Rendre la parole à ceux à qui on la vole

Aujourd’hui, grâce à la liberté d’expression, en France, tout le monde peut prendre la parole. En tout cas, c’est ce que dit la loi. Mais dans les faits ? Dans les faits, ceux qui sont le plus écoutés, et donc ceux qui osent le plus parler, ce sont les privilégiés (1). Ainsi, ceux à qui on donne le plus de crédit quand ils parlent, que ce soit dans les médias, dans le privé, ou sur internet, ce sont les hommes cis (2) bien-portants adultes blancs et hétéros.

Pouvoir parler sans être interrompu et en étant pris au sérieux est un acte de privilégié dont on a pas conscience parce qu’on y est habitué depuis l’enfance. Pour comprendre le pourquoi du comment, il faut tourner la tête et observer notre histoire. Comme exemple, je prendrai les trois plus grands systèmes d’oppression qui ont frappé et frappent encore notre pays : l’homophobie, le racisme et la misogynie. Toute notre histoire est entachée par ces trois formes d’intolérance.
Pour rappel, quelques dates :
– En France, la théorie de l’égalité ne commence qu’il y a deux siècles. En 1789 la déclaration des droits de l’homme proclame : « Tous les hommes naissent et demeurent libres et égaux», mais il faudra attendre 1794 pour que l’esclavage soit aboli. Il sera cependant rétablit en 1802 par Napoléon et ce n’est qu’en 1842 qu’il sera de nouveau abrogé. Malgré la déclaration des droits de l’homme et l’abolition de l’esclavage plusieurs siècles plus tôt, les dirigeants français ne voteront une loi prévoiyant des condamnations pénales pour toutes les actions à caractère raciste qu’en 1972.
Pour aller plus loin : [x]
– En France, les femmes ont le droit d’ouvrir un compte bancaire personnel en 1942 et gagnent le droit de vote en 1944, c’est à dire il y a moins d’un siècle. La dépénalisation de l’IVG est adoptée définitivement en 1973 (il y a moins de 50 ans), ce n’est qu’en 1985 qu’hommes et femmes gèrent le patrimoine familial à égalité et c’est seulement en 1992 qu’une loi est mise en place pour protéger les femmes du harcèlement sexuel et des violences conjugales.
Pour aller plus loin : [x]
– En France, l’homosexualité est considérée comme un crime, puis comme en délit, jusqu’en 1968 où l’OMS défini l’homosexualité comme une maladie mentale. Ce n’est qu’en 1981 que la loi concernant « les outrages publics à la pudeur aggravés pour homosexualité » seront amnistiés et seulement le 17 Mai 1990 que l’homosexualité sera définitivement rayée des listes des maladies mentales. On ne commence à reconnaître la famille homoparentales qu’en 1999 avec le PACS, et ce n’est qu’en 2013 qu’un projet de loi visant à ouvrir le mariage et l’adoption aux LGBT (3) est proposé.
Pour aller plus loin : [x]

Au final, on observe un trait commun entre toutes ces dates : elles sont récentes. L’égalité des droits est quelque chose que les trois générations encore en vie ont vu naître. Or, en matière d’égalité, ce qui est le plus « facile » à changer, ce sont les lois. Les mentalités elles, mettent beaucoup plus de temps à suivre. Vous avez compris où je veux en venir n’est-ce pas ? Comment, alors que l’égalité des droits est si récente pour les trois catégories opprimées que je viens de citer, pourrions nous être, tous autant que nous sommes, parfaitement exempts de sexisme, de racisme et d’homophobie ? Notre culture est encore imprégnée de toute cette intolérance qui, il y a encore quelques siècles était jugée comme étant parfaitement normale. Et donc, fatalement, nous sommes aussi imprégnés de cette hiérarchisation hétéro > homo, homme > femme, blanc > non-blanc.
Il y a un siècle encore, écouter l’homme blanc hétéro et faire taire les « autres » était parfaitement normal. Le changement des lois est une chose, mais au nom de la loi, on ne peut pas forcer les citoyens à changer radicalement de point de vue et d’habitudes. Aujourd’hui, donc, être blanc, hétéro et ouvertement masculin confère une forme de charisme qui fait qu’on est toujours plus facilement écouté, et ce, parce que l’histoire de l’égalité n’est pas encore arrivée à son terme mais parce qu’elle est toujours en marche.

