L’humour pour les nuls

Depuis quelque temps, à force de l’ouvrir au sujet de l’humour, mes amis militants et moi, on a fini par atteindre certaines oreilles. Et, comme on pouvait s’y attendre, nos propos et nos revendications n’ont pas été du goût de tout le monde. Il faut dire que le sujet est délicat dans une société où il est de bon ton de dire « qu’on peut rire de tout mais pas avec tout le monde » et ce sans même se demander pourquoi et dans quel contexte Desproges a bien pu dire ça.

Bref, captain obvious to the rescue, les gens veulent rire de tout. Ou plutôt, ils veulent rire de ce qu’ils veulent sans se prendre la tête et surtout, sans réfléchir. Il est souvent amusant de constater que les grands défenseurs du droit au rire de tout sont les premiers à se moquer des femmes (ou autre groupe de personnes opprimées) en les renvoyant à la cuisine (ou autre cliché puant) pour ensuite crier à la misandrie (ou autre intolérance inversée qui n’est que de l’égo de privilégié bafoué) quand on ose se foutre de la gueule des machos (ou autres intolérants notoires) alors que s’ils n’étaient pas machos, ils ne se sentiraient pas visés, mais passons. Je ne suis pas ici pour enfoncer publiquement ces personnes au second degré opportuniste. Encore que. D’une manière plus générale, les gens ne veulent pas réfléchir à ce que leur comportement implique. Et c’est la raison pour laquelle le Cynico-fataliste est si à la mode : ça permet de se donner un genre, un charisme alors qu’il s’agit purement et simplement de paresse, pour ne pas dire de lâcheté.

Les gens veulent rire de tout donc, et craignent pour leur droit à continuer de dire « oogah boogah » devant un noir quand on dénonce leur humour intolérant. Alors pour commencer, j’aimerais rappeler un détail simple (puisqu’on nous a souvent traité de fachos désireux de brider la liberté d’expression, aha) : on ne cherche pas à vous empêcher d’être intolérant, légalement parlant. Je vous en prie, soyez-le. Vous êtes libres de l’être. C’est la loi qui le dit. Cette loi qui a été façonnée par une majorité d’hommes blancs cis et hétéros aisés, soit dit en passant. Vous êtes libres d’être des imbéciles irrespectueux qui perpétuent l’oppression. Tout comme nous, nous sommes libres de dire que vous êtes intolérants, que votre humour est un outil qui vous permet de perpétuer une oppression qui favorise la perpétuation de vos privilèges et que ce n’est pas normal. Parce que, désolée de vous l’apprendre, mais la liberté d’expression, ça marche dans les deux sens. Et je suis au regret de vous annoncer que si ce qu’on dit vous dérange, c’est exactement le but recherché.

Mais qu’à cela ne tienne, si j’ai créé ce blog, c’est parce que je ne crois pas qu’il existe de causes perdues. Ou plus simplement, je crois que tout changement est possible, pourvu qu’on s’en donne les moyens. Je ne suis donc pas avare d’engagement et d’efforts et c’est la raison pour laquelle j’ai décidé de répondre à la grande question que le Cynico-fataliste se pose quand il nous entend, nous autres défenseurs des droits des opprimés, mugir dans ses campagnes :

« Mais si on ne se moque plus des opprimés, de quoi allons-nous rire ? »

 Je passerai sur le fait que cette « question » démontre à quel point le Cynico-fataliste de base n’est rien d’autre qu’un citoyen sans imagination embourbé dans une culture du je-parle-avant-de-réfléchir et je vais me contenter de donner aussi bien des outils que des idées pour démontrer à ce pauvre hère que si, même sans rire des opprimés, on peut encore s’amuser, rire et exprimer sa joie de vivre.

L’humour facile
Pour commencer, il faut noter que l’humour est un art qui n’est pas facile à maîtriser. Comme a pu le dire Desproges (encore lui !) : « Mais elle est immense, mon cher, la prétention de faire rire ! » Car oui, faire rire n’est pas facile, surtout si on se pique de le faire en professionnel. Amuser quelques copains est bien plus aisé que de faire rire un parterre d’inconnus prêts à vous mettre au tapis pour peu que votre humour ne les touche pas. Toutes les personnes qui ont un jour essayé de s’attirer les faveurs du public par l’humour le savent. Et c’est pourquoi, certaines personnes, cédant à la peur et à la facilité, vont décider de rester le cul au chaud dans des valeurs sûres, sans avoir à se mouiller.

Selon moi, il existe trois valeurs sûres en terme d’humour : le caca (et tout ce qui est très très sale d’un point de vue social ; ne niez pas, rien qu’en lisant le mot « caca » vous souriez), le sexe (et tous les tabous qui tournent autour) et ce qui n’est pas la « norme » (ou ces connards d’extrémistes qui veulent changer le monde et/ou sont trop différents de l’homme cishet blanc). Bref, comme je l’ai dit dans mon précédent article sur l’humour, on rit de ce qui dérange, de ce qui est différent et de ce qui est tabou. En règle générale, les mauvais humoristes en manque d’inspiration vont donc faire un gloubi-boulga de ces trois « valeurs sûres » de la manière la plus plate et la plus convenue possible. Combien d’humoristes masculins se sont déguisés en femmes pour faire rire, par exemple ? Parce que oui, convenons-en la féminité c’est tellement ridicule qu’il n’y a que les femmes (ces êtres soumis) pour bien la porter. Parmi ces trois valeurs sûres, certains humoristes ont su malgré tout tirer leur épingle du jeu en faisant passer un message plus profond à travers un écran de vulgarité volontairement outrancière. Je pense par exemple à Reiser et ses dessins humoristiques sur la sexualité au travers desquels il caricaturait une société pudibonde et hypocrite. (Cependant, qu’on ne me fasse pas dire ce que je n’ai pas dit, Reiser aussi a eu son lot d’humour oppressif et n’était pas parfait à tous les niveaux.) Ici, la valeur sûre qui m’intéresse est la troisième. Ce qui n’est pas la norme. Il est extrêmement facile de faire rire un public avec quelques blagues sexistes, racistes, validistes ou transphobes (liste non exhaustive). On fait appel aux bas instincts de son public et on se pique de faire de l’humour anticonformiste, et paf, le tour est joué : sans s’assurer le panthéon, on se créé un noyau de fans.

J’insiste sur le fait que c’est à la portée de n’importe qui. Un peu d’aisance en matière de comédie, une blague sur les homos qui sont vraiment des pédales, et un peu de mauvaise foi (« je suis subversif moâ, madame ») et hop, c’est parti. C’est tellement courant que c’en est navrant : la majorité des web-humoristes, des nouveaux artistes de stand-up ou des chroniqueurs de radio le font. Et tous se targuent d’être anticonformistes. Si bien que leur prétendue subversivité en devient étrangement conforme. Parce que soyons honnêtes : ces « artistes » qui auront sombré dans l’oubli dans une dizaine d’années ont deux problèmes. Le premier (et le moins grave) c’est qu’ils ne renouvellent absolument pas leur art (l’humour) et que donc, ils ne lui apportent rien. Et le second c’est que dans l’espoir de gagner le plus rapidement possible la notoriété ils empruntent sans se poser de questions les sentiers battus les plus célèbres – y compris ceux qui sont problématiques – et passent là où leurs aînés sont déjà passés mille fois. Alors subversive leur intolérance ? Que nenni. On ne saurait faire plus conforme et plus facile, en réalité.


Rire de tout

Tous ces artistes qui s’insurgent quand on dénonce leur humour intolérant usent donc du prétexte « je veux rire de tout ». Me concernant, je trouve quand-même étrange que ces personnes souhaitant rire de tout se cantonnent uniquement à des sujets qui ont déjà été utilisés mille fois au lieu d’expérimenter et de créer du neuf. C’est pourtant simple, quand on y pense : pourquoi rire des trans quand vous pouvez rire des transphobes ? Pourquoi rire des Noirs quand vous pouvez rire des racistes ? Ces grands rigolos auraient-ils peur de se mettre la masse dominante à dos ? Pour des gens subversifs, ils font preuve de bien peu de courage.

Parce que soyons clairs, il est facile de rire des plus faibles, des plus moqués, des plus démunis. C’est enfantin : il n’y aura que peu de monde pour les défendre et beaucoup pour en rire. En revanche, rire de la majorité haineuse, celle qui a du pouvoir, celle qui peut vous faire taire si elle le souhaite pour pouvoir continuer d’utiliser le mot « pédé » comme insulte, de renvoyer les femmes à la cuisine et de traiter Taubira de singe, ça demande un peu plus de gonades. Rire en dénonçant les travers de la société plutôt que de les renforcer est tout un art complexe et qui n’est pas à la portée du premier venu (surtout si ce dit premier venu a la flemme de réfléchir). Parce que ça demande du talent, mais également de la réflexion, de l’introspection et de la culture. Pour faire de l’humour de haute volée, il faudra apprendre à faire autre chose que pointer du doigt des minorités en faisant la grimace d’un air entendu en se faisant lécher les bottes par un parterre de fans lobotomisés.

Selon moi, au même titre que tous les autres Arts, l’humour est un moyen de façonner le monde dans lequel on vit. Là encore, je l’avais dit dans mon précédent article sur le sujet, on rit de ce qui n’est pas la norme, donc on la définit. En riant de l’intolérance, en la présentant comme quelque chose d’anormal, vous redéfinissez la norme et ce, pour un monde de tolérance et de respect. D’ailleurs, notons que les artistes qui ont connu une postérité sont ceux qui se sont montrés avant-gardistes et qui ont contribué à révolutionner notre société, que ce soit d’un point de vu artistique, moral ou les deux. Les génies sont ceux qui ont su modifier les goûts du public et non pas ceux qui ont modifié leur art en fonction du public. Autrement dit, en encourageant une intolérance qui existe déjà, les artistes comiques n’encouragent aucune réflexion et donc aucun changement. C’est ce qui me fait dire qu’ils sont voués à l’oubli malgré le fait qu’en attendant, ils ralentissent les progrès sociaux en matière d’égalité.

