Le couteau sous la gorge

Parlons « injonction ». Dans la vie, les gens ont souvent des discussions qui impliquent d’une façon ou d’une autre le libre-arbitre. On entend régulièrement des « je n’ai pas le choix » ou des « mais tu n’étais pas obligé-e de » etc. Souvent, j’ai remarqué que beaucoup voient des obligations là où il n’y en a pas et des possibilités infinies de choix là où ces derniers sont pourtant restreints. Alors, sommes-nous libres ? Aliénés ? En quoi consiste la liberté ? Les « chaînes » que nous portons sont-elles des obligations et des interdictions bien connues ou quelque chose de plus vicieux ? Ou les deux ?

Je n’ai pas l’intention de faire un article sur la liberté dans son sens global car le sujet est bien trop complexe pour moi, d’une part, et parce qu’il faudrait une véritable série de livres pour aborder tous les aspects que ça présente. La liberté est une notion vague. Mais celle qui m’intéresse ici est celle de l’esprit. La plupart des êtres humains pensent qu’ils contrôlent parfaitement leur esprit et leurs pensées. C’est d’ailleurs une des choses qui fait la fierté  -pour ne pas dire l’orgueil, voire la vanité – de notre espèce. Persuadés que nous sommes de contrôler notre flot de pensées, nous croyons faire tout le temps des choix conscients, de notre propre chef sans influences et libre de toute injonction extérieure ou passée. Bien qu’erronée, cette idée selon laquelle nos choix sont libres et non-influencés est tenace, même pour une personne avertie.

J’en viens alors à cette citation de Spinoza :

« Les Hommes, donc, se trompent en ce qu’ils pensent être libres ; et cette opinion consiste uniquement pour eux à être conscients de leurs actions, et ignorants des causes par lesquelles ils sont déterminés. L’idée de leur liberté c’est donc qu’ils ne connaissent aucune cause à leurs actions. »

Cette citation est, je pense, une fine analyse résumée en une phrase de ce qu’est une « injonction ». Mon ami le dictionnaire Petit Larousse éd. 2006, quant à lui, définit ce mot en ces termes « ordre précis, formel d’obéir sur-le-champ« . L’idée reçue face à ce genre de définition est d’imaginer un ordre direct émanant d’une personne ou d’un groupe de personnes détenant « le » pouvoir et qui auraient la possibilité de sanctionner par une punition officielle si on ne répond pas à cet ordre. Raison pour laquelle, lorsqu’on parle d’injonction sexiste, raciste ou homophobe (ou intolérante d’une manière ou d’une autre), les non-initiés répondront facilement « oui, ben, on te met pas un couteau sous la gorge, non plus » quand on parle d’une obligation sociale. Et en effet : nulle loi, nul despote n’obligent les asiatiques à débrider leurs yeux, les femmes à faire des régimes et à s’épiler, les citoyens à travailler jusqu’à un épuisement physique ou mental irréversible, les noirs à éclaircir leur peau et à lisser leur cheveux ou les LGBT à ne pas se tenir la main en publique. Le fait de faire ces choses – ou de ne pas les faire – ne répond effectivement pas à une menace de mort. Mais ce qu’on oublie facilement, c’est qu’une menace n’est pas forcément mortelle et qu’elle n’en est pourtant pas moins dissuasive.

L’humain social
Que la vie d’un être humain ne soit pas menacée ne suffit pas à faire son bien-être. En effet, certains besoins humains découlent du fait que nous sommes des êtres de culture et des animaux sociaux. Un humain, en fait, une fois ses besoins primaires comblés (besoin de ne nourrir, de se protéger, de se soigner etc), va chercher à répondre à des besoins secondaires -parce que pas vitaux- mais néanmoins importants : son besoin d’affection, de se distraire, de partager, de communiquer et de trouver un sens à sa vie. Contrairement à un animal comme le léopard, nous avons donc besoin des autres pour vivre, nous reconnaître et nous sentir exister, d’une manière ou d’une autre. La solitude, ou, pire, l’exclusion sont autant de fléaux qui peuvent pousser un individu à la dépression, ou au suicide dans le pire des cas.

