L’humour pour les nuls

Depuis quelque temps, à force de l’ouvrir au sujet de l’humour, mes amis militants et moi, on a fini par atteindre certaines oreilles. Et, comme on pouvait s’y attendre, nos propos et nos revendications n’ont pas été du goût de tout le monde. Il faut dire que le sujet est délicat dans une société où il est de bon ton de dire « qu’on peut rire de tout mais pas avec tout le monde » et ce sans même se demander pourquoi et dans quel contexte Desproges a bien pu dire ça.

Bref, captain obvious to the rescue, les gens veulent rire de tout. Ou plutôt, ils veulent rire de ce qu’ils veulent sans se prendre la tête et surtout, sans réfléchir. Il est souvent amusant de constater que les grands défenseurs du droit au rire de tout sont les premiers à se moquer des femmes (ou autre groupe de personnes opprimées) en les renvoyant à la cuisine (ou autre cliché puant) pour ensuite crier à la misandrie (ou autre intolérance inversée qui n’est que de l’égo de privilégié bafoué) quand on ose se foutre de la gueule des machos (ou autres intolérants notoires) alors que s’ils n’étaient pas machos, ils ne se sentiraient pas visés, mais passons. Je ne suis pas ici pour enfoncer publiquement ces personnes au second degré opportuniste. Encore que. D’une manière plus générale, les gens ne veulent pas réfléchir à ce que leur comportement implique. Et c’est la raison pour laquelle le Cynico-fataliste est si à la mode : ça permet de se donner un genre, un charisme alors qu’il s’agit purement et simplement de paresse, pour ne pas dire de lâcheté.

Les gens veulent rire de tout donc, et craignent pour leur droit à continuer de dire « oogah boogah » devant un noir quand on dénonce leur humour intolérant. Alors pour commencer, j’aimerais rappeler un détail simple (puisqu’on nous a souvent traité de fachos désireux de brider la liberté d’expression, aha) : on ne cherche pas à vous empêcher d’être intolérant, légalement parlant. Je vous en prie, soyez-le. Vous êtes libres de l’être. C’est la loi qui le dit. Cette loi qui a été façonnée par une majorité d’hommes blancs cis et hétéros aisés, soit dit en passant. Vous êtes libres d’être des imbéciles irrespectueux qui perpétuent l’oppression. Tout comme nous, nous sommes libres de dire que vous êtes intolérants, que votre humour est un outil qui vous permet de perpétuer une oppression qui favorise la perpétuation de vos privilèges et que ce n’est pas normal. Parce que, désolée de vous l’apprendre, mais la liberté d’expression, ça marche dans les deux sens. Et je suis au regret de vous annoncer que si ce qu’on dit vous dérange, c’est exactement le but recherché.

Mais qu’à cela ne tienne, si j’ai créé ce blog, c’est parce que je ne crois pas qu’il existe de causes perdues. Ou plus simplement, je crois que tout changement est possible, pourvu qu’on s’en donne les moyens. Je ne suis donc pas avare d’engagement et d’efforts et c’est la raison pour laquelle j’ai décidé de répondre à la grande question que le Cynico-fataliste se pose quand il nous entend, nous autres défenseurs des droits des opprimés, mugir dans ses campagnes :

« Mais si on ne se moque plus des opprimés, de quoi allons-nous rire ? »

 Je passerai sur le fait que cette « question » démontre à quel point le Cynico-fataliste de base n’est rien d’autre qu’un citoyen sans imagination embourbé dans une culture du je-parle-avant-de-réfléchir et je vais me contenter de donner aussi bien des outils que des idées pour démontrer à ce pauvre hère que si, même sans rire des opprimés, on peut encore s’amuser, rire et exprimer sa joie de vivre.

L’humour facile
Pour commencer, il faut noter que l’humour est un art qui n’est pas facile à maîtriser. Comme a pu le dire Desproges (encore lui !) : « Mais elle est immense, mon cher, la prétention de faire rire ! » Car oui, faire rire n’est pas facile, surtout si on se pique de le faire en professionnel. Amuser quelques copains est bien plus aisé que de faire rire un parterre d’inconnus prêts à vous mettre au tapis pour peu que votre humour ne les touche pas. Toutes les personnes qui ont un jour essayé de s’attirer les faveurs du public par l’humour le savent. Et c’est pourquoi, certaines personnes, cédant à la peur et à la facilité, vont décider de rester le cul au chaud dans des valeurs sûres, sans avoir à se mouiller.

Selon moi, il existe trois valeurs sûres en terme d’humour : le caca (et tout ce qui est très très sale d’un point de vue social ; ne niez pas, rien qu’en lisant le mot « caca » vous souriez), le sexe (et tous les tabous qui tournent autour) et ce qui n’est pas la « norme » (ou ces connards d’extrémistes qui veulent changer le monde et/ou sont trop différents de l’homme cishet blanc). Bref, comme je l’ai dit dans mon précédent article sur l’humour, on rit de ce qui dérange, de ce qui est différent et de ce qui est tabou. En règle générale, les mauvais humoristes en manque d’inspiration vont donc faire un gloubi-boulga de ces trois « valeurs sûres » de la manière la plus plate et la plus convenue possible. Combien d’humoristes masculins se sont déguisés en femmes pour faire rire, par exemple ? Parce que oui, convenons-en la féminité c’est tellement ridicule qu’il n’y a que les femmes (ces êtres soumis) pour bien la porter. Parmi ces trois valeurs sûres, certains humoristes ont su malgré tout tirer leur épingle du jeu en faisant passer un message plus profond à travers un écran de vulgarité volontairement outrancière. Je pense par exemple à Reiser et ses dessins humoristiques sur la sexualité au travers desquels il caricaturait une société pudibonde et hypocrite. (Cependant, qu’on ne me fasse pas dire ce que je n’ai pas dit, Reiser aussi a eu son lot d’humour oppressif et n’était pas parfait à tous les niveaux.) Ici, la valeur sûre qui m’intéresse est la troisième. Ce qui n’est pas la norme. Il est extrêmement facile de faire rire un public avec quelques blagues sexistes, racistes, validistes ou transphobes (liste non exhaustive). On fait appel aux bas instincts de son public et on se pique de faire de l’humour anticonformiste, et paf, le tour est joué : sans s’assurer le panthéon, on se créé un noyau de fans.

J’insiste sur le fait que c’est à la portée de n’importe qui. Un peu d’aisance en matière de comédie, une blague sur les homos qui sont vraiment des pédales, et un peu de mauvaise foi (« je suis subversif moâ, madame ») et hop, c’est parti. C’est tellement courant que c’en est navrant : la majorité des web-humoristes, des nouveaux artistes de stand-up ou des chroniqueurs de radio le font. Et tous se targuent d’être anticonformistes. Si bien que leur prétendue subversivité en devient étrangement conforme. Parce que soyons honnêtes : ces « artistes » qui auront sombré dans l’oubli dans une dizaine d’années ont deux problèmes. Le premier (et le moins grave) c’est qu’ils ne renouvellent absolument pas leur art (l’humour) et que donc, ils ne lui apportent rien. Et le second c’est que dans l’espoir de gagner le plus rapidement possible la notoriété ils empruntent sans se poser de questions les sentiers battus les plus célèbres – y compris ceux qui sont problématiques – et passent là où leurs aînés sont déjà passés mille fois. Alors subversive leur intolérance ? Que nenni. On ne saurait faire plus conforme et plus facile, en réalité.


Rire de tout

Tous ces artistes qui s’insurgent quand on dénonce leur humour intolérant usent donc du prétexte « je veux rire de tout ». Me concernant, je trouve quand-même étrange que ces personnes souhaitant rire de tout se cantonnent uniquement à des sujets qui ont déjà été utilisés mille fois au lieu d’expérimenter et de créer du neuf. C’est pourtant simple, quand on y pense : pourquoi rire des trans quand vous pouvez rire des transphobes ? Pourquoi rire des Noirs quand vous pouvez rire des racistes ? Ces grands rigolos auraient-ils peur de se mettre la masse dominante à dos ? Pour des gens subversifs, ils font preuve de bien peu de courage.