Toute cette -longue mais nécessaire- introduction pour en venir au sujet qui nous occupe : la parole. La parole est un pouvoir. Par la parole, on peut convaincre, on peut faire changer les choses, on peut interroger, remettre en question et même, faire changer les lois. La parole est un pouvoir, et ce pouvoir, c’est encore majoritairement l’homme cis blanc hétéro bien portant et aisé, qui le détient. Petit à petit, ça change, mais lentement. Aujourd’hui encore, nos lois, même celles qui concernent les non-blancs, les femmes et les homosexuels, sont faites par des hommes blancs hétéros. Ils ont la parole, ils ont un pouvoir, et ce pouvoir se traduit par des décisions qui sont prises à la place des premiers concernés. Et ça, c’est un problème.

Le vol de la parole est la première oppression que subissent les non-privilégiés.
C’est vrai, dire « vol » est un mot fort, mais je l’utilise sciemment ici pour bien faire comprendre le problème de la prise de parole inconsidérée. Parler à la place de quelqu’un qui vit une stigmatisation alors qu’on ne la vit pas personnellement, c’est du vol. Pour comprendre en quoi c’en est il faut avoir conscience qu’une personne stigmatisée est toujours moins écoutée qu’une personne qui ne l’est pas. En prenant la parole à sa place, vous l’empêchez de témoigner de son expérience en donnant votre avis qui ne sera jamais qu’une projection et qui sera toujours basé sur des à prioris parce que vous ne vivez pas le stigmate.
En tant que membre d’une classe privilégié, on peut apporter du soutien. C’est même souhaitable. Exprimer qu’on trouve anormal d’avoir un privilège, et tenter de l’abdiquer en faisant de son mieux pour ne pas en jouer est, selon moi, la meilleure des choses à faire en tant que membre de la « classe dominante ». Mais en aucun cas on doit parler en leur nom. Parce que parler au nom de quelqu’un sans avoir parlé avec lui au préalable pour le comprendre est impossible. Il y a toujours un risque pour que les réflexes culturels de privilégié acquis prennent le dessus à un moment donné.
Pourtant, aujourd’hui, dans les médias, voir des privilégiés parler aux noms de stigmatisés est monnaie courante. Sur les plateaux de télé, on voit sans cesse des hommes blancs en costard discuter du droit des homosexuels, du droit des putes, du droit des toxicos, du droit des immigrés etc. Personne ne s’offusque du fait, par exemple, que concernant les lois du racolage remises en cause aujourd’hui par le gouvernement, aucune pute n’ai eu son mot à dire. La prostitution concerne majoritairement des femmes, souvent étrangères, mais c’est une majorité d’hommes bien français qui prennent des décisions. Et c’est comme ça pour des tas de sujets. En laissant la parole aux groupes privilégiés, on laisse les idées reçues en place sans donner l’occasion aux opprimés de les briser. C’est aux opprimés de parler de ce qu’ils vivent, et c’est seulement comme ça que les choses pourront changer.

