceux qui sont au pouvoir. Et ainsi, ils sont en droit de penser de manière qu’ils pensent parfaitement légitime que les opprimés exagèrent et de continuer de décider à leur place de ce qui est bon pour eux sans trop s’inquiéter. La boucle est bouclée.

Laisser la paroles aux opprimés dans les médias.
Laisser la parole aux oppressés dans les médias est une chose cruciale aujourd’hui. Tant que les minorités opprimées ne seront pas écoutées, les clichés iront toujours bon train, et les décisions par des personnes illégitimes continueront d’être prises sans que ça ne choque personne. Il y a une rééducation sociétale entière à faire de ce point de vu là.
Pour étayer mon propos, je vais prendre un exemple concret : le mois dernier, Morgane Merteuil, prostituée et membre représentant du STRASS (4) a été invitée sur Grand Soir 3 (début du débat à la 21ème minute) pour débattre d’un projet de loi fort actuel, la loi au sujet du racolage. Je n’ai regardé qu’un tout petit bout de l’émission, mais durant la petite partie que j’ai vu, une chose m’a sauté aux yeux : Morgane est la seule prostituée et pire, la seule femme à parler du problème. Toutes les autres personnes sont des hommes, et certains d’entre eux vont jusqu’à sous-entendre que c’est elle qui n’est pas légitime à parler du problème (alors qu’il s’agit quand même de son métier et d’un problème qui concerne les femmes en premier lieu). Pire : non seulement c’est la seule femme, mais en plus, elle est beaucoup moins écoutée que ses collègues masculins. On lui coupe sans cesse la parole et ses propos son balayés d’un revers de la main, comme s’ils n’étaient pas dignes d’être entendus ou pas importants.
Alors je pose la question : pourquoi est-ce qu’on ne voit jamais de débats télévisés au sujet de la prostitution (pour rester dans l’exemple) avec seulement des prostituées ? Je veux dire, les prostituées ont déjà assez de désaccord entre elles pour qu’il y ai un débat, quel besoin a-t-on d’écouter des personnes qui ne sont pas du tout concernées par le problème (sinon, éventuellement, en tant que clients) ? Ne sont elles pas les mieux placées pour décrire la réalité de leur métier, ce qu’elles pensent être le mieux en matière de législation, quels sont les enjeux etc ?
L’exemple ici est criant de ce que je pointais du doigt plus haut : on ne laisse pas les minorités parler (ou si peu, pour se donner bonne conscience et donner l’impression que démocratie il y a), du coup, on continue de véhiculer des clichés, ce qui permet de garder une bonne emprise et de prendre des décisions à la place des premiers concernés. Tant que les médias ne donneront pas la parole à ceux qu’on tente de faire taire pour mieux les contrôler, ils continueront de faire le jeu des oppresseurs.

Laisser la parole aux opprimés dans le privé.
Laisser la parole aux opprimés dans le privé, c’est apprendre à être à l’écoute et mettre de côté son égo. C’est accepter de partir du principe que ce qu’on vit n’est pas la réalité et que celle de l’Autre peut être radicalement différente. Oui, je sais, dit comme ça, ça paraît simple et obvious, mais je peux vous assurer que les personnes qui partent du principe que s’ils/elles ne le voient pas, ça n’existe pas (l’homophobie, le racisme, le sexisme) sont malheureusement très nombreux/ses.
Ici, je vais prendre comme exemple ce que je connais bien : l’oppression des femmes. En tant que femme, quand je parle du harcèlement de rue, par exemple, on me dira très souvent que j’exagère. Tant qu’on ne fourni pas des preuves tangibles et criantes qu’on vit une oppression, la plupart des hommes considéreront d’office qu’on abuse. « Tu exagères », « t’es trop susceptible », « fais pas attention ce sont des cons, c’est tout », sont autant de moyens de renvoyer l’opprimé à sa place : dans le silence. Par ces négations et ces minimisation le message est clair : « je ne veux pas t’entendre te plaindre ». Venant de proches, ça peut être extrêmement brutal.
L’homme, le blanc, l’hétéro a dit que ce n’était pas grave, donc ça n’est pas grave. Ce qu’on ressent est nié : ce qui est important c’est l’avis de l’oppresseur. Il ne le voit pas, il ne le vit pas, donc ça n’existe pas, c’est forcément l’autre qui en fait des caisses. Le problème c’est que c’est vrai pour tout. A tel point que les hommes (pour en revenir à l’exemple donné) se permettent même de donner leur avis sur des choses graves, comme le viol (qui n’a pas entendu le fameux « oh, t’as vu comme elle se sape ? Elle l’a bien cherché » ?) ou les violences conjugales. Dans le privé, entre amis, dans la famille, les privilégiés passent trop de temps à définir entre eux de ce que les opprimés ont le droit de ressentir ou non.

En conclusion
En tant que privilégié/e, renier son privilège c’est commencer par arrêter de donner son avis sur ce qui ne nous frappe pas, permettre aux premiers concernés de parler de leur vécu et en plus, les écouter et en tirer enseignement. Ça demande beaucoup d’humilité et de remise en question, mais c’est possible et nécessaire. Parce que tant que vous ne ferez pas ça, vous continuerez d’user de votre privilège et de perpétuer les systèmes oppressifs.

(1) Le privilège dans la lutte pour l’égalité, quelle qu’elle soit, est le fait de naître du bon côté de la « barrière ». Pour comprendre le principe, quelques articles : [x] [x] [x]
(2) « Cis » désigne, en fait, les non-transexuels (pour faire simple). Cet article donne davantage d’informations : [x]
(3) LGBT, acronyme de Lesbian Gay Bi Trans.
(4) STRASS : Syndicat du Travail Sexuel.

Pour aller plus loin :
C’est pas si grave : [x]

Égalitariste