Parce que soyons clairs, il est facile de rire des plus faibles, des plus moqués, des plus démunis. C’est enfantin : il n’y aura que peu de monde pour les défendre et beaucoup pour en rire. En revanche, rire de la majorité haineuse, celle qui a du pouvoir, celle qui peut vous faire taire si elle le souhaite pour pouvoir continuer d’utiliser le mot « pédé » comme insulte, de renvoyer les femmes à la cuisine et de traiter Taubira de singe, ça demande un peu plus de gonades. Rire en dénonçant les travers de la société plutôt que de les renforcer est tout un art complexe et qui n’est pas à la portée du premier venu (surtout si ce dit premier venu a la flemme de réfléchir). Parce que ça demande du talent, mais également de la réflexion, de l’introspection et de la culture. Pour faire de l’humour de haute volée, il faudra apprendre à faire autre chose que pointer du doigt des minorités en faisant la grimace d’un air entendu en se faisant lécher les bottes par un parterre de fans lobotomisés.

Selon moi, au même titre que tous les autres Arts, l’humour est un moyen de façonner le monde dans lequel on vit. Là encore, je l’avais dit dans mon précédent article sur le sujet, on rit de ce qui n’est pas la norme, donc on la définit. En riant de l’intolérance, en la présentant comme quelque chose d’anormal, vous redéfinissez la norme et ce, pour un monde de tolérance et de respect. D’ailleurs, notons que les artistes qui ont connu une postérité sont ceux qui se sont montrés avant-gardistes et qui ont contribué à révolutionner notre société, que ce soit d’un point de vu artistique, moral ou les deux. Les génies sont ceux qui ont su modifier les goûts du public et non pas ceux qui ont modifié leur art en fonction du public. Autrement dit, en encourageant une intolérance qui existe déjà, les artistes comiques n’encouragent aucune réflexion et donc aucun changement. C’est ce qui me fait dire qu’ils sont voués à l’oubli malgré le fait qu’en attendant, ils ralentissent les progrès sociaux en matière d’égalité.

Tous ces humours non-intolérants possibles
Nous en venons donc au nerf de la guerre : mais de quoi rire alors ? Quels types d’humour sont possibles si on doit arrêter de taper sur les femmes, les pédés et les Noirs ? Comment les manier sans tomber dans les bras menteurs de la facilité ? La liste des différents types d’humour est longue : humour par l’absurde, l’auto-dérision, le comique de situation, la création de personnages humoristiques, les jeux de mots, l’humour noir (le vrai), la satire (ou cynisme), le méta humour (l’humour sur l’humour), le comique d’observation, l’humour de référence, l’anti-joke etc. Analysons-en quelques uns pour que vous ne tombiez pas en panne sèche de blague, des fois que vous décidiez (ça va, on peut rêver) d’arrêter d’être des humoristes qui encouragent l’exclusion sociale des minorités.

Commençons par l’humour par l’absurde. Ce type d’humour fonctionne sur la base du décalage entre les attentes et les habitudes du public et la logique qui sera présentée lors du sketch ou de la blague. En règle générale, c’est amené à l’aide de syllogismes, c’est à dire une logique qui, mal utilisée, peut amener à des paradoxes ; paradoxes cependant non démontables si on a habilement amené le public à accepter la logique du syllogisme au préalable. Plus exactement, on entraîne le spectateur vers un raisonnement illogique en lui faisant admettre des choses qui lui paraîtront logiques. En le piégeant ainsi, on crée le décalage, la gêne et donc le rire.
Exemple d’humour absurde : Tout ce qui est rare est cher. Un cheval bon marché est rare. Donc un cheval bon marché est cher.

Concernant l’auto-dérision, c’est une forme d’humour qu’il est facile d’utiliser de travers. En effet, le principe de l’auto-dérision est de se moquer de soi-même. L’exercice peut sembler cool et démontrer que la personne le pratiquant est parfaitement décomplexée, mais il faut mesurer à quel moment on rigole réellement de soi (uniquement) et à quel moment on implique d’autres personnes dans la moquerie. Par exemple, il y a une différence entre dire « aha, j’ai encore embouti la voiture, je sais vraiment pas conduire ! » et « aha j’ai encore embouti la voiture, les femmes savent vraiment pas conduire ! » Dans le premier cas, je me moque de moi. Dans le deuxième je me moque des femmes : ce n’est plus de l’auto-dérision, mais bien de l’humour intolérant qui vise à discréditer les femmes et leurs capacités à utiliser une voiture et ce de manière parfaitement arbitraire et injuste. Le fait que je sois une femme ne justifie en rien cette blague : ce n’est pas parce que je suis maladroite au volant que toutes les femmes le sont. L’auto-dérision, la vraie, est celle qui permet au spectateur de rire sans se sentir jugé même s’il se retrouve dans le ridicule de celui qui fait la blague. On s’accorde sur le fait que c’est ridicule mais que ce n’est finalement pas bien grave. Ici, le rire permet de dédramatiser et de prendre du recul sur la culpabilité que beaucoup de gens vont avoir face à l’échec. Si je rigole en disant que tous ceux qui ont le même genre / couleur de peau / orientation sexuelle sont ridicules, je suis dans le jugement et dans la moquerie intolérante. Ce n’est donc plus de l’auto-dérision et j’empêche une partie de mes spectateurs de dédramatiser une situation anodine parce que je les catalogue dans un stéréotype qui ne leur conviendra peut-être pas.
Exemple d’auto-dérision : Boulet et son blog BD dans lequel il se met souvent en scène, comme par exemple dans cette note.

Le comique de situation, c’est un peu l’une des plus vieilles formes d’humour. L’arroseur arrosé, tout ça, tout ça. En gros c’est l’effet comique produit par la situation d’un personnage dans l’histoire ou l’anecdote qui est racontée (surprises, rebondissements, coïncidences, retournements, quiproquos, etc). Le principe est donc de rire d’un personnage parce qu’il fait quelque chose de travers. Quel meilleur exemple à citer dans ce genre de cas que celui de Charlot ? Les Charlots sont remplis de comique de situation. Chaplin a créé un personnage dont on peut rire tout en passant des messages positifs. Les Lumières de la ville, film dans lequel Charlot vient en aide à une aveugle alors qu’il n’a pas un sou en poche, est sans doute l’un des meilleurs exemples. On rit, mais Chaplin passe également un message d’espoir et d’empathie. Malheureusement, tout comme l’auto-dérision, il est facile de se planter et de faire un comique de situation où, au lieu de rire d’un événement absurde, on va rire du personnage parce qu’il représente un cliché intolérant (sexiste, raciste etc). Il est donc important de garder à l’esprit que le comique de situation, comme son nom l’indique, doit amener à rire d’une situation, et non pas d’un stéréotype incarné par un personnage.
Exemple de comique de situation : Le dîner de con, film dans lequel on rit de quiproquos et de la cruauté d’un personnage qui se retourne contre lui.

La création de personnages humoristiques est un procédé très utilisé par les artistes de scène. C’est un moyen de créer un discours, un échange tout en étant seul durant la représentation. Le Blond de Gad Elmaleh est un bon exemple sans intolérance : c’est un personnage caricatural dans sa perfection qui réussit tout, même les choses les plus anodines (comme manger un sandwich sans que les tomates ne se fassent la malle) et qui sert à mettre en relief le côté humain de Gad Elmaleh dans un humour auto-dérisoire. Le Blond n’est pas un cliché puisqu’il ne fait référence à aucun type d’homme qui suscite le mépris, mais qui renvoie davantage à cette tendance que chacun possède à voir chez son voisin une personne qui réussit toujours mieux que soi. Avec ce personnage Gad Elmaleh dédramatise le manque de confiance en soi que beaucoup de spectateurs peuvent avoir en riant du fait que les petits échecs de la vie quotidienne ne sont pas dramatiques et même plutôt rigolos. À travers ce personnage, il arrive à faire rire de la jalousie qu’on peut ressentir et à la rendre moins difficile à vivre. Malheureusement, comme d’autres types d’humour, la création de personnages humoristiques peut vite tomber dans les clichés à partir du moment où on crée un personnage stéréotypé qui renvoie à une vérité biaisée. Ça peut être le personnage féminin égocentrique et coquet, le noir qui parle avec un accent très prononcé et ne comprend rien à la technologie, l’homosexuel efféminé, etc, etc. Toutes ces caricatures excluent parce qu’elles encouragent des clichés qui ne représentent que très peu de personnes concernées.
Exemple de création de personnages humoristiques : les persos de Salut les Geeks ! Le mafieux-pervers, le gamin pas sûr de lui, le panda, et le junkie.