Tous ces humours non-intolérants possibles
Nous en venons donc au nerf de la guerre : mais de quoi rire alors ? Quels types d’humour sont possibles si on doit arrêter de taper sur les femmes, les pédés et les Noirs ? Comment les manier sans tomber dans les bras menteurs de la facilité ? La liste des différents types d’humour est longue : humour par l’absurde, l’auto-dérision, le comique de situation, la création de personnages humoristiques, les jeux de mots, l’humour noir (le vrai), la satire (ou cynisme), le méta humour (l’humour sur l’humour), le comique d’observation, l’humour de référence, l’anti-joke etc. Analysons-en quelques uns pour que vous ne tombiez pas en panne sèche de blague, des fois que vous décidiez (ça va, on peut rêver) d’arrêter d’être des humoristes qui encouragent l’exclusion sociale des minorités.

Commençons par l’humour par l’absurde. Ce type d’humour fonctionne sur la base du décalage entre les attentes et les habitudes du public et la logique qui sera présentée lors du sketch ou de la blague. En règle générale, c’est amené à l’aide de syllogismes, c’est à dire une logique qui, mal utilisée, peut amener à des paradoxes ; paradoxes cependant non démontables si on a habilement amené le public à accepter la logique du syllogisme au préalable. Plus exactement, on entraîne le spectateur vers un raisonnement illogique en lui faisant admettre des choses qui lui paraîtront logiques. En le piégeant ainsi, on crée le décalage, la gêne et donc le rire.
Exemple d’humour absurde : Tout ce qui est rare est cher. Un cheval bon marché est rare. Donc un cheval bon marché est cher.

Concernant l’auto-dérision, c’est une forme d’humour qu’il est facile d’utiliser de travers. En effet, le principe de l’auto-dérision est de se moquer de soi-même. L’exercice peut sembler cool et démontrer que la personne le pratiquant est parfaitement décomplexée, mais il faut mesurer à quel moment on rigole réellement de soi (uniquement) et à quel moment on implique d’autres personnes dans la moquerie. Par exemple, il y a une différence entre dire « aha, j’ai encore embouti la voiture, je sais vraiment pas conduire ! » et « aha j’ai encore embouti la voiture, les femmes savent vraiment pas conduire ! » Dans le premier cas, je me moque de moi. Dans le deuxième je me moque des femmes : ce n’est plus de l’auto-dérision, mais bien de l’humour intolérant qui vise à discréditer les femmes et leurs capacités à utiliser une voiture et ce de manière parfaitement arbitraire et injuste. Le fait que je sois une femme ne justifie en rien cette blague : ce n’est pas parce que je suis maladroite au volant que toutes les femmes le sont. L’auto-dérision, la vraie, est celle qui permet au spectateur de rire sans se sentir jugé même s’il se retrouve dans le ridicule de celui qui fait la blague. On s’accorde sur le fait que c’est ridicule mais que ce n’est finalement pas bien grave. Ici, le rire permet de dédramatiser et de prendre du recul sur la culpabilité que beaucoup de gens vont avoir face à l’échec. Si je rigole en disant que tous ceux qui ont le même genre / couleur de peau / orientation sexuelle sont ridicules, je suis dans le jugement et dans la moquerie intolérante. Ce n’est donc plus de l’auto-dérision et j’empêche une partie de mes spectateurs de dédramatiser une situation anodine parce que je les catalogue dans un stéréotype qui ne leur conviendra peut-être pas.
Exemple d’auto-dérision : Boulet et son blog BD dans lequel il se met souvent en scène, comme par exemple dans cette note.

Le comique de situation, c’est un peu l’une des plus vieilles formes d’humour. L’arroseur arrosé, tout ça, tout ça. En gros c’est l’effet comique produit par la situation d’un personnage dans l’histoire ou l’anecdote qui est racontée (surprises, rebondissements, coïncidences, retournements, quiproquos, etc). Le principe est donc de rire d’un personnage parce qu’il fait quelque chose de travers. Quel meilleur exemple à citer dans ce genre de cas que celui de Charlot ? Les Charlots sont remplis de comique de situation. Chaplin a créé un personnage dont on peut rire tout en passant des messages positifs. Les Lumières de la ville, film dans lequel Charlot vient en aide à une aveugle alors qu’il n’a pas un sou en poche, est sans doute l’un des meilleurs exemples. On rit, mais Chaplin passe également un message d’espoir et d’empathie. Malheureusement, tout comme l’auto-dérision, il est facile de se planter et de faire un comique de situation où, au lieu de rire d’un événement absurde, on va rire du personnage parce qu’il représente un cliché intolérant (sexiste, raciste etc). Il est donc important de garder à l’esprit que le comique de situation, comme son nom l’indique, doit amener à rire d’une situation, et non pas d’un stéréotype incarné par un personnage.
Exemple de comique de situation : Le dîner de con, film dans lequel on rit de quiproquos et de la cruauté d’un personnage qui se retourne contre lui.

La création de personnages humoristiques est un procédé très utilisé par les artistes de scène. C’est un moyen de créer un discours, un échange tout en étant seul durant la représentation. Le Blond de Gad Elmaleh est un bon exemple sans intolérance : c’est un personnage caricatural dans sa perfection qui réussit tout, même les choses les plus anodines (comme manger un sandwich sans que les tomates ne se fassent la malle) et qui sert à mettre en relief le côté humain de Gad Elmaleh dans un humour auto-dérisoire. Le Blond n’est pas un cliché puisqu’il ne fait référence à aucun type d’homme qui suscite le mépris, mais qui renvoie davantage à cette tendance que chacun possède à voir chez son voisin une personne qui réussit toujours mieux que soi. Avec ce personnage Gad Elmaleh dédramatise le manque de confiance en soi que beaucoup de spectateurs peuvent avoir en riant du fait que les petits échecs de la vie quotidienne ne sont pas dramatiques et même plutôt rigolos. À travers ce personnage, il arrive à faire rire de la jalousie qu’on peut ressentir et à la rendre moins difficile à vivre. Malheureusement, comme d’autres types d’humour, la création de personnages humoristiques peut vite tomber dans les clichés à partir du moment où on crée un personnage stéréotypé qui renvoie à une vérité biaisée. Ça peut être le personnage féminin égocentrique et coquet, le noir qui parle avec un accent très prononcé et ne comprend rien à la technologie, l’homosexuel efféminé, etc, etc. Toutes ces caricatures excluent parce qu’elles encouragent des clichés qui ne représentent que très peu de personnes concernées.
Exemple de création de personnages humoristiques : les persos de Salut les Geeks ! Le mafieux-pervers, le gamin pas sûr de lui, le panda, et le junkie.

Bien sûr, dans les différents types d’humour, il y a les jeux de mots. Avec celui-là, il est difficile de faire de l’humour intolérant, à moins de vraiment le vouloir (malheureusement, parfois certains le veulent vraiment). Faire des jeux de mots consiste à détourner le sens premier d’un terme, créant ainsi ce fameux décalage qui surprend et amène le rire. En règle générale, le jeu de mot à lui seul ne suffit pas, il faut également le placer au bon moment et avec la bonne tonalité. C’est ce qui fait qu’un tel verra sa blague qualifiée « d’humour de merde » quand un autre – usant du même calembour – fera rire l’assemblée du premier coup. Dans le genre maître des jeux de mots on ne peut pas ne pas citer Desproges (« car nos avis divergent, et dix verges c’est énorme pour un seul homme »). Il était capable de placer ses jeux de mots au milieu de ses discours avec un tel naturel que le décalage créé était toujours suffisamment important pour déclencher le rire. Parce que Desproges maniait la rhétorique avec brio et possédait suffisamment de vocabulaire pour se renouveler sans cesse, il lui était possible, en plus de faire d’autres types d’humour pendant ses sketchs, de placer des jeux de mots au moment où on s’y attend le moins. Bref, avec ce type d’humour, tout est question de dosage, de feeling et de timing.
Exemple de jeu de mots : « Rraquette avec deux r ? – Ouais ! – Ya qu’un r sur raquette. – Ya plusieurs nerfs sur une raquette, vous connaissez pas l’tennis ! » – François Pérusse

Dans le cas de l’humour noir, il s’agit de dire des choses volontairement horribles. Tellement horribles qu’elles vont mettre les spectateurs mal à l’aise et les faire rire (on rit de ce qui gêne, de ce qui n’est pas la norme, toussa). C’est ce qu’a fait Desproges avec son fameux « on me dit que des Juifs… ». Avec ce sketch, il est allé à l’encontre de ce qui était communément admis, à savoir que les juifs ont été victimes des nazis. En agissant ainsi, à l’inverse de Dieudonné qui se moque simplement des juifs, lui ne riait non pas des juifs mais des nazis et des néo-nazis (encore présents à l’époque et même aujourd’hui) et ce, en démontrant l’absurde du raisonnement qui est le leur (en le poussant éventuellement à l’extrême). Wikipédia parle d’ailleurs de ce type d’humour en ces termes : « L’humour noir est une forme d’humour qui souligne avec cruauté, amertume et parfois désespoir l’absurdité du monde, face à laquelle il constitue quelquefois une forme de défense. » Bref, il s’agit de s’amuser de l’horreur. Mais pour s’en amuser, encore faut-il qu’il soit communément admis par le public de ce qu’est l’horreur. Si je tente de faire de l’humour noir sur la transphobie alors que peu de gens y sont sensibilisés, j’ai toutes les chances du monde de simplement tomber dans l’humour transphobe. L’humour noir demande de prendre en compte les qualités morales du public, et c’est en ça qu’il est extrêmement difficile à maîtriser.
Exemple d’humour noir : « Tu aimes bien ta mère ? Alors reprends un bout. » – Pierre Doris
(Ici, le tabou et l’horreur utilisés sont le cannibalisme.)

La satire est une forme de (vrai) cynisme qui consiste à parodier une personne, un groupe ou un gouvernement afin de démontrer à quel point leur comportement est absurde, dans le but de provoquer un changement. En règle générale, ceux qui sont parodiés sont des personnalités puissantes et au pouvoir important qu’il soit politique, social ou économique. Le journal HaraKiri était, par exemple, un journal satirique qui dénonçait les inégalités sociales avec des phrases mordantes du type « si vous ne pouvez pas l’acheter, volez-le ». À l’instar de l’humour noir, c’est une forme d’humour complexe à maîtriser car elle demande une culture de la politique et du social certaine qui empêcherait de tomber dans les rumeurs infondées et les stéréotypes nauséabonds. En effet, tout comme le cynisme – tel que Diogène le concevait – était censé apprendre « l’humilité aux puissants », la satire est censée dénoncer les injustices et encourager le peuple à réclamer ce qui lui revient de droit. La satire peut employer divers procédés : la diminution de quelque chose en vue de le faire paraître ridicule, l’exagération afin de démontrer à quel point un comportement est grotesque (caricature), la juxtaposition de choses d’importance inégales (ce qui met l’ensemble à un niveau de moindre importance) et la parodie qui consiste à imiter un comportement dans le but de montrer à quel point il est ridicule.
Exemple de satire : Candide de Voltaire, qui parodie la société de l’époque et tous les conseils qui étaient donnés par l’autorité en place pour être quelqu’un de bon et de bien.