Le vol de la parole est une violence.
Le vol de la parole est donc un système d’oppression qui, à force peut vite se transformer en violence. Une oppression, quelle qu’elle soit, génère de la souffrance. Et le fait de ne pas pouvoir en parler soi-même et de voir des gens décider à sa place de ce qu’on a le droit de ressentir ou non et quelles réactions sont autorisées ou non est une agression supplémentaire. Pourtant, la majeure partie des gens s’en accommodent voire trouvent ça parfaitement normal. Pourquoi ?
C’est quelque chose que j’ai du mal à m’expliquer. Je ne trouve pas réellement de raisons, sinon une éducation sociétale et globale. Une sorte de culte de l’égo qui dirait que toutes les opinions se valent sur tous les sujets. Le piège, c’est qu’il faut avoir vécu cette violence qu’est le vol de la parole pour comprendre en quoi c’est une agression. Et pour ça, il faut avoir vécu une oppression. Autrement dit, ceux qui n’ont jamais vécu d’oppressions ne peuvent pas comprendre cette souffrance puisqu’ils ne l’ont pas vécu (à la rigueur, ils peuvent l’imaginer, mais ça demande un effort de remise en question). Or ceux qui ne vivent pas les oppressions sont souvent ceux qui sont au pouvoir. Et ainsi, ils sont en droit de penser de manière qu’ils pensent parfaitement légitime que les opprimés exagèrent et de continuer de décider à leur place de ce qui est bon pour eux sans trop s’inquiéter. La boucle est bouclée.

Laisser la paroles aux opprimés dans les médias.
Laisser la parole aux oppressés dans les médias est une chose cruciale aujourd’hui. Tant que les minorités opprimées ne seront pas écoutées, les clichés iront toujours bon train, et les décisions par des personnes illégitimes continueront d’être prises sans que ça ne choque personne. Il y a une rééducation sociétale entière à faire de ce point de vu là.
Pour étayer mon propos, je vais prendre un exemple concret : le mois dernier, Morgane Merteuil, prostituée et membre représentant du STRASS (4) a été invitée sur Grand Soir 3 (début du débat à la 21ème minute) pour débattre d’un projet de loi fort actuel, la loi au sujet du racolage. Je n’ai regardé qu’un tout petit bout de l’émission, mais durant la petite partie que j’ai vu, une chose m’a sauté aux yeux : Morgane est la seule prostituée et pire, la seule femme à parler du problème. Toutes les autres personnes sont des hommes, et certains d’entre eux vont jusqu’à sous-entendre que c’est elle qui n’est pas légitime à parler du problème (alors qu’il s’agit quand même de son métier et d’un problème qui concerne les femmes en premier lieu). Pire : non seulement c’est la seule femme, mais en plus, elle est beaucoup moins écoutée que ses collègues masculins. On lui coupe sans cesse la parole et ses propos son balayés d’un revers de la main, comme s’ils n’étaient pas dignes d’être entendus ou pas importants.
Alors je pose la question : pourquoi est-ce qu’on ne voit jamais de débats télévisés au sujet de la prostitution (pour rester dans l’exemple) avec seulement des prostituées ? Je veux dire, les prostituées ont déjà assez de désaccord entre elles pour qu’il y ai un débat, quel besoin a-t-on d’écouter des personnes qui ne sont pas du tout concernées par le problème (sinon, éventuellement, en tant que clients) ? Ne sont elles pas les mieux placées pour décrire la réalité de leur métier, ce qu’elles pensent être le mieux en matière de législation, quels sont les enjeux etc ?
L’exemple ici est criant de ce que je pointais du doigt plus haut : on ne laisse pas les minorités parler (ou si peu, pour se donner bonne conscience et donner l’impression que démocratie il y a), du coup, on continue de véhiculer des clichés, ce qui permet de garder une bonne emprise et de prendre des décisions à la place des premiers concernés. Tant que les médias ne donneront pas la parole à ceux qu’on tente de faire taire pour mieux les contrôler, ils continueront de faire le jeu des oppresseurs.