Bien sûr, dans les différents types d’humour, il y a les jeux de mots. Avec celui-là, il est difficile de faire de l’humour intolérant, à moins de vraiment le vouloir (malheureusement, parfois certains le veulent vraiment). Faire des jeux de mots consiste à détourner le sens premier d’un terme, créant ainsi ce fameux décalage qui surprend et amène le rire. En règle générale, le jeu de mot à lui seul ne suffit pas, il faut également le placer au bon moment et avec la bonne tonalité. C’est ce qui fait qu’un tel verra sa blague qualifiée « d’humour de merde » quand un autre – usant du même calembour – fera rire l’assemblée du premier coup. Dans le genre maître des jeux de mots on ne peut pas ne pas citer Desproges (« car nos avis divergent, et dix verges c’est énorme pour un seul homme »). Il était capable de placer ses jeux de mots au milieu de ses discours avec un tel naturel que le décalage créé était toujours suffisamment important pour déclencher le rire. Parce que Desproges maniait la rhétorique avec brio et possédait suffisamment de vocabulaire pour se renouveler sans cesse, il lui était possible, en plus de faire d’autres types d’humour pendant ses sketchs, de placer des jeux de mots au moment où on s’y attend le moins. Bref, avec ce type d’humour, tout est question de dosage, de feeling et de timing.
Exemple de jeu de mots : « Rraquette avec deux r ? – Ouais ! – Ya qu’un r sur raquette. – Ya plusieurs nerfs sur une raquette, vous connaissez pas l’tennis ! » – François Pérusse

Dans le cas de l’humour noir, il s’agit de dire des choses volontairement horribles. Tellement horribles qu’elles vont mettre les spectateurs mal à l’aise et les faire rire (on rit de ce qui gêne, de ce qui n’est pas la norme, toussa). C’est ce qu’a fait Desproges avec son fameux « on me dit que des Juifs… ». Avec ce sketch, il est allé à l’encontre de ce qui était communément admis, à savoir que les juifs ont été victimes des nazis. En agissant ainsi, à l’inverse de Dieudonné qui se moque simplement des juifs, lui ne riait non pas des juifs mais des nazis et des néo-nazis (encore présents à l’époque et même aujourd’hui) et ce, en démontrant l’absurde du raisonnement qui est le leur (en le poussant éventuellement à l’extrême). Wikipédia parle d’ailleurs de ce type d’humour en ces termes : « L’humour noir est une forme d’humour qui souligne avec cruauté, amertume et parfois désespoir l’absurdité du monde, face à laquelle il constitue quelquefois une forme de défense. » Bref, il s’agit de s’amuser de l’horreur. Mais pour s’en amuser, encore faut-il qu’il soit communément admis par le public de ce qu’est l’horreur. Si je tente de faire de l’humour noir sur la transphobie alors que peu de gens y sont sensibilisés, j’ai toutes les chances du monde de simplement tomber dans l’humour transphobe. L’humour noir demande de prendre en compte les qualités morales du public, et c’est en ça qu’il est extrêmement difficile à maîtriser.
Exemple d’humour noir : « Tu aimes bien ta mère ? Alors reprends un bout. » – Pierre Doris
(Ici, le tabou et l’horreur utilisés sont le cannibalisme.)

La satire est une forme de (vrai) cynisme qui consiste à parodier une personne, un groupe ou un gouvernement afin de démontrer à quel point leur comportement est absurde, dans le but de provoquer un changement. En règle générale, ceux qui sont parodiés sont des personnalités puissantes et au pouvoir important qu’il soit politique, social ou économique. Le journal HaraKiri était, par exemple, un journal satirique qui dénonçait les inégalités sociales avec des phrases mordantes du type « si vous ne pouvez pas l’acheter, volez-le ». À l’instar de l’humour noir, c’est une forme d’humour complexe à maîtriser car elle demande une culture de la politique et du social certaine qui empêcherait de tomber dans les rumeurs infondées et les stéréotypes nauséabonds. En effet, tout comme le cynisme – tel que Diogène le concevait – était censé apprendre « l’humilité aux puissants », la satire est censée dénoncer les injustices et encourager le peuple à réclamer ce qui lui revient de droit. La satire peut employer divers procédés : la diminution de quelque chose en vue de le faire paraître ridicule, l’exagération afin de démontrer à quel point un comportement est grotesque (caricature), la juxtaposition de choses d’importance inégales (ce qui met l’ensemble à un niveau de moindre importance) et la parodie qui consiste à imiter un comportement dans le but de montrer à quel point il est ridicule.
Exemple de satire : Candide de Voltaire, qui parodie la société de l’époque et tous les conseils qui étaient donnés par l’autorité en place pour être quelqu’un de bon et de bien.

Le méta-humour, qu’on pourrait aussi appeler « humourception » est de l’humour… sur l’humour. Très rarement utilisé au quotidien parce que difficile à mettre en place, il consiste à faire une blague avec une blague à l’intérieur et se retrouve, en revanche, très fréquemment dans au cinéma ou dans les émissions de télé contemporaines comme The Daily Show. Il existe différentes façons de faire du méta-humour : soit on va rire des procédés humoristiques en les nommant exactement, soit on va faire une blague à partir d’une blague déjà rendue célèbre (comme celle de Paf le chien), soit faire une blague dans une blague, etc. Pas toujours du goût de tout le monde, ce type d’humour crée un décalage parce qu’on s’attend à rire et qu’en réalité, c’est davantage analytique que drôle.
Exemple de méta-humour : « Un Anglais, un Irlandais et un Écossais entrent dans un bar. Le patron du bar les regarde et dit : « Quoi ? C’est une blague ? » »

Le comique d’observation, lui, consiste à révéler le ridicule ou l’absurdité d’un élément anecdotique qui aurait échappé à la plupart des spectateurs s’il n’avait pas été mis en lumière. Le plus souvent utilisé par les artistes de scène, il permet de prendre du recul sur des événements auxquels on est habitués et de se rendre compte du point auquel ils sont étranges quand on les regarde d’un œil neuf. Commençant souvent par « vous avez remarqué que » il peut être très utile pour dénoncer les intolérances ordinaires et démontrer leur ridicule.
Exemple de comique d’observation : le sketch de Florence Foresti « cheffe d’entreprise ».

L’humour de référence est un type d’humour qu’on retrouve très souvent dans les webséries ou les films humoristiques familiaux. Comme son nom l’indique, il consiste à mettre une référence qui, bien souvent, n’a rien à voir avec le film, mais colle avec le sujet du moment. Ce type d’humour marche donc sur deux principes : le premier est de créer un décalage entre l’univers dans lequel le spectateur est plongé et celui qui « s’invite » un peu par surprise, et le second est de flatter le spectateur qui se sentira fier d’avoir reconnu la référence (surtout si cette dernière est un clin d’œil à des gens particulièrement initiés). Un film qui joue très souvent sur cette ficelle est « Astérix et Obélix mission Cléopâtre » dans lequel on retrouve aussi bien des références à Star Wars qu’à des publicités des années 90.
Exemple d’humour de référence : les films Disney et Pixar qui font des clins d’œil à des productions antérieures du studio ou encore les films Hitchcock dans lesquels il apparaît systématiquement l’espace de quelques secondes en figurant (dans Les Oiseaux, l’homme qui sort de l’animalerie avec un lévrier en laisse).