Le méta-humour, qu’on pourrait aussi appeler « humourception » est de l’humour… sur l’humour. Très rarement utilisé au quotidien parce que difficile à mettre en place, il consiste à faire une blague avec une blague à l’intérieur et se retrouve, en revanche, très fréquemment dans au cinéma ou dans les émissions de télé contemporaines comme The Daily Show. Il existe différentes façons de faire du méta-humour : soit on va rire des procédés humoristiques en les nommant exactement, soit on va faire une blague à partir d’une blague déjà rendue célèbre (comme celle de Paf le chien), soit faire une blague dans une blague, etc. Pas toujours du goût de tout le monde, ce type d’humour crée un décalage parce qu’on s’attend à rire et qu’en réalité, c’est davantage analytique que drôle.
Exemple de méta-humour : « Un Anglais, un Irlandais et un Écossais entrent dans un bar. Le patron du bar les regarde et dit : « Quoi ? C’est une blague ? » »

Le comique d’observation, lui, consiste à révéler le ridicule ou l’absurdité d’un élément anecdotique qui aurait échappé à la plupart des spectateurs s’il n’avait pas été mis en lumière. Le plus souvent utilisé par les artistes de scène, il permet de prendre du recul sur des événements auxquels on est habitués et de se rendre compte du point auquel ils sont étranges quand on les regarde d’un œil neuf. Commençant souvent par « vous avez remarqué que » il peut être très utile pour dénoncer les intolérances ordinaires et démontrer leur ridicule.
Exemple de comique d’observation : le sketch de Florence Foresti « cheffe d’entreprise ».

L’humour de référence est un type d’humour qu’on retrouve très souvent dans les webséries ou les films humoristiques familiaux. Comme son nom l’indique, il consiste à mettre une référence qui, bien souvent, n’a rien à voir avec le film, mais colle avec le sujet du moment. Ce type d’humour marche donc sur deux principes : le premier est de créer un décalage entre l’univers dans lequel le spectateur est plongé et celui qui « s’invite » un peu par surprise, et le second est de flatter le spectateur qui se sentira fier d’avoir reconnu la référence (surtout si cette dernière est un clin d’œil à des gens particulièrement initiés). Un film qui joue très souvent sur cette ficelle est « Astérix et Obélix mission Cléopâtre » dans lequel on retrouve aussi bien des références à Star Wars qu’à des publicités des années 90.
Exemple d’humour de référence : les films Disney et Pixar qui font des clins d’œil à des productions antérieures du studio ou encore les films Hitchcock dans lesquels il apparaît systématiquement l’espace de quelques secondes en figurant (dans Les Oiseaux, l’homme qui sort de l’animalerie avec un lévrier en laisse).

Enfin, l’anti-joke consiste à faire de l’humour qui n’en est pas. Un peu dans la même veine que le méta humour, l’anti-joke table sur le fait qu’on s’attende à quelque chose de drôle pour créer le décalage et faire rire. Il s’agit de reprendre des formats d’humour ou de blague classique et de les terminer par une chute logique et descriptive à la place d’une fin absurde.
Exemple d’anti-joke : Qu’est-ce qui est petit et vert ? Au vu de la diversité dans l’univers, beaucoup de choses.

Voilà donc une longue liste pleine de formes d’humour possibles et non-intolérantes. Tu vois, cher lecteur qui veux rire de tout, que ce n’était pas si compliqué. Et encore, je suis certaine que si tu cherches davantage, tu peux en trouver bien d’autres. Qui sait, tu pourrais peut-être même en inventer un jour, si ça se trouve ? J’ai confiance en toi.

En conclusion
Ai-je besoin de préciser que, finalement, ces gens qui chouinent qu’on ne peut plus rire de rien quand on leur fait remarquer que leur humour est oppressif sont soit des personnes à l’imagination très limitée, soit des paresseux égoïstes qui n’ont pas envie de faire d’efforts pour faciliter la vie de leur prochain ? L’humour est riche. L’humour est vaste. Pourquoi se cantonner à quelques blagues intolérantes quand il est possible d’explorer et de révolutionner toujours un peu plus le genre ? Alors, soyez gentils, faites preuve d’imagination. Et arrêtez de vous faire passer pour plus bêtes que vous ne l’êtes, je sais que vous êtes capable de reconnaître les blagues intolérantes.

Ils ont écrit sur l’humour
Une Heure de Peine – L’humour est une chose trop sérieuse… [x]
Une Heure de Peine – …pour être laissée à des rigolos. [x]
Une Heure de Peine – L’impolitesse du désespoir [x]
Une Heure de Peine – Critique de la culture du troll [x] [x]
Une Heure de Peine – Apologie de l’humour [x]
Une Heure de Peine – Assumer son humour à la con [x]
As Clemmie Wonder – Peut-on faire des blagues […] sans être un gros con ? [x]
Je suis féministe – Oh ça va… C’est pour rire ! [x]
Mauve Veillance – L’humour à propos des minorités sexuelles sans insulter [x]
Les notes de Florent Verschelde – Ceci n’est pas du second degré [x]
Les notes de Florent Verschelde – Pure provocation [x]
A Contrario – Desproges et Coluche : Stop à l’instrumentalisation […] [x]
Une sourde – Cher connard cynique [x]
Commando Culotte – Pourquoi dire […] fait de vous une/e idiot/e ? [x]
Le rire. Essai sur la signification du comique, par Henri Bergson : [x]
Les sentiers d’Isatis – Sortir de sa boîte [x]

C’est pas de l’humour intolérant !
(À noter que certaines des personnes citées ont eu des comportements problématiques dans leur humour (ou ailleurs) mais que les liens donnés avec leur travail sont, eux, dépourvus d’humour intolérant, preuve que c’est possible, même si ce n’est malheureusement pas un systématisme pour chacun.)
Tina FeyGeorges CarlinBouletAamer RahmanChaFlorence ForestiLes InconnusLouis CKSinfestOglafLes céréales du dimanche matinPlated JeansSalut les GeeksUsulDesprogesColucheInsolente VeggieGad ElmalehHari KondobaluAlexandre AstierSuricateWanda SykesChescaleighGo get a roomieFrançois Pérusse [etc].

Merci à tous mes followers pour les liens, les idées, les références et tout et tout. Merci à Ali B. Cannard pour ses conseils sur les différents types d’humour. Et merci à Aries et Stéphanie pour la relecture et les critiques.

Égalitariste

L’injonction à lutter contre l’oppression

Dans mon article précédent « le couteau sous la gorge » j’expliquais que croire que nous sommes libres concernant certains de nos « choix » et nos « goûts » était une erreur à partir du moment où ils répondaient à une norme sociale. Je pense effectivement que certains de nos agissements répondent à une notion fermée de ce qu’est la normalité et à une forme de crainte d’en sortir (cette crainte pouvant être tournée vers nous-même et/ou vers autrui). Par là, je voulais démontrer qu’on pouvait intérioriser des « ordres » mauvais pour nous et/ou pour notre entourage et croire qu’il s’agit d’un choix personnel alors qu’on ne fait qu’agir en réponse à une injonction qu’on nous serine depuis notre naissance.

Mais voilà, suite à cet article, j’ai remarqué un nouveau genre d’injonction qui est tout aussi pénible et qui en plus est malheureusement présent dans le milieu militant également : celui à lutter contre les injonctions. Plus exactement, celui à « assumer » ses différences. De devoir arrêter de s’épiler, de se maquiller, de porter des talons quand on est une femme. De devoir se donner la main en couple homo et montrer ostensiblement sans rougir qu’on n’est pas hétérosexuel et/ou cis (1). De devoir arrêter de porter le voile, de se lisser les cheveux quand on est noire et/ou musulmane. De devoir assumer ses bourrelets et son poids, et surtout, surtout, de ne pas passer sous le bistouri du chirurgien esthétique. Jamais. (Sous peine de passer pour une cruche superficielle).

Ai-je réellement besoin d’expliquer en quoi ces injonctions ne sont justement que des injonctions supplémentaires visant à culpabiliser les catégories opprimées ? Alors non seulement on pousse les femmes, les homosexuels, les non-blancs à avoir honte de ce qu’ils sont, mais en plus, on leur reproche de vouloir changer ? Les personnes faisant ces reproches ont-elles conscience qu’elles ne font qu’ajouter de la honte et de la culpabilité ?

Injonctions paradoxales
Cette tendance à vouloir pousser les gens à s’accepter eux-même tel qu’ils sont dans un milieu social où ils sont rejetés peut partir d’une bonne intention, mais dans les faits, ça ne fait qu’ajouter de la souffrance. On pousse ces personnes qui ne rentrent pas dans le moule à avoir honte du fait qu’ils tentent d’y rentrer. À avoir honte de leur honte, en bref. Le résultat, c’est que si on n’est pas conforme à l’humain standard que la société impose, qu’on tente de s’y conformer ou non, on est perdant parce que critiquable : tu es grosse et tu tentes de maigrir ? Oh la la, mais t’es une victime de la mode. T’es grosse, ben assume quoi, c’est pas grave. Tu es grosse et tu t’acceptes telle que tu es ? Tu pourrais faire un effort quand-même, c’est pas sain de pas prendre soin de soi.

L’elfe, dans ces articles « Je le fais pour moi-même », « Injonction poil au… » et « Mépris et misogynie ordinaires » (que je vous invite à lire très fort) concernant les injonctions à la beauté faites aux femmes, exprime ça très bien : d’un côté elle analyse ces injonctions et la tendance qu’on a à prétendre, en tant que femme, qu’on fait ça par plaisir et non pas pour correspondre aux normes ; et dans le dernier elle explique en quoi jeter l’opprobre sur ces femmes qui répondent à ces injonctions fait aussi partie de l’oppression. Les femmes doivent être belles et naturelles à la fois. On les enjoint à correspondre à un idéal inatteignable mais en leur faisant comprendre qu’elles ne doivent faire aucun effort pour l’atteindre. Avec de telles injonctions complètement paradoxales, impossible de pas avoir un mode de pensée contradictoire qui gêne le développement personnel.