Or les sociétés humaines ont des codes, précis, qui décideront de ce qu’on tolèrera ou non au sein de la meute ; de ce qu’elle glorifiera, considèrera comme normal et de ce qu’elle rejettera. Ces codes sont plus ou moins globaux. Par exemple, le tabou de l’inceste est un code particulièrement répandu, que ce soit à travers les âges, les pays ou les classes sociales. À côté de ça, d’un pays à l’autre, d’un âge à l’autre certaines choses paraîtront normale à certaines sociétés et anormales à d’autres. Ainsi, aujourd’hui, un Français moyen – en général – trouvera anormal qu’une personne âgée de 60 ans se marie avec un-e adolescent-e de 15 ans. Pourtant, il y a quelques siècles, c’était encore monnaie courante, et c’est quelque chose d’assez répandu dans certains pays. Enfin, dans certains milieux ou d’un groupe d’âge à un autre, certaines choses seront glorifiées quand d’autres seront plus ou moins honteuses. Par exemple, regarder la télé-réalité chez les collégiens est quelque chose de cool. Chez des « intellectuels », c’est quelque chose de risible.

Bref, l’humanité a des codes, les pays ont des codes, les cultures ont des codes, les classes sociales ont des codes, etc, etc. Pour un extra-terrestre, intégrer ces codes serait long, fastidieux, et parfois tout ça lui paraîtrait inutilement compliqué ou complètement absurde. Mais pour nous autres qui avons grandi dans cette culture, qui avons assimilé ses codes à l’âge le plus tendre, c’est quelque chose de parfaitement normal. Sauf à partir du moment où on commence à interroger son éducation et qu’on se demande « Mais au fait, pourquoi on fait ça ? » Toujours est-il que certains de ces codes – aussi étranges, infondés, stupides ou dangereux soient-ils – continuent d’être défendus bec et ongles par les personnes ayant été socialisées par ces normes. Et ce, même quand des preuves concrètes leur démontrent que rien ne justifie de telles pratiques et qu’elles ont plus d’inconvénients que d’avantages (dans les cas où elles en ont). Alors la question est « pourquoi ? » Qu’est-ce qui peut pousser des gens à défendre des pratiques dangereuses, injustes, intolérantes, à modifier leur corps au point de se rendre malade ou de se blesser ou encore à perpétrer des actes barbares sur d’autres êtres vivants ?

Les normes
Ce qui peut pousser des milliers de personnes à perpétuer des pratiques aussi injustes qu’injustifiées sur d’autres êtres vivants ou sur eux-mêmes peut venir de choses diverses, mais à mon sens, le goût et les préférences est la dernière des raisons. Le goût est quelque chose qui n’est certes pas exempt d’influences, mais elles sont diverses et complexes et c’est ce qui fait que des goûts, d’un individu à un autre, varient. À partir du moment où un prétendu « goût » est partagé par presque la totalité de la population, ce n’est plus un goût, c’est un code social. Une norme. La question est, quel est l’intérêt de cette norme ?

D’une manière plus globale, déjà, on peut se demander quel est l’intérêt d’une norme ? Pourquoi les humains ont-ils besoin de faire un certains nombre de choses de la même manière ? Étant donné que l’être humain est un animal social et qu’il a besoin de reconnaissance pour vivre, on peut supposer que ce besoin de faire des choses identiques vient du besoin de se sentir unis, soudés, bref, de se sentir meute. Un humain entouré se sent plus fort et davantage en sécurité ; un groupe d’humains, d’ailleursest capable de faire davantage de choses qu’un humain seul. Notre force réside dans notre capacité à être solidaires, et chacun le sait, que ce soit consciemment ou pas. C’est pourquoi nous avons besoin de normes et c’est la raison pour laquelle les personnes qui n’y adhèrent pas sont rejetées. Le premier réflexe d’un humain va alors être de faire de son mieux pour coller à cette norme.

De prime abord, on peut donc considérer que les normes sont d’une part nécessaires et d’autre part bénéfiques puisqu’elles permettent d’unir et de souder les êtres humains. Là où l’usage de la norme devient problématique, c’est quand elle est trop restreinte et commence à exclure et/ou à considérablement brider les libertés individuelles.

J’en viens à la conclusion qu’il y a plusieurs types de normes, qu’on peut séparer en trois catégories : celles qui permettent d’unir les êtres humains et de favoriser une vie en société sereine et respectueuse (tuer c’est mal, frapper c’est mal, aider c’est bien etc.), celles qui découlent de notre histoire et qui font notre identité et qui, en soi, ne sont pas nécessaires – sauf en tant que normes, justement – (comme la pudeur, le tabou de l’inceste, le respect des morts etc) et, enfin, celles qui découlent d’une peur, d’une angoisse et à laquelle on a répondu par une norme abusive, restrictive ou dangereuse (la peur de manquer de nourriture qui nous a amenés à manger des animaux, la peur de voir notre espèce s’éteindre qui nous a amené à interdire l’homosexualité à et valoriser les rapports qui permettent de se reproduire etc).