Enfin, l’anti-joke consiste à faire de l’humour qui n’en est pas. Un peu dans la même veine que le méta humour, l’anti-joke table sur le fait qu’on s’attende à quelque chose de drôle pour créer le décalage et faire rire. Il s’agit de reprendre des formats d’humour ou de blague classique et de les terminer par une chute logique et descriptive à la place d’une fin absurde.
Exemple d’anti-joke : Qu’est-ce qui est petit et vert ? Au vu de la diversité dans l’univers, beaucoup de choses.

Voilà donc une longue liste pleine de formes d’humour possibles et non-intolérantes. Tu vois, cher lecteur qui veux rire de tout, que ce n’était pas si compliqué. Et encore, je suis certaine que si tu cherches davantage, tu peux en trouver bien d’autres. Qui sait, tu pourrais peut-être même en inventer un jour, si ça se trouve ? J’ai confiance en toi.

En conclusion
Ai-je besoin de préciser que, finalement, ces gens qui chouinent qu’on ne peut plus rire de rien quand on leur fait remarquer que leur humour est oppressif sont soit des personnes à l’imagination très limitée, soit des paresseux égoïstes qui n’ont pas envie de faire d’efforts pour faciliter la vie de leur prochain ? L’humour est riche. L’humour est vaste. Pourquoi se cantonner à quelques blagues intolérantes quand il est possible d’explorer et de révolutionner toujours un peu plus le genre ? Alors, soyez gentils, faites preuve d’imagination. Et arrêtez de vous faire passer pour plus bêtes que vous ne l’êtes, je sais que vous êtes capable de reconnaître les blagues intolérantes.

Ils ont écrit sur l’humour
Une Heure de Peine – L’humour est une chose trop sérieuse… [x]
Une Heure de Peine – …pour être laissée à des rigolos. [x]
Une Heure de Peine – L’impolitesse du désespoir [x]
Une Heure de Peine – Critique de la culture du troll [x] [x]
Une Heure de Peine – Apologie de l’humour [x]
Une Heure de Peine – Assumer son humour à la con [x]
As Clemmie Wonder – Peut-on faire des blagues […] sans être un gros con ? [x]
Je suis féministe – Oh ça va… C’est pour rire ! [x]
Mauve Veillance – L’humour à propos des minorités sexuelles sans insulter [x]
Les notes de Florent Verschelde – Ceci n’est pas du second degré [x]
Les notes de Florent Verschelde – Pure provocation [x]
A Contrario – Desproges et Coluche : Stop à l’instrumentalisation […] [x]
Une sourde – Cher connard cynique [x]
Commando Culotte – Pourquoi dire […] fait de vous une/e idiot/e ? [x]
Le rire. Essai sur la signification du comique, par Henri Bergson : [x]
Les sentiers d’Isatis – Sortir de sa boîte [x]

C’est pas de l’humour intolérant !
(À noter que certaines des personnes citées ont eu des comportements problématiques dans leur humour (ou ailleurs) mais que les liens donnés avec leur travail sont, eux, dépourvus d’humour intolérant, preuve que c’est possible, même si ce n’est malheureusement pas un systématisme pour chacun.)
Tina FeyGeorges CarlinBouletAamer RahmanChaFlorence ForestiLes InconnusLouis CKSinfestOglafLes céréales du dimanche matinPlated JeansSalut les GeeksUsulDesprogesColucheInsolente VeggieGad ElmalehHari KondobaluAlexandre AstierSuricateWanda SykesChescaleighGo get a roomieFrançois Pérusse [etc].

Merci à tous mes followers pour les liens, les idées, les références et tout et tout. Merci à Ali B. Cannard pour ses conseils sur les différents types d’humour. Et merci à Aries et Stéphanie pour la relecture et les critiques.

Égalitariste

Cher Nice Guy

Dans le féminisme, on parle beaucoup de toi, ami Nice Guy. Et on s’impatiente vite, face aux raccourcis que tu peux faire au sujet des femmes. On a peur de la haine que tu développes à notre égard, et on dénonce sans cesse tes agissements et les stéréotypes que tu entretiens au sujet de la gente féminine. Aujourd’hui, jour faste, je suis paix et amour, même pour toi, et j’ai donc décidé non seulement d’essayer de te comprendre, mais en plus de te donner des conseils, car je sais que ta manière de vivre et de répondre à la souffrance n’est pas la meilleure.

J’appelle ici Nice Guy, cet homme en constante insécurité qui rêve d’une relation, souvent avec une femme, et qui ne la trouve pas. Cet homme qui se montre gentil, attentionné, à l’écoute, et qui malgré tous ses bons et loyaux services à la gente féminine, ne trouve pas chaussure à son pied. J’appelle Nice Guy tous ces hommes qui se sont tournés vers les PUA (1), persuadés qu’ils étaient que finalement, la gentillesse envers les femmes n’était que stupidité (puisqu’elles préfèrent les connards, ces salopes) et qu’il fallait les manipuler pour recevoir de l’attention, de l’amour et du sexe. J’appelle Nice Guy ces hommes qui finalement, en sont venus à haïr les femmes parce qu’ils sont malheureux et ont décidé qu’elles en étaient la cause, sombrant ainsi dans une misogynie crasse qui non-seulement les empêche d’atteindre toute forme de bonheur, mais en plus les pousse à se montrer irrespectueux et haineux d’un genre dans tout son ensemble et toute sa pluralité.

À ces hommes, j’aimerais parler des choses que j’ai apprises au sujet des relations humaines. Parce que je sais qu’ils sont malheureux et que leur malheur engendre un autre type de souffrance : celui des femmes victimes de la misogynie et de tout ce qui en découle.

Bien entendu, ce que je vais écrire peut aussi servir aux femmes à bien des égards, mais ce coup-ci, j’ai décidé de m’intéresser à la raison qui pousse les hommes dans les bras menteurs de la haine du féminin.

L’amour de l’Autre comme bonheur
Tout commence avec une croyance populaire très répandue, jamais nommée et pourtant on ne peut plus erronée : l’idée selon laquelle pour atteindre le Bonheur avec un grand «B », il faut être Aimé avec un grand « A ». D’abord par ce que les gens appellent communément votre Moitié (que nous devons impérativement trouver sous peine de mourir seul/es mangé/es par nos chats) et ensuite par un maximum de gens possible. Notre valeur se mesurerait en nombre de personnes qui nous apprécient, voire nous admirent et nous envient. C’est, entre autres, la raison pour laquelle la vie de star fait rêver : quoi de plus génial qu’une vie de célébrité ayant d’innombrables fans, quand on a grandit dans une société qui nous laisse entendre que pour être « quelqu’un » il faut être admiré et envié ? Pourtant, un schisme perdure, rarement soulevé : si la vie de célébrité est réellement la panacée comme on essaye de nous le faire croire, pourquoi lesdites célébrités qui peuplent nos écrans et nos journaux n’ont pas l’air heureux ? Pourquoi tant de drogué/e/s, d’alcooliques, d’anorexiques et de suicides parmi des gens aimés par des milliers de personnes ?

La réponse est simple : c’est parce que le bonheur ne vient pas des autres. Il vient de soi. Et pour être heureux, il suffit d’apprendre à s’aimer. J’y reviendrai.

Toujours est-il que la société, les médias, les histoires, tout est peuplé de ce cliché qui voudrait « qu’ils vécurent heureux et eurent beaucoup d’enfants ». Il n’y a pas de « il/elle vécut seul/e et heureux/se », jamais : ça n’existe pas. Dans les fictions, tout solitaire cache une blessure qu’il attend de voir soignée par sa possible future moitié. On y croit tellement à ce mensonge, et ça nous fait tellement rêver, que même pour vendre des produits qui n’ont peu ou rien à voir avec la séduction, les pubs mettent en avant des couples sulfureux et sensuels. Pour appâter le client, les commerciaux associent réussite en amour avec tout et n’importe quoi : voitures, café, glaces, chaussures et j’en passe.