Et au final, c’est pareil pour toutes les injonctions. Tu es noir et tu vis dans une société qui te rejette, mais tu ne dois surtout pas culpabiliser d’être noir et vouloir changer. Il suffit de voir toutes ces personnes qui méprisent Michael Jackson pour avoir eu recours à la chirurgie plastique afin de ressembler à un blanc et qui « regrettent » qu’il ait tant altéré son physique. Mais dans une société raciste, en quoi est-ce étonnant ? Toutes ces personnes qui trouvent dommage qu’un noir se blanchisse la peau, que font-elles pour permettre aux non-blancs d’être en paix avec eux-mêmes ? Que font-elles pour lutter contre l’injonction à la blancheur ? Alors quoi, il faut accepter d’être noir dans un monde qui nous le reproche ? Dans un monde où au jour le jour on te fait sentir que ta couleur de peau est un problème ? Je ne dis pas qu’un noir qui se blanchit la peau a raison d’agir ainsi. Je dis que c’est compréhensible dans l’état de notre société actuelle. Et que si réellement on trouve ça anormal, il est temps de se bouger le cul pour permettre aux non-blancs de s’accepter en tant que non-blancs ; plutôt que de pointer du doigt celui ou celle qui tente d’altérer sa nature pour le regard des autres.

Bref, on te rejette, mais tu ne dois pas changer. J’ai parfois l’impression que cette double injonction est un moyen de déculpabiliser les privilégiés. Tu es rejeté ? N’écoute pas les cons et assume ce que tu es. Ce n’est pas à nous de faire l’effort de t’intégrer, c’est à toi de t’efforcer de t’accepter, même si on te méprise. On n’y peut rien, c’est comme ça, tu n’as qu’à assumer tes différences qu’on pointe sans cesse du doigt et tout ira bien. Alors, oui, mais non, ça ne marche pas comme ça. Ce n’est pas aux opprimés d’apprendre à s’accepter. C’est aux oppresseurs de se remettre en question et d’arrêter de standardiser l’Humain au détriment de ceux qui ne se conforment pas à ce dit standard. C’est aux oppresseurs de déconstruire leurs idées reçues, leur intolérance et leur(s) privilège(s). Pas aux opprimés de plier docilement l’échine devant ceux qui les méprisent tout en s’efforçant d’avoir une haute estime d’eux-même.

Résister aux injonctions tout en acceptant ses limites
Il va de soi, malgré tout, que j’encouragerai n’importe quelle personne qui tente d’accepter ses différences en dépit des moqueries, du mépris et de l’invisibilité qui la frappe. Si des gens y arrivent, tant mieux. Ça ne peut leur être que bénéfique d’un point de vue personnel et tout le mérite leur revient. Mais à l’inverse, je n’enjoindrai jamais une personne à s’assumer si elle n’y arrive pas. Ne pas réussir à s’aimer dans un univers où on est haït, il n’y a malheureusement rien de plus normal. C’est humain. Il n’y a pas à avoir honte de ses complexes, car on n’y est pour rien. Les complexes, ça ne vient pas de nous. C’est le résultat d’une construction sociale. D’un standard empirique parfaitement intolérant que nous n’avons pas choisi.

Alors oui, effectivement, d’un point de vu militant, résister aux injonctions, aux standards, c’est politique. Une femme qui refuse de s’épiler est, effectivement, une femme qui refuse de courber l’échine face au dictât de la Fâme glabre. Une noire qui refuse de se lisser les cheveux résiste au dictât de la beauté occidentale. La liste est longue. Agir contre les normes abusives, c’est résister, lever la tête et éventuellement pousser les gens à s’interroger. Je ne peux pas nier qu’il y a là un certain courage et une forte volonté de faire changer les choses.

Mais il serait malheureux de nier également les risques que ce genre d’action comporte. Car
en refusant ostensiblement de rentrer dans les rangs, au mieux on va déclencher une curiosité qui sera lourde à porter, au pire on suscitera le mépris, la haine voire la violence.

Raison pour laquelle, selon moi, il est important d’aborder les injonctions et les actions en rapport avec elles avec prudence. Ce qui me semble nécessaire en premier lieu est, évidemment, d’interroger les injonctions et de comprendre leur fonctionnement. On ne peut pas combattre un écran de fumée. Si on veut mettre à bas les injonctions, il faut commencer par les reconnaître, les nommer et dénoncer le problème. Après, selon moi, on peut dénoncer le dit problème tout en reconnaissant qu’on a plié l’échine. Ce n’est pas très flatteur pour l’égo, c’est vrai, de se dire qu’on répond à une norme abusive et non à un choix personnel, mais le reconnaître fait parti du processus de déconstruction.

Combattre les injonctions sans (se) culpabiliser
Alors comment, exactement, résister aux injonctions ? Dans mon précédent article, j’avais proposé une première solution : reconnaître les injonctions Et je pense que là est le point de départ : avant même de commencer à combattre des normes abusives, il faut savoir les reconnaître et comprendre leur existence. Qu’on y réponde ou pas, on peut les dénoncer -les imbéciles qui considèrent que si tu ne montres pas l’exemple tu n’as pas à l’ouvrir peuvent aller se faire voir, si vous voulez mon avis- et expliquer en quoi elles sont un problème.

Alors oui, évidemment qu’il serait préférable de ne pas répondre soi-même aux injonctions. Mais c’est quelque chose qu’on doit faire si on s’en sent capable. Ce qui implique d’accepter l’idée qu’on sera moqué, regardé de travers, méprisé, etc. Et d’être blindé contre ce genre de mauvais sentiments. Sans compter toutes les raisons personnelles qui peuvent pousser une personne à répondre à une injonction même si elle sait que c’en est une. Bref, tout le monde n’a pas la force morale d’affronter les regards et les quolibets (et je dis ça sans jugement aucun : savoir affronter le regard des autres et s’en foutre, c’est quelque chose qui est donné à peu de monde) et tout le monde n’a pas toutes les cartes en main pour se défaire des injonctions. Vivre en société implique parfois des concessions, aussi abusives soient-elles. Une vendeuse en magasin, par exemple, peut risquer son travail si elle ne s’épile pas. Doit-elle abandonner sa seule source de revenu pour « montrer l’exemple » ? Je ne crois pas.

En conclusion
S’il va de soi que j’emmerde les personnes qui ont envie de me faire plier pour rentrer dans le moule, il est clair que j’emmerde tout aussi fort celles et ceux qui voudraient que je montre l’exemple sans même se soucier de savoir si ça génère pour moi une souffrance trop insupportable. Militer et tenter de changer le monde, ça demande de l’énergie et un don de soi qui parfois peut être éreintant. À chacun.e de se préserver comme il/elle l’entend et personne n’a le droit de juger l’autre quant à savoir s’il milite bien correctement dans sa manière d’être. On peut vouloir changer le monde en talon haut, en ranger, avec des implants mammaires, en cachant ou en exhibant son homosexualité et après être passé sous le bistouri d’un chirurgien ou pas. On peut lutter contre les injonctions, qu’on y réponde ou non, l’important, c’est avant tout qu’elles soient reconnues, analysées et jamais silenciées.

Égalitariste

Le couteau sous la gorge

Parlons « injonction ». Dans la vie, les gens ont souvent des discussions qui impliquent d’une façon ou d’une autre le libre-arbitre. On entend régulièrement des « je n’ai pas le choix » ou des « mais tu n’étais pas obligé-e de » etc. Souvent, j’ai remarqué que beaucoup voient des obligations là où il n’y en a pas et des possibilités infinies de choix là où ces derniers sont pourtant restreints. Alors, sommes-nous libres ? Aliénés ? En quoi consiste la liberté ? Les « chaînes » que nous portons sont-elles des obligations et des interdictions bien connues ou quelque chose de plus vicieux ? Ou les deux ?

Je n’ai pas l’intention de faire un article sur la liberté dans son sens global car le sujet est bien trop complexe pour moi, d’une part, et parce qu’il faudrait une véritable série de livres pour aborder tous les aspects que ça présente. La liberté est une notion vague. Mais celle qui m’intéresse ici est celle de l’esprit. La plupart des êtres humains pensent qu’ils contrôlent parfaitement leur esprit et leurs pensées. C’est d’ailleurs une des choses qui fait la fierté  -pour ne pas dire l’orgueil, voire la vanité – de notre espèce. Persuadés que nous sommes de contrôler notre flot de pensées, nous croyons faire tout le temps des choix conscients, de notre propre chef sans influences et libre de toute injonction extérieure ou passée. Bien qu’erronée, cette idée selon laquelle nos choix sont libres et non-influencés est tenace, même pour une personne avertie.

J’en viens alors à cette citation de Spinoza :

« Les Hommes, donc, se trompent en ce qu’ils pensent être libres ; et cette opinion consiste uniquement pour eux à être conscients de leurs actions, et ignorants des causes par lesquelles ils sont déterminés. L’idée de leur liberté c’est donc qu’ils ne connaissent aucune cause à leurs actions. »

Cette citation est, je pense, une fine analyse résumée en une phrase de ce qu’est une « injonction ». Mon ami le dictionnaire Petit Larousse éd. 2006, quant à lui, définit ce mot en ces termes « ordre précis, formel d’obéir sur-le-champ« . L’idée reçue face à ce genre de définition est d’imaginer un ordre direct émanant d’une personne ou d’un groupe de personnes détenant « le » pouvoir et qui auraient la possibilité de sanctionner par une punition officielle si on ne répond pas à cet ordre. Raison pour laquelle, lorsqu’on parle d’injonction sexiste, raciste ou homophobe (ou intolérante d’une manière ou d’une autre), les non-initiés répondront facilement « oui, ben, on te met pas un couteau sous la gorge, non plus » quand on parle d’une obligation sociale. Et en effet : nulle loi, nul despote n’obligent les asiatiques à débrider leurs yeux, les femmes à faire des régimes et à s’épiler, les citoyens à travailler jusqu’à un épuisement physique ou mental irréversible, les noirs à éclaircir leur peau et à lisser leur cheveux ou les LGBT à ne pas se tenir la main en publique. Le fait de faire ces choses – ou de ne pas les faire – ne répond effectivement pas à une menace de mort. Mais ce qu’on oublie facilement, c’est qu’une menace n’est pas forcément mortelle et qu’elle n’en est pourtant pas moins dissuasive.