Laisser la parole aux opprimés dans le privé.
Laisser la parole aux opprimés dans le privé, c’est apprendre à être à l’écoute et mettre de côté son égo. C’est accepter de partir du principe que ce qu’on vit n’est pas la réalité et que celle de l’Autre peut être radicalement différente. Oui, je sais, dit comme ça, ça paraît simple et obvious, mais je peux vous assurer que les personnes qui partent du principe que s’ils/elles ne le voient pas, ça n’existe pas (l’homophobie, le racisme, le sexisme) sont malheureusement très nombreux/ses.
Ici, je vais prendre comme exemple ce que je connais bien : l’oppression des femmes. En tant que femme, quand je parle du harcèlement de rue, par exemple, on me dira très souvent que j’exagère. Tant qu’on ne fourni pas des preuves tangibles et criantes qu’on vit une oppression, la plupart des hommes considéreront d’office qu’on abuse. « Tu exagères », « t’es trop susceptible », « fais pas attention ce sont des cons, c’est tout », sont autant de moyens de renvoyer l’opprimé à sa place : dans le silence. Par ces négations et ces minimisation le message est clair : « je ne veux pas t’entendre te plaindre ». Venant de proches, ça peut être extrêmement brutal.
L’homme, le blanc, l’hétéro a dit que ce n’était pas grave, donc ça n’est pas grave. Ce qu’on ressent est nié : ce qui est important c’est l’avis de l’oppresseur. Il ne le voit pas, il ne le vit pas, donc ça n’existe pas, c’est forcément l’autre qui en fait des caisses. Le problème c’est que c’est vrai pour tout. A tel point que les hommes (pour en revenir à l’exemple donné) se permettent même de donner leur avis sur des choses graves, comme le viol (qui n’a pas entendu le fameux « oh, t’as vu comme elle se sape ? Elle l’a bien cherché » ?) ou les violences conjugales. Dans le privé, entre amis, dans la famille, les privilégiés passent trop de temps à définir entre eux de ce que les opprimés ont le droit de ressentir ou non.

En conclusion
En tant que privilégié/e, renier son privilège c’est commencer par arrêter de donner son avis sur ce qui ne nous frappe pas, permettre aux premiers concernés de parler de leur vécu et en plus, les écouter et en tirer enseignement. Ça demande beaucoup d’humilité et de remise en question, mais c’est possible et nécessaire. Parce que tant que vous ne ferez pas ça, vous continuerez d’user de votre privilège et de perpétuer les systèmes oppressifs.

(1) Le privilège dans la lutte pour l’égalité, quelle qu’elle soit, est le fait de naître du bon côté de la « barrière ». Pour comprendre le principe, quelques articles : [x] [x] [x]
(2) « Cis » désigne, en fait, les non-transexuels (pour faire simple). Cet article donne davantage d’informations : [x]
(3) LGBT, acronyme de Lesbian Gay Bi Trans.
(4) STRASS : Syndicat du Travail Sexuel.

Pour aller plus loin :
C’est pas si grave : [x]

Égalitariste

18 réflexions au sujet de « Rendre la parole à ceux à qui on la vole »

  1. Il y a quelque temps, j’ai partagé un article (témoignage) sur le harcèlement de rue, et un mec est venu m’expliquer que c’était indécent de notre part (nous femmes harcelées) de venir pleurnicher sur le harcèlement alors que tout le monde n’a pas la chance comme nous « d’exister dans le regard des autres » (sic). Et se met à m’expliquer ce qu’est réellement l’oppression des femmes, conteste la sincérité du témoignage, critique certaines revendications féministes insatisfaisantes à son goût… Débat verrouillé dans lequel j’ai eu le tort de me lancer, et j’ai trouvé ça très violent, je n’en ai pas décoléré pendant plusieurs jours, je commençais à me demander si ce n’était pas moi qui ne tournait pas rond, ne supportant pas la contradiction. Et puis voilà, tu expliques parfaitement ce pourquoi cette intervention était -vraiment- insupportable, tu formules ce que je n’arrivais pas à formuler… bref, merci!

    Sinon, détail de vocabulaire mais ça me fait bizarre « les oppressés », perso j’aurais dit plutôt « les opprimés »..?

    Voilà, bonne continuation!

    • En fait, pour faire une comparaison, c’est comme si on devait porter quelqu’un et que quand on lui demandait d’enlever son pied de notre cuisse parce que ça frotte et ça fait mal, il nous répondait « oh ça va, elle frotte pas tant que ça, tu exagères ». Donc, j’ai pensé que cet article était nécessaire. 🙂 Je suis contente qu’il t’ai paru judicieux et qu’il ai pu t’aider.