Le problème dans tout ça vient donc de deux choses. Comme je viens de l’expliquer, ça vient d’abord du fait qu’on fasse croire à tout un chacun que le Bonheur viendra d’autrui. Mais pour que ce mensonge fonctionne, il faut qu’une autre condition soit remplie : que les gens se détestent. Et c’est ce que toute notre éducation nous apprend au jour le jour : dès notre plus tendre enfance, on est mis en concurrence avec les autres, en nous inculquant qu’il faut être le ou la meilleur/e sous peine d’être une merde. Et comme on trouve toujours meilleur que soi, on peut toujours se comparer à quelqu’un et donc se reprocher de ne pas être assez bien. Parce que la perfection vendue par la société est inatteignable (celle dans laquelle vous avez un super emploi avec une super maison, un conjoint du sexe opposé (oui parce que les homos cey le mal), trois enfants, un chien, une belle voiture et un jardin, une santé d’enfer malgré le fait que vous travailliez énormément et une vie relationnelle épanouie alors que vous avez tout juste le temps de vous occuper de vos gosses).

Ainsi, les gens se méprisent et se haïssent parce qu’ils n’arrivent pas à atteindre cette perfection vendue, parce que le voisin a l’air de tout faire tellement mieux, parce qu’on leur fait croire qu’ils doivent tout savoir faire, alors que bien évidemment, c’est impossible. Comme ils se méprisent, ils sont malheureux, on leur fait donc croire qu’autrui apportera le bonheur manquant. Mais pour avoir la compagnie d’autrui, il faut la mériter, et pour ça, il te faudra acheter ci, et ça. Etc. La boucle est bouclée, et la ronde de souffrance ne s’arrête plus.

L’amour de l’Autre comme une drogue
Donc, le problème, avec notre société, c’est qu’elle se borne à nous faire croire que sans être aimé par les Autres, on ne peut pas être heureux, mais qu’en plus, l’amour des autres se mérite. Si tu veux être aimé il faudra que tu sois plus ceci, moins cela. Il ne faudra surtout pas que tu sois toi-même (et puis quoi encore?) Tiens achète une voiture, une maison, des vêtements, fais des cadeaux coûteux, etc, etc. Notre monde consumériste veut que tu sois persuadé que tu n’es jamais assez bien pour tes pairs, car ainsi il peut te vendre des quantités de choses pour t’aider à parvenir à un idéal inatteignable. Le pire, c’est que ce n’est pas fait sciemment par les gens qui créent les médias et les publicités. Ils se contentent de reproduire un schéma qu’ils connaissent et qui fonctionne d’un point de vue commercial, sans même penser au fait que c’est un mensonge et au fait que ça engendre tant de souffrances.

En attendant, c’est comme ça que les relations inter-dépendantes sont possibles : comme on n’est plus capables de s’aimer soi-même, on attend des autres de recevoir de l’amour -parce que tout être humain en a besoin-, comme un mort de faim attendrait qu’on le nourrisse parce qu’il n’a plus la force de le faire lui-même. Et finalement on se transforme en drogués en manque de cam : les autres sont nos dealers, et si le manque se fait trop sentir, la souffrance pousse à la haine et à la violence (qu’elle soit physique, mentale ou verbale). Tout comme un/e héroïnomane en manque de sa dose sera prêt/e/s à faire beaucoup de choses pour l’avoir, ceux qui manquent d’amour parce qu’incapables de le trouver en eux-mêmes vont essayer de trouver une raison, un coupable qui expliquera leur mal-être.

Pour les hommes dont j’ai parlé plus haut, les Nice Guy, les coupables sont toutes trouvées : ce sont celles qui leur refusent leur « dose ». Couplé à une éducation sexiste qui prétend que les femmes seraient toutes pareilles, ça donne le fameux « toutes des salopes (sauf maman) ». En outre, depuis leur plus tendre enfance, on a appris aux hommes qu’action = récompense. Tu sauves la princesse, tu peux la baiser, tu payes le resto, tu peux la baiser etc etc. C’est ce que nous apprennent les médias. Il y aurait des « techniques » pour pécho, comme si toutes les femmes fonctionnaient de la même manière et qu’il suffisait d’avoir cette fameuse formule secrète et mystérieuse pour toutes se les faire. Finalement, les femmes sont vues comme des machines dans lesquelles on mettrait des jetons « Gentillesse » jusqu’à ce que du sexe finisse par tomber. Sauf que cette technique qui est vendue comme LA solution pour avoir des relations sexuelles ne marche pas toujours (et c’est même problématique si une femme couche avec vous juste parce qu’elle vous trouve gentil). Et des frustrations et incompréhensions se mettent en place.

Pour reprendre la métaphore du drogué, c’est un peu comme si je disais à un héroïnomane qu’il aurait sa cam s’il me donnait de la thune et qu’une fois les billets en poche je me barrais sans rien lui filer. Le truc, c’est que contrairement à l’Héroïne, l’amour et le sexe ne sont pas des choses qui se donnent et s’échangent comme des objets ou des services sous contrat, si la personne n’a pas explicitement précisé qu’elle était là pour ça (auquel cas, vous avez en face de vous un/e Travailleur/se du Sexe et c’est un tout autre sujet). Que ce soit contre de l’argent ou contre de la gentillesse, une femme ne donnera pas de l’affection ou du sexe parce que (outre situation explicite ou les deux parties se sont mises d’accord) ces choses ne se troquent ni ne s’échangent pour peu qu’on prenne en compte le désir et le consentement de la personne. C’est quelque chose qu’on donne et qu’on reçoit de manière inconditionnelle. Mais pour ça, encore faut-il ne pas en avoir besoin. D’où l’importance d’être capable de s’aimer soi-même avec bienveillance et respect.

La Femme comme Entité détestable
Les femmes sont donc mises dans le même panier, et c’est la raison pour laquelle un Nice Guy aura deux réactions possibles en face du manque d’amour. Soit il va tenter différentes techniques absurdes apprises sur des sites de PUA pour séduire, soit il va accuser les femmes d’être des allumeuses et des profiteuses. Soit un cocktail des deux. La colère, la frustration, l’impression d’être un perdant (parce qu’un homme qui ne sait pas séduire est un perdant au regard de la société) sont issus en fait de cette non-capacité à s’aimer et à se sentir bien que ce soit seul ou accompagné. J’aimerais donc, avant d’expliquer pourquoi il est important de s’aimer et comment y parvenir, revenir sur ces croyances misogynes au sujet des femmes.

Il est important de garder à l’esprit que toutes les femmes sont différentes. Notre féminité ne fait pas de nous des robots fonctionnant de la même manière. Je suis une femme et je ne me trouve aucun point commun avec Marine Le Pen ou Lady Gaga en dehors du fait que nous parlons de nous au féminin. Les femmes ont des goûts, des préférences et des attentes qui varient d’une personne à une autre, exactement comme les hommes. Si Nicolas plaît à ma super pote, ça ne veut pas dire qu’il me plaira à moi. Et s’il me plaît, il est possible que ce ne soit pas pour les mêmes raisons. Ou alors, en admettant que je ne sois pas attirée par Nicolas, ça ne fait pas de lui une sous-merde incompétente en matière de drague : ça veut simplement dire qu’il ne correspond pas aux critères que je recherche. Fin de l’histoire. Nicolas se trouvera quelqu’un d’autre s’il le souhaite et tout ira bien. C’est un peu comme les préférences en matière de nourriture : si je préfère les bananes aux poires, ça ne veut pas dire que les poires ne sont pas bonnes. Il s’agit simplement de mes préférences.

Il existe des femmes qui préfèrent les femmes (les lesbiennes), des femmes qui ne sont pas intéressées par le sexe (les asexuelles(2)), des femmes qui ne se contentent pas d’un seul partenaire, des femmes qui aiment les deux Genres, des femmes qui préfèrent les relations exclusives, des femmes qui se fichent des relations et rêvent plutôt de voyages, des femmes qui aiment les hommes introvertis, d’autres les hommes efféminés ou à l’inverse les très virils… Tout ça est une affaire de goûts, de feeling et de réciprocité. Tout comme il y a des gens que vous ne trouvez pas intéressants comme amis, les femmes peuvent ne pas vous trouver intéressant comme amant potentiel. Ça ne remet pas en cause votre valeur. Ça ne veut pas dire que vous n’êtes pas digne d’être aimé.