L’humain social
Que la vie d’un être humain ne soit pas menacée ne suffit pas à faire son bien-être. En effet, certains besoins humains découlent du fait que nous sommes des êtres de culture et des animaux sociaux. Un humain, en fait, une fois ses besoins primaires comblés (besoin de ne nourrir, de se protéger, de se soigner etc), va chercher à répondre à des besoins secondaires -parce que pas vitaux- mais néanmoins importants : son besoin d’affection, de se distraire, de partager, de communiquer et de trouver un sens à sa vie. Contrairement à un animal comme le léopard, nous avons donc besoin des autres pour vivre, nous reconnaître et nous sentir exister, d’une manière ou d’une autre. La solitude, ou, pire, l’exclusion sont autant de fléaux qui peuvent pousser un individu à la dépression, ou au suicide dans le pire des cas.

Or les sociétés humaines ont des codes, précis, qui décideront de ce qu’on tolèrera ou non au sein de la meute ; de ce qu’elle glorifiera, considèrera comme normal et de ce qu’elle rejettera. Ces codes sont plus ou moins globaux. Par exemple, le tabou de l’inceste est un code particulièrement répandu, que ce soit à travers les âges, les pays ou les classes sociales. À côté de ça, d’un pays à l’autre, d’un âge à l’autre certaines choses paraîtront normale à certaines sociétés et anormales à d’autres. Ainsi, aujourd’hui, un Français moyen – en général – trouvera anormal qu’une personne âgée de 60 ans se marie avec un-e adolescent-e de 15 ans. Pourtant, il y a quelques siècles, c’était encore monnaie courante, et c’est quelque chose d’assez répandu dans certains pays. Enfin, dans certains milieux ou d’un groupe d’âge à un autre, certaines choses seront glorifiées quand d’autres seront plus ou moins honteuses. Par exemple, regarder la télé-réalité chez les collégiens est quelque chose de cool. Chez des « intellectuels », c’est quelque chose de risible.

Bref, l’humanité a des codes, les pays ont des codes, les cultures ont des codes, les classes sociales ont des codes, etc, etc. Pour un extra-terrestre, intégrer ces codes serait long, fastidieux, et parfois tout ça lui paraîtrait inutilement compliqué ou complètement absurde. Mais pour nous autres qui avons grandi dans cette culture, qui avons assimilé ses codes à l’âge le plus tendre, c’est quelque chose de parfaitement normal. Sauf à partir du moment où on commence à interroger son éducation et qu’on se demande « Mais au fait, pourquoi on fait ça ? » Toujours est-il que certains de ces codes – aussi étranges, infondés, stupides ou dangereux soient-ils – continuent d’être défendus bec et ongles par les personnes ayant été socialisées par ces normes. Et ce, même quand des preuves concrètes leur démontrent que rien ne justifie de telles pratiques et qu’elles ont plus d’inconvénients que d’avantages (dans les cas où elles en ont). Alors la question est « pourquoi ? » Qu’est-ce qui peut pousser des gens à défendre des pratiques dangereuses, injustes, intolérantes, à modifier leur corps au point de se rendre malade ou de se blesser ou encore à perpétrer des actes barbares sur d’autres êtres vivants ?

Les normes
Ce qui peut pousser des milliers de personnes à perpétuer des pratiques aussi injustes qu’injustifiées sur d’autres êtres vivants ou sur eux-mêmes peut venir de choses diverses, mais à mon sens, le goût et les préférences est la dernière des raisons. Le goût est quelque chose qui n’est certes pas exempt d’influences, mais elles sont diverses et complexes et c’est ce qui fait que des goûts, d’un individu à un autre, varient. À partir du moment où un prétendu « goût » est partagé par presque la totalité de la population, ce n’est plus un goût, c’est un code social. Une norme. La question est, quel est l’intérêt de cette norme ?

D’une manière plus globale, déjà, on peut se demander quel est l’intérêt d’une norme ? Pourquoi les humains ont-ils besoin de faire un certains nombre de choses de la même manière ? Étant donné que l’être humain est un animal social et qu’il a besoin de reconnaissance pour vivre, on peut supposer que ce besoin de faire des choses identiques vient du besoin de se sentir unis, soudés, bref, de se sentir meute. Un humain entouré se sent plus fort et davantage en sécurité ; un groupe d’humains, d’ailleursest capable de faire davantage de choses qu’un humain seul. Notre force réside dans notre capacité à être solidaires, et chacun le sait, que ce soit consciemment ou pas. C’est pourquoi nous avons besoin de normes et c’est la raison pour laquelle les personnes qui n’y adhèrent pas sont rejetées. Le premier réflexe d’un humain va alors être de faire de son mieux pour coller à cette norme.

De prime abord, on peut donc considérer que les normes sont d’une part nécessaires et d’autre part bénéfiques puisqu’elles permettent d’unir et de souder les êtres humains. Là où l’usage de la norme devient problématique, c’est quand elle est trop restreinte et commence à exclure et/ou à considérablement brider les libertés individuelles.

J’en viens à la conclusion qu’il y a plusieurs types de normes, qu’on peut séparer en trois catégories : celles qui permettent d’unir les êtres humains et de favoriser une vie en société sereine et respectueuse (tuer c’est mal, frapper c’est mal, aider c’est bien etc.), celles qui découlent de notre histoire et qui font notre identité et qui, en soi, ne sont pas nécessaires – sauf en tant que normes, justement – (comme la pudeur, le tabou de l’inceste, le respect des morts etc) et, enfin, celles qui découlent d’une peur, d’une angoisse et à laquelle on a répondu par une norme abusive, restrictive ou dangereuse (la peur de manquer de nourriture qui nous a amenés à manger des animaux, la peur de voir notre espèce s’éteindre qui nous a amené à interdire l’homosexualité à et valoriser les rapports qui permettent de se reproduire etc).

La menace de l’exclusion sociale
Donc on a vu que l’humain était un être social, qui avait besoin des autres pour vivre et que pour vivre en communauté, il usait de règles plus ou moins officielles pour régir la meute et l’unir. Mais que se passe-t-il si des humains dérogent à ces règles ? On le constate dans de nombreux cas, le Groupe rejette ce qui est trop différent. Ce qui sort des normes, donc. Et c’est la raison pour laquelle les gens se plient à ces normes :  parce que toute personne qui ne s’y conforme pas risque la punition sociale : l’exclusion. Le rejet. Les moqueries. Or, pour un humain, qu’y a-t-il de pire que le rejet, en dehors de cas extrêmes comme la souffrance physique ou la menace de mort ? Si on fouille un peu dans les traumas communs et les souffrances psychologiques des humains, on se rend vite compte que ce qui amène l’humain à se mésestimer, voire à se haïr, c’est la négation de son humanité.

Or l’exclusion est une forme de cette négation. En refusant l’intégration dans la meute, on fait comprendre au rejeté qu’il n’a pas les qualités requises pour être considéré comme humain. Il est le « monstre », étymologiquement, donc, « celui-celle qu’on montre ». Et dans ce genre de cas, les séquelles psychiques peuvent être irréparables. Se faire nier son humanité est d’une violence inouïe : tu es un humain, mais tes semblables ne te considèrent pas comme tel. En bref, c’est une sorte  de perte totale de son identité, de ses repères.

Seulement voilà, dans notre société actuelle, on a tendance à considérer que les souffrances physiques et les menaces de mort sont plus dommageables que les souffrances psychologiques. C’est mésestimer le pouvoir des névroses, des traumas et autres souffrances psychiques. Ce n’est pas parce que ces souffrances sont invisibles qu’elles ne sont pas présentes, et leur existence sont autant d’entraves au bien-être et au libre-arbitre dont j’ai parlé au début de cet article. Car si l’exclusion est une souffrance -qui plus est une souffrance qui laisse des traces profondes- comme n’importe quel être vivant, on va chercher à la fuir. Et c’est normal.Alors entre une souffrance physique passagère (comme l’épilation), une « simple » modification corporelle (comme se faire blanchir la peau) ou de comportement (comme cacher son orientation sexuelle) et une souffrance durable, qui ne peut aller qu’en empirant (l’exclusion donc), le choix est fait. Et en effet, une chose que beaucoup d’êtres humains ont compris implicitement, c’est qu’une fois banni de la meute, il est très difficile de s’y réintégrer. Pire : on peut devenir le souffre-douleur du groupe. Celui sur lequel on crache pour permettre aux autres de se sentir unis entre eux, aux dépens du mouton noir. Car moquer une personne pour ses différences est quelque chose de typiquement humain : ça permet de montrer que nous, au moins, on se plie bien aux normes comme il faut. Qu’on est bien tous pareils. Pas comme lui, là.

Une fois qu’on a compris tout ça, on peut constater que les personnes qui croient que faire des choix sans faire attention au fameux « regard des autres », qu’il suffit d’assumer ses choix pour vivre libre, se fourvoient et ne prennent pas en compte le poids des normes sociales.  Dit comme ça, ça paraît effectivement très simple « d’assumer », mais si en face le prix à payer est trop élevé, se dire fier de ce choix sera bien compliqué. On ne peut pas assumer un choix – aussi juste et réfléchi soit-il – à partir du moment où il sera la cause d’une trop grande souffrance.

À quel moment une norme devient-elle une injonction ?
Pour éviter de tomber dans ce travers du culte du « chacun ses choix et puis t’assume », il devient nécessaire d’analyser les normes et de comprendre à quel moment elles se transforment en injonction. À noter ici que j’appelle « injonction » toute loi tacite qui force des personnes à agir à l’encontre de leur nature propre ou qui les bride dans leur choix et leur liberté. Alors, donc, à quel moment une norme n’est-elle qu’une norme – dans le sens bénéfique – et à quel moment devient-elle une loi empirique abusive et anormalement restrictive ?