      De mon côté, je l’ai écris en partie à l’intention de mes amis commentateurs-contradicteurs, en espérant qu’ils comprendront (s’ils lisent cet article) ce que je voulais dire quand je leur disais que non, ils étaient pas légitimes à parler du sexisme.

      Concernant ton exemple, je comprends que tu n’aies pas décoléré pendant plusieurs jours. C’est des males tears tout ce qu’il y a de plus énervant. Moi ce genre de commentaire, c’est poubelle. Je suis pas assez bonne pour écouter un mec chouiner sur ses privilèges. :p

      Sinon, oui, j’ai corrigé, partout je crois. Comme c’est un mot qui revient souvent dans cet article, j’en ai p’t’être oublié. :p

    • C’est drôle (sic) j’ai eu le droit à la même réaction presque mot pour mot une fois…

      Un peu d’un air « sois heureuse qu’un gars agrippe ta main pour se la mettre sur le paquet, ça prouve qu’il te trouve sexy »…. Parce que bien sûr, ce qui m’importe c’est de plaire aux autres (et surtout aux hommes, si j’avais l’impolitesse d’être lesbienne je devrais encore plus fermer ma gueule) et d’être sexy (pas bien dans ma peau ou seulement jolie hein, mais de provoquer le désir sexuel… des hommes).

      Le pire c’est que je ne me trouve pas moche du tout, mais n’entrant pas dans les canons esthétiques actuels la réflexion qui est faite est du coup encore plus dure, « estime toi heureuse vu comment tu es foutue, ce grand seigneur devrait te plaire ! »…

      Mais le plus dur vient bel et bien de la famille: parler à son frère aîné du harcèlement de rue, lui dire qu’on en souffre et que ce jour-même on vient de vivre une expérience à la limite de l’agression et s’entendre dire « ah oui, ta copine X (ouais la jolie blonde toute menue avec des gros seins) elle doit savoir ce que c’est, elle »… Donc en tant que femme moche*, tu es encore moins légitime pour te plaindre, même quand un gars te plaque contre un mur, le poing sur ton épaule, ton téléphone à la main pour prendre ton numéro (parce qu’il pense que tu vas accepter de le revoir après…)…

      *moche selon les critères ultra restreints imposés aux femmes actuellement, parce que personnellement j’arrive à me mater à poil dans la glace pendant 10minutes sans me sentir immonde, c’est pas mal que beaucoup je pense… Mais mon regard à moi est celui qui compte le moins apparemment.

  2. Ping : Privilèges & Opprimés | Pearltrees

  3. Moi j’ai parfois, et même souvent, l’impression de me faire largement bébar la parole par des gens qui s’assimilent à « les putes » par exemple. Je suis toujours le « cas particulier » quand il s’agit de prendre en compte ce que je dis. Dans mes débuts sur Twitter d’ailleurs, j’ai été très régulièrement renvoyée à la fermer parce que je n’étais pas « représentative » ou même un « complot abolo ». Sans parler des gens qui m’expliquaient comment je devais vivre mon travail et quelles oppressions je devais trouver pénibles par rapport à d’autres. (Je suis bien + oppressée par tous ces gens qui m’expliquent comment vivre la pross et à quelles idées adhérer sur MON ressentit et MON boulot que par les insultes putophobes. C’est comme ça, j’y peux rien, je trouve ça bien + violent.)Tout ça de la part d’amis et grands défenseurs « des putes » quoi. (Et là je ne parle pas spécialement du STRASS hein)

    Le vol de la parole c’est assez délicat en fait, car c’es non seulement un grand classique dominant, mais ça peut aussi devenir un truc d’opprimés vers d’ autres opprimés, surtout que comme tu le soulignes, appartenir à une même classe opprimée n’engendre pas forcément d’être raccord sur tous les points. Comment déterminer l’équilibre et le bon « dosage » de représentativité?