Apprendre à s’aimer
Parce qu’en fait, tout un chacun est digne d’être aimé. Et la première personne que vous devez en persuader, c’est vous-même. Vous pouvez être aimé par la planète entière, si vous vous détestez, ça ne sert à rien : vous ne serez jamais heureux. Alors oui, je sais, ça fait très leçon hippie de dire ça, et beaucoup aiment tourner ce type d’enseignement en dérision, mais les faits sont là : plus on s’aime, plus on se respecte, et plus on est heureux. Nombre de gens en attestent, il suffit d’écouter leur voix qui ne s’élève pas plus haut qu’il ne le faut. Si vous vous aimez, vous n’aurez pas besoin de l’amour des autres, ce ne sera plus une dépendance, simplement des expériences agréables à ajouter à votre parcours de vie. Il existe des tas d’expériences plaisantes à faire au cours de notre existence, et on ne peut pas toutes les faire. Pourquoi l’amour des autres serait obligatoire ? Pourquoi ne pas se contenter des relations qui viennent (car elles viennent forcément) et accepter d’autrui rien de plus que ce qu’il peut vous apporter ? Exiger de l’amour, dans une forme bien spécifique, quand la personne en face n’est pas capable de vous en apporter sous cette forme-là, c’est un peu comme demander à une personne qui ne sait pas dessiner de faire de vous un portrait réaliste : en essayant, la personne se sentira nulle parce qu’incapable de combler vos attentes, et vous, vous serez frustré parce que vous n’aurez pas ce que vous attendiez (alors que vous êtes capable de vous le fournir vous-même).

Alors la question, maintenant, c’est comment s’aimer ? C’est tellement simple que c’en est à pleurer : il n’y a nul besoin de gravir des montagnes, de décrocher un job après 20 ans d’études, de devenir riche, célèbre… Ça s’apprend, c’est tout. Il faut d’abord réussir à reconnaître le Juge qui se trouve en chacun de nous, et à se persuader que c’est un menteur. Pour le Juge, vous ne faites jamais assez bien, vous êtes détestable, pathétique, haïssable et un continuel perdant. C’est celui qui vous dit « oui mais… » quand vous êtes heureux ou satisfait de vous-même. C’est lui qui vous rappelle vos échecs à n’importe quel instant de la journée, parfois sans prévenir, vous donnant subitement envie de vous taper la tête contre les murs. Reconnaître ce Juge nécessite d’apprendre à surveiller ses pensées, à les reconnaître et à ne pas laisser un flot continu d’idées qui fusent en vous comme des flash. Intercepter ces flash, les reconnaître eux et leurs mécanismes, trouver à quelles peurs ils appartiennent permet de reconnaître votre Juge et de contrer sa malveillance.

En arrêtant le Juge, vous aurez la capacité de commencer à vous parler à vous-même avec bienveillance. Comme si vous parliez à un ami proche, à un jeune frère, bref à une personne que vous aimez fort. Apprendre à vous traiter avec bienveillance, à ne pas vous culpabiliser pour vos échecs, à vous encourager face à vos difficultés permettra d’aller doucement, mais sûrement vers un amour de soi qui n’a rien à voir avec l’orgueil ou la suffisance, mais qui est simplement le respect de soi.

Et pour apprendre à faire tout ça, il faut simplement du temps, de la compassion pour soi, un peu d’introspection et beaucoup de patience. Autant de choses qui ne s’achètent pas, ne s’échangent pas, ne se troquent pas et ne se volent pas. Ça s’apprend, tout simplement et n’importe qui peut le faire : ça ne demande pas de technique particulière ni de prédisposition. Il faut simplement accepter l’idée que nous sommes déjà complets et que l’amour qu’on peut recevoir, qu’il vienne d’amis, d’amants, de parents ou que sais-je encore, n’est jamais qu’un plus, un moyen agréable d’accompagner sa vie, comme le chocolat qu’on prend en fin de repas « juste par gourmandise ».

(1) PUA, ou Pick Up Artist désigne les « artistes de la drague » du genre Guillaume Pley. Ce sont des hommes dans la majorité des cas qui enseignent ou échangent des techniques de drague pour « choper » les femmes. Ces techniques sont parfois très limites et plus que de la séduction, proposent des moyens de déstabiliser les femmes pour mieux passer outre leur consentement. Bref, ça flirte pas mal avec la culture du viol.

(2) Pour en savoir plus sur l’asexualité : [x]

Cet article a été écrit après la lecture très édifiante de ce livre : The Mastery of Love (oui c’est en anglais, mais je vous assure, il est facile). Il n’est pas parfait, mais il reste intéressant à potasser. Sinon, un grand merci à RedAlert, Eliwyel, Prose et Mélange-Instable pour leurs conseils, leur relecture et leur opinion.

Pour aller plus loin
Les aventures de Poire : [x] [x] [x]
Les mythes sur le viol : [x]
De l’amour de soi et des autres : [x]


Égalitariste

L’indésirable

Récemment, j’ai osé me renseigner sur ce que les anglais appellent le bullying et les japonais l’ijime. En France, on n’a pas vraiment de petit mot pour désigner ce phénomène, un peu comme s’il n’existait pas. On parle vaguement de harcèlement scolaire, ici et là, tout au plus.

J’ai osé, dis-je, puisque je touche ici du doigt ma fêlure la plus sensible. Il est difficile pour moi ne serait-ce que d’en parler, alors vous pensez, analyser les mécanismes sociaux qui permettent l’existence d’un système cruel en milieu scolaire, ça me paraît être légèrement le mont Everest. Bref. Je disais donc que récemment, j’avais osé me renseigner sur le bullying. Je pensais vaguement que tout le monde s’accorderait au moins à dire que c’était une cruauté lié à l’adolescence, que c’était quelque chose d’anormal et contre lequel il fallait lutter, même si on ne savait pas bien comment (en tout cas JE ne sais pas bien comment). Quelle n’a pas été ma surprise quand je suis tombée sur des commentaires et des articles décrétant que c’était la vie, que ça permettait aux victimes de s’endurcir et tout le tintouin habituel et crétin du « ce qui ne te tue pas te rend plus fort ». J’ai donc décidé de prendre mon clavier, pour essayer de mettre un peu d’ordre dans mes idées, et pour témoigner un peu, afin de faire comprendre que non, parfois ce qui ne tue pas affaiblit, rend vulnérable voire même peut amener à des comportements auto-destructeurs.

Avant de continuer, il faut néanmoins que je précise quelque chose d’important : j’ouvre un peu ma propre boîte de Pandore en parlant de ce qui m’est le plus intime et le plus douloureux. Ça risque donc d’être pas mal décousu, mais je pense qu’il est important que j’aille au bout de cette entreprise. La première raison pour laquelle il m’est difficile de parler de cette expérience, c’est qu’elle me renvoie une image de moi-même terriblement péjorative. Or cette image, toute ma vie j’ai tenté de l’enterrer pour me construire à peu près correctement. La déterrer est donc une sorte d’affront personnel et en même temps, une tentative de rédemption.

Depuis le moment où, en primaire, j’ai été classée tête-de-turc pour la première fois (mais certainement pas la dernière), et jusqu’à aujourd’hui, je n’ai cessé dans un coin de ma tête de me considérer comme La Perdante. Celle avec qui on ne veut pas manger le midi. Celle qui vous file un sourire crispé quand vous la croisez, parce que merde, elle est collante, je sais pas comment la jeter sans passer pour un connard. J’ai été la personne que vous voulez voir disparaître de votre champ de vision, celle à qui vous faites le coup du « je passe sous un tunnel krshhsprr krrssh » pour ne pas avoir à tenir une conversation téléphonique trop longtemps. J’ai été celle qui s’assoit à côté de vous en cours et qui vous fait réfléchir à toute blinde sur comment changer de place sans être ouvertement vexant.