Je pense qu’on peut parler d’injonction à partir du moment où une norme n’est effective que pour un groupe de personnes donné sous prétexte que ce groupe a une particularité quelconque, mais qui n’a pas à voir directement avec cette dite particularité. Prenons les femmes comme exemple – comme ça, je sais exactement de quoi je parle : une des injonctions les plus connues que subissent les femmes parce qu’elles sont femmes c’est l’injonction à la beauté. Une femme doit être douce, fine, jeune, fragile et glabre. Il faut qu’elle soit belle tout en donnant l’impression de ne pas faire d’effort en ce sens. Toute femme qui ne répond pas à ce genre d’injonction est exclue d’office, même si son physique ne lui permet pas d’y répondre. Par exemple, il existe une énorme intolérance qui frappe les femmes grosses. D’une part elles sont invisibilisées dans les médias, et d’autre part elles sont un peu le summum de ce que toute femme craint de devenir. Ça se remarque particulièrement dans les tiques de langages : pour insulter une femme, si on veut vraiment appuyer l’insulte, on rajoutera « grosse » avant. Grosse pute, grosse salope, gros thon, etc. Être grosse pour une femme, c’est ne pas répondre à cette image de fragilité qu’on attend du « sexe faible » : on attend d’une femme qu’elle ait l’air vulnérable. La force, l’opulence, sont des spécificités censées être masculines.

On voit donc ici qu’une association abusive (femme = faiblesse) force les femmes à correspondre à ce qu' »on » attend d’elles. On définit ce qu’elles sont à partir d’un idéal fantasmé au lieu de se fonder simplement sur la réalité et l’hétérogénéité qu’elle implique ; et, ainsi, on demande à toutes les femmes de coller à ce qui est soi-disant leur « nature » alors que cette définition ne saurait pas être plus éloignée de ce que la majeure partie d’entre elles sont en réalité. En bref, on peut donc dire qu’une injonction est une norme fantasmée qui pousse un groupe d’individus à altérer sa nature – physique ou mentale – pour coller à l’image qu’on a défini de lui de manière totalement arbitraire, voire malhonnête.

En conclusion
Alors sommes-nous libres ou aliénés ? Quelle est notre liberté ? Je crois qu’avec cet article, on a pu comprendre une chose assez simple : s’interroger, s’analyser, essayer de comprendre l’origine de nos choix, de notre caractère et de nos préférences est un moyen d’accéder à une liberté moins biaisée. L’ignorance n’est jamais que l’œillère qui nous permet d’ignorer les chaînes qui sont à nos pieds et de nous donner l’illusion qu’on marche sans entraves. Alors, afin de lutter contre les injonctions, qui sont autant de manières abusives de brimer des groupes d’êtres humains et qui les empêche d’agir librement, il est important d’interroger ses « choix ».  De comprendre d’où ils viennent et comment ils fonctionnent. Une fois qu’on a compris ces dits choix, leur origine et leur place dans la société, je pense qu’on peut alors réellement commencer à considérer qu’ils sont conscients et répondant à une liberté personnelle. En revanche, tant qu’on considèrera que nous sommes libres et que notre manière de vivre est dénuée de toute influence, nous ne seront jamais que des pantins ignorant des fils qui nous relient à notre marionnettiste.

Pour aller plus loin
Je le fais pour moi-même
Injonction poil au…
Mépris et misogynie ordinaire
Ceci n’est pas une injonction
Au sujet de la prohibition de l’inceste
Corps et société
La théorie du Bouc émissaire

Un grand merci à Stéphanie pour ses précieux conseils et la correction du texte.

Égalitariste

PS : Cher lecteur. Ça fait longtemps que j’avais pas posté, et j’espère que je t’ai manqué. J’aime bien manquer aux gens. Si j’ai mis du temps à écrire un nouvel article, c’est parce que j’ai perdu ma confiance en moi quelque part et que j’arrive pas à la retrouver c’est parce que j’ai été très occupée à faire diverses choses comme aider à créer le fanzine n°1 des Texte VS -recueil de témoignages liés aux violences sexistes- et que vous pouvez enfin en acheter un exemplaire en demandant à Tan (gentiment). Heureusement, l’écriture m’habite envers et contre tout et du coup, j’écris quand-même deux ou trois coups de gueule sur mon tumblr. Si je te manque, tu peux donc aller voir si je braille pas un peu de ce côté-ci. Voilà. Des bisous. Plein.

L’humour est une arme

Je vais parler d’humour. La chose à laquelle il ne faut pas toucher, parce que les inconditionnels de la liberté d’expression l’ont placée au panthéon. Parce que selon eux tout doit pouvoir être dit n’importe comment, sans réflexion, même le pire, et surtout quand c’est sous couvert d’humour. Mais voilà, l’humour a bien des formes. Et est parfois instrumentalisé. Peut-on accepter toutes les formes d’humour ? Et d’abord, qu’est-ce que c’est l’humour ? Comment ça s’inscrit sociologiquement parlant, dans notre vie ?

Le blogueur sociologue Denis Colombi en avait déjà parlé plein de fois sur son blog « Une heure de Peine » : l’humour n’est pas une entité abstraite détachée de tout code social. L’humour s’inscrit dans une logique, dans des règles définies par un mode de pensée global. Une prof que j’avais eu en cinquième disait qu’on riait de ce qui nous faisait peur. Le rire serait une barrière qui permettrait de définir les limites de ce qu’on accepte ou non. J’avais trouvé son analyse pertinente : on rit de ce qui n’est pas la norme, de ce qui sort des codes qu’on nous a inculqué pour mieux le rejeter. Si on rit de ce qui nous fait peur et de ce qui nous dérange, le rire se base sur notre vécu et notre éducation. Une personne qui aura intégré la xénophobie, la peur de l’étranger (« ils nous volent notre travail !« ) rira plus volontiers à des blagues racistes qu’une personne qui a réfléchi à sa peur de l’Autre et aura compris qu’elle n’est pas fondée. On peut donc choisir de quoi on rit en comprenant pourquoi on rit de certaines choses et pas d’autres et ce, en s’observant soi-même. Du coup, j’en viens à cette merveilleuse phrase de Tina Fey : « You can tell how smart someone is by what they laugh at. » (1)

hebergeur d'imageImage issue du tumblr « Feminist Disney«  

Je sais que ça énerve beaucoup de gens, mais oui, le rire se pense. L’humour s’analyse, se réfléchit. Ce n’est pas parce que le rire est destiné à être amusant, à détendre et à faire oublier les tracas du quotidien qu’il faut le laisser de côté. On analyse la colère, la tristesse, la peur, pourquoi est-ce qu’on ne pourrait pas analyser le rire ? L’humour serait une sorte de chose sacrée, comme la foi chez les religieux ? Une chose à laquelle il ne faudrait pas toucher, sous peine de comprendre à quel point elle est fragile quand on commence à poser des questions ?

Le droit de rire de tout avec Desproges
La plupart du temps, quand on commence à pointer le rire du doigt, à dire que non, là, cette blague pose problème pour x ou y raison, les gens s’insurgent et appellent Desproges à la rescousse : « olala, on peut rire de tout mais pas avec n’importe qui, hein ! *wink wink* ». C’est amusant parce que cette phrase renvoie l’empêcheur de rire en rond au placard, le décrédibilisant d’office (qui fait le poids face à Desproges ?). Cet humoriste de renom devient alors une sorte d’entité divine qu’on invoque un peu à tout va sans trop réfléchir à ce qu’il voulait dire par là. Le citer permet de « remporter » le débat sans se fouler. Après tout, Desproges était le dieu de la rhétorique humoristique, et beaucoup de personnes l’admirent aussi bien pour son humour que pour sa politique du rire. Il est convenu de dire que Desproges était intelligent et anticonformiste. Un modèle, en bref, pour beaucoup d’entre nous. Ainsi, celle ou celui qui cite Desproges dans un débat sur l’humour « gagne » car il met l’aura de Desproges de son côté : le « on peut rire de tout mais pas avec n’importe qui » est en fait une forme sophistiquée et pseudo-intellectuelle de sous-entendre que l’autre n’a pas d’humour et qu’il fait honte au Dieu du Rire : Desproges. Nous avons là l’exemple parfait de l’argument d’autorité.

Ce qui est amusant c’est que beaucoup de gens citent Desproges en détournant complètement sa phrase. En effet, il dit bien « on peut rire de tout, mais pas avec tout le monde », mais cette phrase n’est que la conclusion d’un de ses réquisitoires des flagrants délires. Plus précisément celui fait contre Jean-Marie Le Pen, personnage politique que Desproges, rappelons-le, méprisait. Cette conclusion, donc, était la réponse faite à un exposé qu’il avait fait lors de ce réquisitoire dont les questions principales étaient « peut-on rire de tout ? » et « peut-on rire avec tout le monde ? », démonstration :

« Alors, le rire, parlons en et parlons en aujourd’hui alors que notre invité est Jean-Marie Le Pen. Car la présence de monsieur Le Pen en ces lieux, voués plus souvent à la gaudriole para-judiciaire, pose problème. Les questions qui me hantent sont celles-ci : premièrement peut-on rire de tout ? Deuxièmement peut-on rire avec tout le monde ? À la première question je répondrai oui sans hésiter. […] S’il est vrai que l’humour est la politesse du désespoir, s’il est vrai que le rire sacrilège blasphématoire que les bigots de toutes les chapelles taxent de vulgarité et de mauvais goût, s’il est vrai que ce rire peut parfois désacraliser la bêtise, exorciser les chagrins véritables et fustiger les angoisses mortelles alors oui, à mon avis on peut rire de tout, on doit rire de tout. De la guerre, de la misère et de la mort. […] Deuxième point, peut-on rire avec tout le monde ? C’est dur. Personnellement, il m’arrive de renâcler à l’idée d’inciter mes zygomatiques à la tétanisation crispée. C’est quelque fois au dessus de mes forces dans certains environnements humains. La compagnie d’un stalinien pratiquant par exemple me met rarement en joie. Près d’un terroriste hystérique je pouffe à peine. Et la présence à mes côtés d’un militant d’extrême droite assombrit couramment la jovialité monacale de cette mine réjouie.« 

On le voit donc ici, Desproges n’a jamais dit qu’on ne pouvait pas rire de n’importe quoi avec tout le monde parce qu’il existait des crétins manquant d’humour, mais qu’on ne pouvait pas rire de tout avec n’importe qui parce que certains ont des idées politiques trop dérangeantes pour qu’on accepte de rire avec eux. Ce monologue humoristique est un moyen, pour Desproges, de faire comprendre qu’il ne veut pas être mis dans le même sac que Le Pen et qu’il refuse de rire avec lui. Pourquoi ? Parce qu’il ne partage pas ses idées, et donc ses sujets de rigolade. Desproges montre clairement qu’il a compris quelque chose d’important : le rire est un outil de cohésion sociale. C’est un moyen de lier les troupes et de créer de la complicité. En riant des homosexuels, on prend le risque de créer des liens avec les homophobes, qu’on le veuille ou non. Tout comme en riant des intolérants, on crée des liens avec les opprimés. Ainsi marche le rire. Rire est donc un choix. Un choix politique, un choix social, une manière de se placer en société par rapport à ses contemporains. Il est donc important, oui, de prendre garde à ne pas rire avec n’importe qui quand on rit de n’importe quoi.