    Vient aussi la question des injonctions intériorisées. Quand tu vois les nombre de meufs qui t’expliquent qu’elles trouvent ça bien sympa de se faire valider dans la rue, que ça les « met en confiance » et compagnie, bon bah… Ouais. Ouais. C’est surement vrai hein. Mais donc on fait quoi? Quelle parole de femmes devient la + légitime au sujet du harcèlement de rue par exemple?

    De la même façon, je racontais toujours à qui voulait le savoir que c’était trop powerfull d’être pute au début, parce qu’au final j’avais le contrôle en que j’me faisais plein de fric sur le dos de l’obsession sexuelle de certains types. Pourtant avec le recul je dois bien admettre que c’était un discours non seulement défensif, mais en plus totalement dénué d’une quelconque analyse des problématiques prostitutionnelles en général.

    Bon après aussi, tout est question de choix. Je me souviens d’un « C dans l’air » dans lequel on trouvait Frigide, Boutin, un représentant mariage pour tous et un mec qui revendiquait être homo mais ne PAS vouloir du mariage. Bon bah au final; y’avait 2 personnes directement concernées (que des H,bien sur), 2 qui ne l’étaient pas, mais pourtant y’avait gros déséquilibre puisqu’on avait 3 contre et 1 pour sur l’objet du débat.

    Bref, je souscris à 90% de ton article, mais à mon avis ce problème de la parole, du privilège d’écoute etc. Pose aussi d’autres questions bien compliquées mais à propos desquelles on ne va pas pouvoir s’économiser une réflexion.

    (Désolée, ceci est un commentaire de 5 heures du mat)

    • Seulement à 90% ? Rooooh. :p

      Globalement je suis bien d’accord avec ton commentaire. Ce sont des précisions intéressantes et importantes. Mais l’article était déjà riche en informations et j’avais peur qu’en apportant plus de précisions encore (comme parler des opprimés qui sont pas d’accord entre eux) ça devienne franchement indigeste.

      En tout cas, pour moi, justement, laisser les dominés parler, ça permet malgré tout de débattre, mais de manière plus intelligente : justement parce qu’entre eux, les opprimés ont déjà des avis qui sont différents. Donc il y a déjà matière à discussion. Sauf que là, chacun parlerait de quelque chose qu’il connaît. Ceux qui sont extérieurs à l’oppression ne viennent, en fait, que parasiter les tentatives d’explication et d’amélioration des opprimés entre eux. Ce qui est tout le problème que je décris plus haut.

      • « ont déjà des avis qui sont différents. »

        Des façons de parler qui sont différentes, aussi.

        Tu peux te rendre compte qu’on t’interrompais toutes les 5 minutes et que c’est anormal, quand on ne t’interromps plus toutes les cinq minutes.

        Ou que tu peux parler d’un sujet sans déclencher des réactions épidermiques (« Ah non commence pas avec ça », « le féminisme c’était avant maintenant c’est fini blablablah »).

        Tu changes d’ambiance, c’est l’occasion de te rendre compte des situations que tu supposais normales et qui ne l’étaient pas.

        « que parasiter les tentatives d’explication et d’amélioration des opprimés entre eux »

        « souvent ».

        • « que tu supposais normales et qui ne l’étaient pas. »

          Enfin, qui étaient « normales », genre courant, commun, mais pas acceptables, ou souhaitables/correctes/décentes/whatever.

  4. En plus de la parole, il y a aussi la question de l’empathie. Je suis toujours frappée quand on parle du viol donc de la souffrance de personnes, certains mecs vont se vexer comme si on parlait d’eux. On parle de personnes qui ont été violées et eux pensent d’abord à eux, ils mettent sur le même plan une personne blessée physiquement, psychologiquement avec une vexation de langage, et le pire c’est qu’ils se s’en rendent même pas compte.