J’ai aussi été celle qu’on pousse dans les couloirs du collège. Celle à qui on donne des petits surnoms humiliants. Celle dont on vole les affaires pour les jeter dans les chiottes. J’ai été celle qu’on humilie, qu’on méprise, qu’on déteste. J’ai été le jouet d’enfants cruels et l’outil qui permet aux jeunes adultes que j’ai fréquentés de se sentir supérieurs. J’ai été celle à qui on ne veut jamais ressembler. J’ai été tout ça. Et je passe mon temps à tenter de me persuader que je ne le suis plus.

Scolarité
Quasiment toute ma scolarité a été marquée par cette étiquette, « Tête-de-Turc » ; elle a seulement évolué au fil des ans et en fonction de l’âge et du statut social des personnes qui m’ont placée dans cette case. Ça a commencé avec un déménagement quand j’étais en primaire, à 7 ans, et ça s’est terminé avec la fin de mes études, à 22 ans. La seule époque de répit que j’ai eu au milieu de tout ça, pour une raison que je ne m’explique pas, c’est celle du lycée. Pendant le lycée, j’ai été une étudiante comme les autres. Cette « pause » a marqué une évolution très nette entre le rejet que peuvent exprimer les enfants/adolescents et les jeunes adultes. Dans le premier cas, c’est ouvertement cruel et destructeur. Dans le second, c’est pervers et manipulateur. Ça se veut mature, et ça brouille toutes les pistes, si bien qu’on en vient à se demander très vite si on est parano, ou s’il y a effectivement un problème (sans jamais réussir à savoir lequel c’est). Aujourd’hui encore, je ne saurais pas dire lequel est le plus difficile à vivre.

On a tous entendu parler du premier cas. C’est omniprésent dans les livres, les séries et les films. Je ne compte plus le nombre de Losers-Héros qui à la fin du film sont aimés par tout le monde parce qu’ils ont réussi à se démarquer, à faire un truc cool, ni ces Losers-Rigolos (qui ne m’ont jamais fait rire) parce que aha, qu’est-ce qu’ils sont Losers, les pauvres. Puisqu’on en a tous entendu parler, je ne vais pas vous faire un dessin : c’est grosso-modo ce que j’ai vécu de 7 ans à 14 ans, en moins romancé et en beaucoup moins marrant.
Le deuxième cas de figure est beaucoup moins relaté, si bien que j’en viens à me demander si je suis la seule à avoir vécu ce genre de chose. Dans les études supérieures, on dirait que faire des crasses ouvertement c’est trop puéril. Les gens sont adultes maintenant. Alors plutôt que de cracher à la gueule de la personne, on lui crache dans le dos. Croyant naïvement que le mépris ne se verra pas. Mais même caché, il se trouve que le mépris est palpable, bien qu’insaisissable. Une myriade de micro-informations m’ont fait comprendre peu à peu que j’étais en milieu hostile, très peu bienvenue et que toutes mes actions étaient sondées. Petit à petit, quoi que j’ai pu faire, je suis devenue indésirable et tout ce que j’ai pu faire ou dire fut perçu négativement parce que ça venait de moi. De toute façon, une fois placée dans la case « humain indésirable », c’est impossible d’en sortir. Les regards des interlocuteurs se font fuyants, et je me suis retrouvée comme une pestiférée au milieu de personnes saines. Le plus difficile dans tout ça, c’est que toute cette haine est insaisissable. Impossible de savoir d’où elle vient et quelle forme elle a, ni même pourquoi elle est présente. Demander des explications est impossible, parce qu’on a aucune preuve tangible de son existence : on la sent. C’est tout. Du coup on en vient à se demander qui sont les Ennemis et qui sont les Alliés. Et on s’embourbe dans un jeu mi-schizophrénique mi-paranoïaque dans lequel on est la seule personne à ne pas connaître les règles.

La solitude
Le plus dur à vivre dans cette expérience, c’est le fait d’être seule au milieu de groupes d’amis. Je ne connais pas pire sentiment de solitude que celle que j’ai pu ressentir au milieu de mes camarades de classe qui riaient, faisaient des private jokes, agissaient comme si je n’existais pas, comme si j’étais invisible. J’en suis presque venue à souhaiter être moquée ne serait-ce que pour avoir de l’attention, tout en redoutant le moment où les élèves décideraient de me rappeler à quel point j’étais indésirable. Dans les pires moments, je me souviens m’être cachée dans les toilettes pour pleurer simplement parce que le sentiment de solitude devenait insupportable.

Cette sensation est tellement dure que tout était bon pour la fuir. J’étais prête à jouer les carpettes devant mes bourreaux, oubliant fierté et respect de moi-même juste pour avoir un peu d’attention. J’étais heureuse quand on venait me demander n’importe quel service et j’étais prête à en rendre à n’importe qui, pourvu qu’il y ait un échange, un regard, un sourire. L’autre solution pour fuir cette solitude était de m’enfermer dans la vraie. Celle où il n’y avait réellement personne. Quand j’en ai eu l’âge et la possibilité, j’ai donc choisi de sécher les cours, de plus en plus souvent, et de prétendre que l’école n’existait tout simplement pas. Du coup, faire mes devoirs devenait également de plus en plus difficile, parce que dans la paix et le repos de mon chez-moi j’étais obligée de penser à un environnement qui rejetait chaque particule de mon être.

Et justement : paradoxalement, si j’étais toujours seule, le regard de mes bourreaux était (et est toujours, j’y reviendrai) omniprésent. Jusque dans mes moments les plus intimes, ils pouvaient surgir sans prévenir et m’enterrer sous la honte. Ces personnes réelles et humaines qui m’ont fait du mal, je les ai extrapolées. Elles sont devenues des entités symbolisant le mépris qu’elles m’ont manifesté et que j’ai appris à faire mien.

Le mépris
J’ai donc fini par m’approprier ce mépris. Après tout, si depuis mes sept ans j’étais sans cesse rejetée et méprisée, ça devait forcément être pour une bonne raison. Comment des gens qui ne se connaissent pas pouvaient-ils tous me mépriser sans que ça vienne de moi ? Je me suis méprisée, donc — et je le fais encore, même si je combats ce mépris —, mais sans jamais bien savoir pourquoi. Je récupérais les infos qu’on voulait bien me donner et assemblait les pièces d’un puzzle injuste, malveillant et appartenant à chacun de mes bourreaux (donc parfois se contredisant lui-même).

J’ai fini par penser que mon opinion importait peu et que je devais sans cesse me remettre en question pour plaire aux autres. J’ai ignoré toutes mes limites et ai décidé que pour mériter l’amitié d’autrui, il fallait que je fasse abstraction de moi-même. Que je ne m’écoute plus. Finalement, je me suis tant et tant remise en question que j’en suis venue à perdre mon identité et à devenir instable (ce qui ne m’a pas aidée dans mes relations sociales) : je disais noir et faisais blanc, méprisais rouge et agissais bleu. Plus je me méprisais, plus je devenais méprisante, ne sachant plus ce que je devais valoriser et ce que je devais pointer du doigt, que ce soit chez moi ou chez les autres. Je tentais de plaire à tout le monde à la fois, si bien que je ne plaisais à personne tant mon caractère devenait illogique et faux. Plus je m’imposais des règles strictes et illogiques, plus j’appliquais ces mêmes règles aux autres. Et finalement, je n’étais plus que haine et mépris.

Séquelles
Alors est-ce que tout ce mépris, cette haine et cette solitude m’ont rendue plus forte ? Non. Encore aujourd’hui je combats les marques que m’a laissée ma scolarité. Ma vie, en fait, puisque ma scolarité n’est derrière moi que depuis un an. Ma vie s’est résumée à du mépris.