La menace de l’exclusion sociale
Donc on a vu que l’humain était un être social, qui avait besoin des autres pour vivre et que pour vivre en communauté, il usait de règles plus ou moins officielles pour régir la meute et l’unir. Mais que se passe-t-il si des humains dérogent à ces règles ? On le constate dans de nombreux cas, le Groupe rejette ce qui est trop différent. Ce qui sort des normes, donc. Et c’est la raison pour laquelle les gens se plient à ces normes :  parce que toute personne qui ne s’y conforme pas risque la punition sociale : l’exclusion. Le rejet. Les moqueries. Or, pour un humain, qu’y a-t-il de pire que le rejet, en dehors de cas extrêmes comme la souffrance physique ou la menace de mort ? Si on fouille un peu dans les traumas communs et les souffrances psychologiques des humains, on se rend vite compte que ce qui amène l’humain à se mésestimer, voire à se haïr, c’est la négation de son humanité.

Or l’exclusion est une forme de cette négation. En refusant l’intégration dans la meute, on fait comprendre au rejeté qu’il n’a pas les qualités requises pour être considéré comme humain. Il est le « monstre », étymologiquement, donc, « celui-celle qu’on montre ». Et dans ce genre de cas, les séquelles psychiques peuvent être irréparables. Se faire nier son humanité est d’une violence inouïe : tu es un humain, mais tes semblables ne te considèrent pas comme tel. En bref, c’est une sorte  de perte totale de son identité, de ses repères.

Seulement voilà, dans notre société actuelle, on a tendance à considérer que les souffrances physiques et les menaces de mort sont plus dommageables que les souffrances psychologiques. C’est mésestimer le pouvoir des névroses, des traumas et autres souffrances psychiques. Ce n’est pas parce que ces souffrances sont invisibles qu’elles ne sont pas présentes, et leur existence sont autant d’entraves au bien-être et au libre-arbitre dont j’ai parlé au début de cet article. Car si l’exclusion est une souffrance -qui plus est une souffrance qui laisse des traces profondes- comme n’importe quel être vivant, on va chercher à la fuir. Et c’est normal.Alors entre une souffrance physique passagère (comme l’épilation), une « simple » modification corporelle (comme se faire blanchir la peau) ou de comportement (comme cacher son orientation sexuelle) et une souffrance durable, qui ne peut aller qu’en empirant (l’exclusion donc), le choix est fait. Et en effet, une chose que beaucoup d’êtres humains ont compris implicitement, c’est qu’une fois banni de la meute, il est très difficile de s’y réintégrer. Pire : on peut devenir le souffre-douleur du groupe. Celui sur lequel on crache pour permettre aux autres de se sentir unis entre eux, aux dépens du mouton noir. Car moquer une personne pour ses différences est quelque chose de typiquement humain : ça permet de montrer que nous, au moins, on se plie bien aux normes comme il faut. Qu’on est bien tous pareils. Pas comme lui, là.

Une fois qu’on a compris tout ça, on peut constater que les personnes qui croient que faire des choix sans faire attention au fameux « regard des autres », qu’il suffit d’assumer ses choix pour vivre libre, se fourvoient et ne prennent pas en compte le poids des normes sociales.  Dit comme ça, ça paraît effectivement très simple « d’assumer », mais si en face le prix à payer est trop élevé, se dire fier de ce choix sera bien compliqué. On ne peut pas assumer un choix – aussi juste et réfléchi soit-il – à partir du moment où il sera la cause d’une trop grande souffrance.

À quel moment une norme devient-elle une injonction ?
Pour éviter de tomber dans ce travers du culte du « chacun ses choix et puis t’assume », il devient nécessaire d’analyser les normes et de comprendre à quel moment elles se transforment en injonction. À noter ici que j’appelle « injonction » toute loi tacite qui force des personnes à agir à l’encontre de leur nature propre ou qui les bride dans leur choix et leur liberté. Alors, donc, à quel moment une norme n’est-elle qu’une norme – dans le sens bénéfique – et à quel moment devient-elle une loi empirique abusive et anormalement restrictive ?

Je pense qu’on peut parler d’injonction à partir du moment où une norme n’est effective que pour un groupe de personnes donné sous prétexte que ce groupe a une particularité quelconque, mais qui n’a pas à voir directement avec cette dite particularité. Prenons les femmes comme exemple – comme ça, je sais exactement de quoi je parle : une des injonctions les plus connues que subissent les femmes parce qu’elles sont femmes c’est l’injonction à la beauté. Une femme doit être douce, fine, jeune, fragile et glabre. Il faut qu’elle soit belle tout en donnant l’impression de ne pas faire d’effort en ce sens. Toute femme qui ne répond pas à ce genre d’injonction est exclue d’office, même si son physique ne lui permet pas d’y répondre. Par exemple, il existe une énorme intolérance qui frappe les femmes grosses. D’une part elles sont invisibilisées dans les médias, et d’autre part elles sont un peu le summum de ce que toute femme craint de devenir. Ça se remarque particulièrement dans les tiques de langages : pour insulter une femme, si on veut vraiment appuyer l’insulte, on rajoutera « grosse » avant. Grosse pute, grosse salope, gros thon, etc. Être grosse pour une femme, c’est ne pas répondre à cette image de fragilité qu’on attend du « sexe faible » : on attend d’une femme qu’elle ait l’air vulnérable. La force, l’opulence, sont des spécificités censées être masculines.