    Les femmes ont été élevé avec le care, à développer leur empathie à penser d’abord aux autres. Les hommes non, ils ont beaucoup plus de mal à se mettre à la place des autres pas comme « eux ». Résultat on va débattre pendant des heures sur ce que eux ressentent, ils sont le centre du monde

    • Heureusement il y en a quand-même qui arrivent à se remettre en question. Mais c’est vrai que les hommes sont moins éduqué à avoir de l’empathie… :/

      • J’ai fait une généralité sur l’éducation pas sur les comportements. Et pourtant tu me réponds « heureusement il y a en a quand même qui arrivent à se remettre en question », et j’aurais probablement fait la même chose. Tous les articles que j’ai lu sur le fameux article de mar_lard sur le sexisme dans le milieu geek, disaient « moui ça existe MAIS SURTOUT IL Y A PLEIN DE GARS GENTIL C’EST LA SEULE CHOSE QU’IL FAUT RETENIR ». Or jamais on accuse tous les hommes d’être des brutes épaisses débiles et sexistes.

        Il y a le syndrome des non-normés genre les garçons « basanés » des cités: « je subis une discrimination », on lui réponds « oui mais regarde les autres comme toi, normal qu’on soit méfiant, la probabilité toussa et puis t’exagères »

        Il y a le syndrome des normés : « ouin faut pas faire de généralités, parlons de MON ressenti ».

        Les non-normés doivent montrer patte blanche, ils sont assimilés à leur groupe comme un tout où l’action d’un seul se répercute sur le reste avant de pouvoir être légitime voir seulement toléré et surtout leur discours doit à 95% porter sur le « pas vous bien sûr oh oui vous souffrez terriblement d’être mal interprété » pour espérer être écouté sur le vrai problème.

        En fait on pourra parler vrais problèmes et tenter de les résoudre quand on aura réglé le premier problème celui de l’acceptation psychologique d’avoir tort pour les normés qui ont été élevés dans l’idée qu’ils n’ont jamais tort. Je conçois que c’est une violence psychologique assez forte que de comprendre qu’on peut avoir des certitudes fausses.

        • Je suis d’accord… Je crois ? J’avoue pas avoir tout très bien compris à ton commentaire.

          Je crois que tu trouves ma réponse complaisante, ce que je peux comprendre, mais si tu regardes ma gestion des commentaires, tu remarqueras que je montre pas vraiment patte blanche et que je ne dis pas « oh oui, toi t’es pas sexiste, tu souffres je te comprends » aux mecs qui viennent chouiner chez moi. Les mecs qui viennent me parler de LEURS malheurs à eux en mode « ma vie mon œuvre et mon nombril » quand je parle du sexisme, j’en ai beaucoup, et je me montre très intransigeante à ce sujet : qu’ils acceptent que pour une fois on ne parle pas d’eux, ou qu’ils s’en aillent.

          D’autant que selon moi, on est tous sexistes à différents niveaux (je le dis dans cet article il me semble d’ailleurs : comment ne pourrait-on pas l’être en ayant grandit dans une société sexiste ?), donc quand un mec vient me dire « oui mais moi je suis pas sexiste, regarde, je suis un gentil garçon », je tente de lui expliquer que non, c’est pas possible, et s’il ne veut rien entendre, je l’envoie balader (pas que ça à faire non plus).

          Seulement, ça me paraissait important de préciser qu’il y a des mecs pour se remettre en question aussi. Parce que je pense important de rappeler aux éventuels lecteurs masculins que c’est possible : yen a qui y sont parvenus. Vous pouvez donc le faire aussi, ce n’est pas une fatalité.

  5. Ping : Qu’on en finisse ! | L'Égalitarisme c'est pas ce que vous croyez !

  6. Discussion avec ma chérie sur ce sujet (comme tu t’en doutes, j’ai des articles en cours d’écriture) donc je te transmets une de ses remarques tel quel : « Ouais mais perso, j’ai l’impression qu’à chaque fois qu’il s’agit de défendre le féminisme à la télé, ce sont des femmes qui le font. Pour la parité c’était Guigou qui était au front, pour le mademoiselle sur les formulaires c’était surtout Isabelle Alonso… donc bon. »

    Autant je suis d’accord avec toi sur le propos général, autant là j’ai pas su quoi répondre.