L’humour, ce pouvoir, cette puissance
Le problème, avec l’humour, c’est qu’il donne une forme de pouvoir et de charisme que chacun veut s’approprier d’une manière ou d’une autre, et si possible le plus rapidement et le plus simplement possible. Après tout, être celui qui fait rire le groupe, c’est être celui qui mène la danse. Faire rire, c’est avoir du pouvoir car on range de son côté les rieurs en définissant par la raillerie c’est qui est acceptable et ce qui ne l’est pas. C’est entre autres pour ça qu’une personne qui ose répondre à celui qui tente de faire rire « tu n’es pas drôle » se verra répondre « t’as pas d’humour ». Si on tente de traduire ce genre d’altercation, on s’aperçoit que le véritable sens caché pourrait être le suivant : Je tente de faire rire le groupe en pointant du doigt quelque chose (la zoophilie, le racisme, l’eugénisme, l’homosexualité, une tradition étrangère, peu importe). Untel me répond que pointer du doigt cette chose est pas drôle parce qu’encourageant un système auquel Untel n’adhère pas. Untel refuse donc de me donner du pouvoir. La frustration de ce pouvoir refusé m’entraîne à nier chez mon opposant la capacité de reconnaître un potentiel meneur, à savoir dans ce cas, moi. Et donc à répondre « tu n’as pas d’humour ». Sous-entendu « tu ne sais pas ce qui est drôle alors que moi je le sais. Je te suis supérieur car je sais ce dont on doit rire, et tu es bête de ne pas le reconnaître en riant de ma blague ».

Je rappelle quand même qu’il n’y a pas si longtemps encore, le droit de rire était dicté par le roi. La cour attendait toujours de voir si le roi riait pour rire à son tour. Preuve s’il en est que le rire est bien l’apanage des puissants. Celui qui dicte ce dont on peut rire, c’est celui qui place les normes, qui définit les limites, qui dit ce qui est acceptable et ce qui ne l’est pas.

hebergeur d'imageImage issue du tumblr « Feminist Disney«  

Et étrangement, les personnes les plus souvent accusées de manquer d’humour sont les gens qui remettent en cause l’ordre établi, les limites existantes et intégrées par chacun (qu’elles soient bonnes ou mauvaises) : féministes, véganes, anarchistes, anti-capitalistes, anti-racistes, hétéo-solidaires et LGBT et j’en passe. Mais n’est-ce pas parce que ces personnes ont interrogé l’humour et refusent de rire de ce qui, une fois de plus, conforte l’oppresseur dans son rôle de puissant ? De la même manière, un noir -par exemple- qui refusera de rire à une blague raciste déstabilise son interlocuteur parce qu’il montre qu’il lui refuse un pouvoir. Si c’est un blanc à qui il refuse ce pouvoir, le refus prend tout son sens.
Montrer qu’on refuse de rire est donc un acte qui demande du courage car, sans qu’on s’en rende forcément compte, il y a un rapport de force qui se met en place et qu’il faut apprendre à contrer quand le besoin s’en fait sentir. Refuser ouvertement de rire à ce qui communément amuse la masse est donc un engagement social et potentiellement politique. En refusant ainsi de rire d’une catégorie opprimée avec le « meneur », on lui fait savoir qu’on ne lui reconnaît pas le droit de brimer un groupe donné (qu’on en fasse partie ou non).

La mode du cynisme et de l’anticonformisme
Aujourd’hui, un des moyens de s’approprier ce pouvoir qu’est le rire, c’est de jouer la carte de la désinvolture, du cynisme. Pour faire rire -et donc avoir du pouvoir- on doit savoir se vendre auprès de ses contemporains. Et pour ça, le cynisme tel que la plupart des gens le conçoivent (donc mal, nous verront ça plus bas) est un moyen simple et efficace. Qu’on ne se voile pas la face, aujourd’hui être cynique, anticonformiste ou adepte de l’humour noir est une mode, un truc cool et surtout, donc, un truc de puissant. En effet, qu’il est facile de se foutre de tout, d’avoir l’air neutre, quand on est dans le haut du panier. Bref, cette mode consiste à revêtir la peau d’un personnage désabusé ressemblant aux célébrités ou aux personnes charismatiques qu’on a pu voir passer sur nos écrans. Que ce soit les fameux personnages blasés joués par Bruce Willis, les figures cyniques comme Dr House ou Stark (IronMan), ou encore les comiques désinvoltes comme Desproges et Coluche, n’importe qui aujourd’hui rêve d’avoir cette forme de charisme qui donne l’impression d’être au-dessus de tout. Alors on s’inspire des personnages sus-cités, on se base sur des répliques de South Park, et on tente d’atteindre ce charisme je-m’en-foutiste sans vraiment se demander si le but est réellement de se foutre de tout en vrai et de ne réfléchir à rien. Cette mode se traduit au final par une sorte de singerie de ces grands personnages. Autrement dit, beaucoup tentent d’adopter le ton, la forme sans se soucier du fond, du pourquoi et du comment. Pour comprendre tout ça, tentons de retrouver les vraies définitions. C’est quoi le cynisme ?

Le cynisme tire son origine de la Grèce antique et le pratiquant de cet art le plus connu aujourd’hui était Diogène. Diogène, philosophe anticonformiste, est célèbre pour plusieurs raisons -avérées historiquement ou non-, mais ma préférée est celle de son altercation avec Alexandre le Grand à qui il aurait dit « ôte-toi de mon soleil » quand ce dernier a voulu s’adresser à lui du haut de sa royale présence. La politique du cynisme, donc, était à la base, celle-ci :

« Cette école a tenté un renversement des valeurs dominantes du moment, enseignant la désinvolture et l’humilité aux grands et aux puissants de la Grèce antique. Radicalement matérialistes et anticonformistes, les Cyniques, et à leur tête Diogène, proposaient une autre pratique de la philosophie et de la vie en général, subversive et jubilatoire. »
Wikipédia

Le but du cynisme serait donc d’enseigner l’humilité aux puissants. Chose étrange, aujourd’hui, tous ces cyniques auto-proclamés font, bizarrement, partie des puissants (ou plutôt des privilégiés), mais en plus, usent de ce prétendu cynisme sur… Les catégories opprimées. Ainsi il sera courant de voir ces grands anticonformistes de 4Chan et 9Gag taper sur les femmes (« va me faire un sandwich » étant une sorte d’hymne qu’ils servent à toutes les sauces) ou les Noirs, des blogueurs comme l’Odieux Connard expliquer doctement avec une dose surchargée d’ironie aux féministes qu’elles n’agissent pas correctement (tout en restant bien assis dans son fauteuil à ne rien foutre, sinon c’est pas marrant), des amis qui feront des blagues homophobes ou racistes et qui répondront ensuite, si jamais on s’insurge, « non mais moi je suis anticonformiste, tu sais bien ». Finalement, on cache son manque de réflexion, son discours creux et ses blagues bêtement répétées par un concept emprunté à des intellectuels pour donner l’impression que cogitation il y a alors qu’il n’en est rien. L’art de manier la rhétorique, de faire une belle phrase bien formulée devient plus important que le fond des choses qu’on a à dire. Et les remises en question deviennent superflues.

Dans la même veine, l’anticonformisme (et donc l’humour anticonformiste, par extension) est lui aussi spolié. Anticonformisme signifie radicalement contre ce qui est conforme. L’idée est donc qu’un anticonformiste va à contre courant des pensées consensuelles et admises du moment. Diogène était anticonformiste. Desproges était anticonformiste. Malheureusement à l’heure où enfin ce qui était conforme (que les Noirs, les LGBT et les femmes restent à leur « place ») commence à ne plus l’être et qu’on envisage enfin que des hiérarchies existent et qu’elles ne sont pas éthiquement justifiables ; des personnes, mécontentes de ces avancées sociales, se permettent de déverser leur bile en se taxant d’anticonformistes. Sauf que ces personnes ne sont pas anticonformistes. Certes elles vont à l’encontre des idées égalitaristes et humanistes qui commencent réellement à être entendues depuis un siècle et donc à devenir conformes, mais eux ne brisent pas des idées sociales avec des idées nouvelles. Ils brisent des idées sociales avec des idées caduques. Et cette manie à un nom qui n’est en rien synonyme d’anticonformiste, c’est le terme « réactionnaire ». Ce qui signifie, d’après le dictionnaire « opposé au progrès ». Nous avons donc là des personnes opposées au progrès social qui tentent de faire croire qu’elles sont pour le progrès en vantant des idées désuètes. Encore une fois, nous sommes donc en face d’imposteurs qui reprennent des discours humanistes en leur piquant leur vocabulaire (qui est bien vu par le peuple) afin de redonner valeurs à des idées obsolètes vouées disparaître.

Humour et intolérance
En fait le problème de cette mode du cynisme, de l’anticonformisme, du second degré et de l’humour noir, c’est qu’ils ont perdu leur sens quand les membres des classes dominantes se les sont réappropriés pour justifier leur oppression et les méthodes qui en découlent. Autrement dit, ces gens qui prétendent être anticonformistes, cynique, adeptes du second degré et de l’humour noir ne font qu’essayer de mettre un mot qui passe mieux sur leurs méthodes d’oppression et leur volonté de ne pas remettre en question leurs privilèges. Bref, ils tentent de faire passer des vessies pour des lanternes, de noyer le poisson pour mieux endormir la vigilance des opprimés qui sont visés par cet « humour ». Car l’humour, au yeux de la société, excuserait tout. Si c’est « pour de rire » alors, on peut dire les pires atrocités, car, enfin, ce n’est pas sérieux. Il faut donc apprendre à déceler à quel moment l’humour est dirigé « contre », et à quel moment il permet de rire « avec ».