On voit donc ici qu’une association abusive (femme = faiblesse) force les femmes à correspondre à ce qu' »on » attend d’elles. On définit ce qu’elles sont à partir d’un idéal fantasmé au lieu de se fonder simplement sur la réalité et l’hétérogénéité qu’elle implique ; et, ainsi, on demande à toutes les femmes de coller à ce qui est soi-disant leur « nature » alors que cette définition ne saurait pas être plus éloignée de ce que la majeure partie d’entre elles sont en réalité. En bref, on peut donc dire qu’une injonction est une norme fantasmée qui pousse un groupe d’individus à altérer sa nature – physique ou mentale – pour coller à l’image qu’on a défini de lui de manière totalement arbitraire, voire malhonnête.

En conclusion
Alors sommes-nous libres ou aliénés ? Quelle est notre liberté ? Je crois qu’avec cet article, on a pu comprendre une chose assez simple : s’interroger, s’analyser, essayer de comprendre l’origine de nos choix, de notre caractère et de nos préférences est un moyen d’accéder à une liberté moins biaisée. L’ignorance n’est jamais que l’œillère qui nous permet d’ignorer les chaînes qui sont à nos pieds et de nous donner l’illusion qu’on marche sans entraves. Alors, afin de lutter contre les injonctions, qui sont autant de manières abusives de brimer des groupes d’êtres humains et qui les empêche d’agir librement, il est important d’interroger ses « choix ».  De comprendre d’où ils viennent et comment ils fonctionnent. Une fois qu’on a compris ces dits choix, leur origine et leur place dans la société, je pense qu’on peut alors réellement commencer à considérer qu’ils sont conscients et répondant à une liberté personnelle. En revanche, tant qu’on considèrera que nous sommes libres et que notre manière de vivre est dénuée de toute influence, nous ne seront jamais que des pantins ignorant des fils qui nous relient à notre marionnettiste.

Pour aller plus loin
Je le fais pour moi-même
Injonction poil au…
Mépris et misogynie ordinaire
Ceci n’est pas une injonction
Au sujet de la prohibition de l’inceste
Corps et société
La théorie du Bouc émissaire

Un grand merci à Stéphanie pour ses précieux conseils et la correction du texte.

Égalitariste

PS : Cher lecteur. Ça fait longtemps que j’avais pas posté, et j’espère que je t’ai manqué. J’aime bien manquer aux gens. Si j’ai mis du temps à écrire un nouvel article, c’est parce que j’ai perdu ma confiance en moi quelque part et que j’arrive pas à la retrouver c’est parce que j’ai été très occupée à faire diverses choses comme aider à créer le fanzine n°1 des Texte VS -recueil de témoignages liés aux violences sexistes- et que vous pouvez enfin en acheter un exemplaire en demandant à Tan (gentiment). Heureusement, l’écriture m’habite envers et contre tout et du coup, j’écris quand-même deux ou trois coups de gueule sur mon tumblr. Si je te manque, tu peux donc aller voir si je braille pas un peu de ce côté-ci. Voilà. Des bisous. Plein.

4 réflexions au sujet de « Le couteau sous la gorge »

  1. Très intéressant.

    Je n’ai pas parlé de l’influence des autres dans mes commentaires FB sur les réactions des femmes, que je trouvais quelques fois contradictoires avec les principes qu’elles défendaient, mais c’est effectivement une pression supplémentaire qui entre en jeu.

    J’ai souvent proposé une solution un peu folle pour ne plus avoir à craindre ce « rejet » que la société exerce sur nous dès que l’on se montre un temps soit peu marginaux : aller chercher ce rejet directement :] Aller chercher la solitude, comme une piqûre de rappel qui permet à mon sens de se remettre régulièrement en cause. La solitude permet de se poser les questions qui peuvent faire mal (sans forcément trouver des réponses, d’ailleurs) mais qui au moins contribuent à nous éviter de tomber dans certains pièges grossiers de ce fameux code social.

    Merci pour cette analyse approfondie, et dont la lecture m’a fait du bien.

    Je me permets de partager le lien 🙂

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