    • Bien sûr que ce sont des femmes qui défendent le féminisme. Le féminisme, de l’intérieur, est un mouvement rodé : on a compris que ce sont aux femmes de lutter contre le sexisme qui les frappe et donc que les portes-paroles doivent être des femmes au maximum. En attendant, des féministes invitées, d’une part, c’est rare, et on invite tout autant des gros machos qui se permettent de définir ce que les femmes ont le droit de faire. Zemmour, Soral et autres misogynes chevronnés. Et là, ben, ça choque personne. J’ajoute que généralement, quand une féministe est invitée, c’est super rare qu’il y ai pas au moins un autre homme sur le plateau et qu’il est considéré qu’il a autant le droit de parler du droit des femmes que les femmes.

      J’ai donné l’exemple des putes dans mon article, mais des cas où les hommes veulent parler au nom des femmes, yen a plein : les prolife par exemple. Et puis pour finir, au final, ceux qui votent les lois, ce sont quand même des hommes. Les mademoiselle, je suis contente que l’ai acquis, mais ça ressemble pas mal à un os à ronger qu’on jette à des indignées pour avoir la paix.

      Je veux dire, la loi sur le harcèlement sexuel là, qui a été abrogée pendant un temps (laissant un trou judiciaire considérable qui a laissé plein de plaignantes dans la merde) ça a été décidé par des hommes. Et pourquoi en plus ? Pour sauver la mise à un copain politicard qui était accusé de harcèlement sexuel. Aujourd’hui, la justice n’a toujours pas été rendue à la plaignante. Si tu veux en savoir plus ==> http://www.youtube.com/watch?v=axyyL38YMEM

      On nous donne les miettes qu’on veut bien nous donner. Le mademoiselle, ça coûtait rien. Ce sont encore les hommes qui tiennent la justice et les médias. Ce sont eux qui invitent qui ils veulent et quand ils veulent. Les femmes doivent encore suivre le bon vouloir des hommes, dans ce genre de cas. On a vu Isbelle Alonso pour le mademoiselle ? Chouette. C’était bien. Par contre, pour parler de choses qui dérangent davantage comme la culture du viol, les violences conjugales, le harcèlement sexuel, le harcèlement de rue, le sexisme dans les médias, là, zéro. Les gens qu’on entend en parler, ce sont ceux qui ont pris la parole de force. Comme Autin qui a décidé de faire ce documentaire avec des témoignages de femmes violées.

      Bref, si ta copine sous entendait que les femmes sont écoutées et que tout va bien, je pense qu’elle a oublié quelques petits détails. Je ne dis pas que les minorités ne sont pas du tout écoutées. Je dis qu’elles ne le sont pas assez. Qu’on ne leur laisse pas définir ce qui les oppresse et ce qu’ils veulent voir changer. Majoritairement, c’est la parole de l’homme blanc cis hétéro bien portant et aisé qui prévaut. Alors que c’est d’abord aux opprimés (les premiers concernés, donc) d’en parler : il y a assez de désaccord au sein d’une minorité pour qu’il y ai débat, quel besoin a-t-on d’avis extérieur en plus ? C’est du parasitage. Je veux dire, moi je me sens pas légitime de décider au nom des homos, des non-blancs, des handicapés etc. ce qui est bon pour eux ou pas. Si les homos avaient dit « on veut pas du mariage ! » en majorité, ben je serais pas aller manifester pour qu’ils l’aient, ça aurait été absurde.

      Je ne décide pas pour un homosexuel ce qu’est son oppression. C’est à lui de me dire ce qu’il vit et ce qui le fait souffrir. Et c’est pour ça que je maintiens ce que j’ai dis sur twitter : tu n’as pas à décider pour les femmes de ce qui les agresse ou non. Tu n’es pas légitime à parler du sexisme, ce n’est pas ton combat. Tu peux te présenter en allié, tu peux aider, mais certainement pas prendre les commandes. Même si ça te fait chier.

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