Beaucoup d’oppresseurs et autres membres des classes dominantes l’ont bien compris et fort bien intégré. Et puisque aujourd’hui être ouvertement raciste, sexiste, homophobe, bref, intolérant est mal vu (grâce aux avancées égalitaristes qui découlent des luttes des différentes minorités), ils tentent de déguiser cette intolérance en faisant passer ça pour de l’humour. Ainsi, des gens comme Aldo Naouri (médecin) vont dire des choses comme « violez votre femme » à un client et tenter de faire passer ça, ensuite, pour quelque chose sans importance, une simple parole jetée en l’air, inoffensive parce que prétendument humoristique. Niant ainsi qu’en tant que médecin ses conseils sont perçus comme paroles d’évangile, niant que la culture du viol fait des ravages et que le viol est beaucoup fantasmé et niant ce qui a pu le pousser à tenir de tels propos. Car pourquoi a-t-il dit une telle chose ? Il avait en face de lui un homme qui venait le voir parce que sa femme ne voulait plus coucher avec lui et qui attendait une solution. Quel cheminement s’est fait dans la tête de cet homme qui a entendu son médecin lui dire « viole ta femme », même pour rire ? Est-ce que ce qui était drôle ce n’était pas le mot « viol » ? Comme si la simple idée qu’on puisse violer sa femme était risible ? Que sa femme on ne la viole jamais, hein, on la baise, à la rigueur, on la force un peu, mais bon, c’est normal, c’est son devoir d’épouse. Je parlais plus haut du fait que le rire était un refus, un moyen de placer ses limites : quelles étaient les limites posées là ? L’idée que violer sa femme c’est pas bien ? Ou l’idée que violer sa femme, c’est pas possible ?

Bref, ce déguisement qu’est l’humour pour masquer l’intolérance est une arnaque. Je dirais même une double arnaque. Car non seulement on tente de nous tromper avec l’idée selon laquelle l’humour excuse tout, mais en plus les membres des classes dominantes définissent l’humour sans consulter ceux qu’ils oppressent. D’une manière ou d’une autre, avec ce type d’humour, les opprimés sont perdants. Parce qu’on leur définit ce dont ils doivent rire ou non : en plus de la parole, donc, on leur vole le droit d’être blessé et on les oblige à rire, même de ce qui les heurte (sans quoi, ils passent pour des losers, des coincés du cul incapables de s’amuser).

La dictature de l’Humour
Il est clair, donc, qu’aujourd’hui, dans certaines situations on est tenu de rire. Le seul choix qui reste c’est soit de se fondre dans le moule et de partager l’hilarité commune, soit de ne pas rire et de devoir se justifier, et ainsi, prendre le risque de se voir coller l’étiquette de « chieur » ou de « coincé ». Prenons un exemple courant : un groupe d’amis parlent de Marc -ici présent- et de ses « manières de gay ». Marc, hétéro convaincu, ne se laisse pas abattre et grossi le trait en jouant la « tafiole » de manière complètement stéréotypée (avec les manières efféminées et tout le toutim). Antoine -ici présent également-, homosexuel, se voit placé devant ce genre de « choix » : soit il rigole avec tout le monde d’un stéréotype qui est censé le représenter mais dans lequel il ne se retrouve pas, soit il ne rigole pas, auquel cas il est possible qu’on lui demande pourquoi ça ne le fait pas rire. Et s’il explique pourquoi, il y a de fortes chances pour qu’on lui réponde le « oah c’est bon, c’est de l’humour ! » habituel.

hebergeur d'imageIllustration par Lematt

Beaucoup considèrent qu’ils sont dans leur bon droit de décider de ce dont l’autre peut se plaindre et de ce dont il peut rire, comme à l’époque des rois dont j’ai parlé plus haut. Souvent avec les opprimés, mais pas seulement. Toujours est-il que selon moi, c’est un manque d’empathie que je trouve au final, assez cruel, car non content de blesser la personne une fois en se moquant d’elle (ou de ce qu’elle est, ce qui exactement pareil), on lui refuse le droit de s’insurger et de dire qu’elle a été blessée. Finalement, toute personne de qui on se moque préférera alors encaisser sans rien dire plutôt que de prendre un coup supplémentaire par dessus. Et c’est ainsi que l’humour oppressif fonctionne : on tient l’autre en respect, s’il ne veut pas être exclu du groupe, il doit accepter qu’on se moque de lui sans rien dire, et même rire avec les autres. On lui impose donc un faux choix, et au final, on le piège : soit tu acceptes la potentielle solitude qu’entraînera ta « rébellion », soit tu acceptes qu’on te marche sur la gueule, et tu te sentiras seul dans ta détresse. Dans un cas comme dans l’autre, la sensation d’être exclu reste présente.

La différence entre rire de tout et se moquer de tout

Alors après toute cette lecture, les adeptes de l’humour me diront que je restreins considérablement leur liberté de rire de tout, citée au début par Desproges. Mais cet article ne vise nullement à dire qu’il faut cesser de rire de tout. Au contraire. J’essaye d’expliquer la différence entre « rire de » et se « moquer de ». Car la différence est cruciale. Se moquer de, c’est rire contre. Rire de, c’est rire avec. On peut rire du viol avec une victime de viol. On peut rire du sexisme avec une femme, et même avec une féministe (oaaah, dingue). On peut rire du racisme avec un arabe. On peut rire du handicap avec un handicapé mental ou moteur. On peut rire de tout. Mais pas contre tout. Parce que se moquer de, c’est exclure la cible de la moquerie. Alors que rire avec elle c’est l’intégrer dans le groupe, dans la société. Alors quand vous faites une blague, posez vous la question : quel est mon but ? Est-ce que je cherche à exclure ? Ou est-ce que je cherche à intégrer ? Et si je cherche à intégrer, est-ce que c’est réellement visible ? Est-ce que ce n’est pas maladroit ?
Et dans l’éventualité où votre blague vexe malgré votre but d’intégrer, souvenez-vous que la meilleure des réactions, c’est de présenter des excuses. Des excuses sincères, du genre « pardon, j’ai mal agi » et surtout pas « désolé que t’aies pas compris » (qui sous-entend « désolé que tu sois con », hein). En agissant ainsi, vous faites preuve d’humilité et vous montrez que votre but n’est pas d’agir comme un meneur assoiffé de pouvoir dont je parlais plus haut. Présenter des excuses à une personne blessée par une blague est une politesse élémentaire que trop de personnes dédaignent, par orgueil.

Un exemple qui illustre assez bien ce que j’essaye de faire comprendre ici, c’est une expérience que j’ai eu avec un handicapé mental, que nous nommerons Charles, quand je travaillais en tant qu’animatrice spécialisée. Charles ne savait pas parler mais comprenait très bien les gens qui lui parlaient et savait répondre de manière rudimentaire avec des signes et des expressions. Un jour, alors que j’étais avec lui en train de vaquer à diverses besognes, je m’arrête en plein mouvement, ayant oublié ce que je voulais faire. Je me tourne vers lui et dis « merde j’ai oublié ce que je suis venue foutre ici ! Qu’est-ce que je voulais faire Charles, aide-moi ! » et il a rigolé en se montrant lui-même me faisant comprendre avec un air réprobateur qu’il ne pouvait pas me répondre et que j’étais bien bête de lui demander de l’aide. On a rigolé pendant un bon quart d’heure. Ensemble. Cet exemple est parlant dans le sens où nous avons pu rire ensemble de son handicap parce que, en quelque sorte, Charles m’y avait autorisée en en riant lui-même. Il m’a autorisée à rire avec lui de quelque chose qui pourrait le faire souffrir afin qu’ensemble on dédramatise un état de fait qui peut sembler être terriblement triste. Si ça avait été moi qui lui avait dit qu’il était bien bête d’essayer de parler, la situation aurait été totalement différente et certainement pas drôle pour lui. Nous avons pu rire parce que je lui ai laissé le choix : c’était à lui de dire s’il pouvait ou non rire de sa particularité.

Je pense donc que laisser le choix aux personnes, de rire de ce qui les fait souffrir (ou pourrait les faire souffrir) à cause d’un système social qui les oppresse de manière partiale et injuste, est un geste important, un témoignage d’empathie qui devrait être considéré comme normal. Il s’agit là de considération de l’Autre. Et ça s’apprend avec l’acceptation du fait qu’on peut faire des erreurs (rire d’un sujet sensible chez une autre personne) et que les reconnaître n’est non pas une faiblesse, mais une force, car elle est la preuve qu’on sait humblement écouter autrui au lieu d’écouter son égo.

En conclusion
Le titre disait « l’humour est une arme » : on peut s’en servir pour libérer ou pour oppresser. Je crois qu’on a pu voir à quel point c’était vrai. L’humour peut permettre bien des choses. Il peut aussi bien exclure, mépriser, blesser voire briser ou à l’inverse renverser des codes sociaux et mettre à bas des oppressions, permettant ainsi une meilleur cohésion sociale pour ceux qu’on a coutume d’humilier et d’exclure. L’humour est une des armes tranchantes permettant de tailler la société à son image. À notre échelle, nous perpétuons des valeurs, des idées, des habitudes, et l’humour est un moyen de les définir. À chacun de choisir lesquelles, pourvu que ce choix soit conscient.

(1) Traduction (approximative) : « Tu peux dire combien une personne est intelligente en observant ce dont elle rit. »

Pour aller plus loin :
Le rire. Essai sur la signification du comique, par Henri Bergson : [x]
Le Politiquement Incorrect : [x]
Le second degré : [x]
La pure provocation : [x]
Sortir de sa boîte : [x]
Oh, ça va, c’est pour rire ! [x]

Merci à Denis Colombi pour ses conseils durant la rédaction de cet article et à Stéphanie pour la correction des fautes d’orthographe.

« Satire is traditionally the weapon of the powerless against the powerful. I only aim at the powerful. When satire is aimed at the powerless, it is not only cruel—it’s vulgar. »
Molly Ivins

Égalitariste