Je ne sais toujours pas si je l’ai mérité ou non. Je pars du principe que tout n’est jamais noir ou blanc et que j’ai forcément joué un rôle à un moment donné dans tout ce jeu de haine et de condescendance. En fait, peut-être que je n’ai pas mérité tout ça. Mais je sais pourquoi ça m’est arrivé. J’ai les explications à peu près en main après de longues séances d’introspection, et si je sais pour quelles raisons tout a marché de travers, je sais aussi que mes bourreaux d’hier n’en savent rien, et s’en fichent pas mal. Aujourd’hui encore, je sais qu’au fond de moi je n’ai qu’une volonté : montrer à ceux qui m’ont trouvée si pathétique que je peux être une personne digne d’admiration. Ils sont le moteur malsain qui fait que je souhaite réussir. Et comme ils sont ce dit moteur, ils sont aussi ceux qui me freinent. Parce que si je veux leur prouver (et par là me prouver) que j’ai de la valeur, je n’ai pas le droit à l’échec. Et cette crainte de l’échec me paralyse comme un lapin pris dans les phares d’une voiture arrivant à toute blinde.

Cette crainte de l’échec me poursuit depuis mes 14 ans. C’est après avoir été humiliée au collège que j’ai commencé à vouloir prouver à mon entourage que j’étais la meilleure. Pour pallier les défauts de l’enfant pathétique que j’avais été, il fallait que j’inverse la balance en devenant une star. Le genre de personne que chacun voudrait devenir. Cette ambition a pris de telles proportions qu’elle est devenue trop lourde pour moi. Elle a été le poids que j’ai porté pendant mes études supérieures et pendant mon premier emploi, que j’ai saboté encore à cause de cette dite ambition. Et si je connais toutes les raisons qui me poussent à agir à la fois comme un paon gorgé de fierté et à la fois comme un lapin terrorisé sur la route, il m’est difficile de faire disparaître l’origine de ces raisons.

Ces entités qui me regardent, issues de mes bourreaux (alors que les vrais m’ont peut-être oubliée), et qui sont ce moteur si malsain à l’origine de mes plus grandes contradictions, sont mes séquelles. Il me faudra encore beaucoup de temps avant de les faire disparaître. Il me faudra beaucoup d’amour et de bienveillance, il me faudra du pardon, de la confiance, de l’introspection et du courage. Et tout ce temps que je passerai à déconstruire ces entités et à me reconstruire ensuite, je ne le passerai pas à simplement créer et à m’épanouir.

Alors non, mes bourreaux ne m’ont pas tuée. Mais je refuse de conforter leur ego et leur conscience en affirmant qu’ils m’ont rendue plus forte. J’ai encore assez de respect pour moi-même pour le crier haut et fort : le bullying est une violence et jamais je ne remercierai mes bourreaux d’avoir fait de moi une victime, aussi courageuse soit-elle.

Pour aller plus loin
Informations : [x] [x] [x]
Autres témoignages : [x] [x] [x] [x]
Témoigner sur le tumblr « ils avaient tort ».
Vidéos sur le sujet : [x]

Si vous avez vécu vous aussi ce genre de mauvais traitement, n’hésitez pas à en parler dans les commentaires.
Un grand merci à Florent et Zerh, pour leur aide, leurs conseils, leur compréhension et leur relecture.
(Sinon, non j’ai toujours pas trouvé le moyen de retravailler un peu cet habillage immonde, mais je continue d’y plancher promis. En revanche, la bonne nouvelle c’est que je vais recommencer à écrire des articles à peu près régulièrement. Oui, ben ça va cache ta joie, hin.)

Égalitariste

Le couteau sous la gorge

Parlons « injonction ». Dans la vie, les gens ont souvent des discussions qui impliquent d’une façon ou d’une autre le libre-arbitre. On entend régulièrement des « je n’ai pas le choix » ou des « mais tu n’étais pas obligé-e de » etc. Souvent, j’ai remarqué que beaucoup voient des obligations là où il n’y en a pas et des possibilités infinies de choix là où ces derniers sont pourtant restreints. Alors, sommes-nous libres ? Aliénés ? En quoi consiste la liberté ? Les « chaînes » que nous portons sont-elles des obligations et des interdictions bien connues ou quelque chose de plus vicieux ? Ou les deux ?

Je n’ai pas l’intention de faire un article sur la liberté dans son sens global car le sujet est bien trop complexe pour moi, d’une part, et parce qu’il faudrait une véritable série de livres pour aborder tous les aspects que ça présente. La liberté est une notion vague. Mais celle qui m’intéresse ici est celle de l’esprit. La plupart des êtres humains pensent qu’ils contrôlent parfaitement leur esprit et leurs pensées. C’est d’ailleurs une des choses qui fait la fierté  -pour ne pas dire l’orgueil, voire la vanité – de notre espèce. Persuadés que nous sommes de contrôler notre flot de pensées, nous croyons faire tout le temps des choix conscients, de notre propre chef sans influences et libre de toute injonction extérieure ou passée. Bien qu’erronée, cette idée selon laquelle nos choix sont libres et non-influencés est tenace, même pour une personne avertie.

J’en viens alors à cette citation de Spinoza :

« Les Hommes, donc, se trompent en ce qu’ils pensent être libres ; et cette opinion consiste uniquement pour eux à être conscients de leurs actions, et ignorants des causes par lesquelles ils sont déterminés. L’idée de leur liberté c’est donc qu’ils ne connaissent aucune cause à leurs actions. »

Cette citation est, je pense, une fine analyse résumée en une phrase de ce qu’est une « injonction ». Mon ami le dictionnaire Petit Larousse éd. 2006, quant à lui, définit ce mot en ces termes « ordre précis, formel d’obéir sur-le-champ« . L’idée reçue face à ce genre de définition est d’imaginer un ordre direct émanant d’une personne ou d’un groupe de personnes détenant « le » pouvoir et qui auraient la possibilité de sanctionner par une punition officielle si on ne répond pas à cet ordre. Raison pour laquelle, lorsqu’on parle d’injonction sexiste, raciste ou homophobe (ou intolérante d’une manière ou d’une autre), les non-initiés répondront facilement « oui, ben, on te met pas un couteau sous la gorge, non plus » quand on parle d’une obligation sociale. Et en effet : nulle loi, nul despote n’obligent les asiatiques à débrider leurs yeux, les femmes à faire des régimes et à s’épiler, les citoyens à travailler jusqu’à un épuisement physique ou mental irréversible, les noirs à éclaircir leur peau et à lisser leur cheveux ou les LGBT à ne pas se tenir la main en publique. Le fait de faire ces choses – ou de ne pas les faire – ne répond effectivement pas à une menace de mort. Mais ce qu’on oublie facilement, c’est qu’une menace n’est pas forcément mortelle et qu’elle n’en est pourtant pas moins dissuasive.

L’humain social
Que la vie d’un être humain ne soit pas menacée ne suffit pas à faire son bien-être. En effet, certains besoins humains découlent du fait que nous sommes des êtres de culture et des animaux sociaux. Un humain, en fait, une fois ses besoins primaires comblés (besoin de ne nourrir, de se protéger, de se soigner etc), va chercher à répondre à des besoins secondaires -parce que pas vitaux- mais néanmoins importants : son besoin d’affection, de se distraire, de partager, de communiquer et de trouver un sens à sa vie. Contrairement à un animal comme le léopard, nous avons donc besoin des autres pour vivre, nous reconnaître et nous sentir exister, d’une manière ou d’une autre. La solitude, ou, pire, l’exclusion sont autant de fléaux qui peuvent pousser un individu à la dépression, ou au suicide dans le pire des cas.

Or les sociétés humaines ont des codes, précis, qui décideront de ce qu’on tolèrera ou non au sein de la meute ; de ce qu’elle glorifiera, considèrera comme normal et de ce qu’elle rejettera. Ces codes sont plus ou moins globaux. Par exemple, le tabou de l’inceste est un code particulièrement répandu, que ce soit à travers les âges, les pays ou les classes sociales. À côté de ça, d’un pays à l’autre, d’un âge à l’autre certaines choses paraîtront normale à certaines sociétés et anormales à d’autres. Ainsi, aujourd’hui, un Français moyen – en général – trouvera anormal qu’une personne âgée de 60 ans se marie avec un-e adolescent-e de 15 ans. Pourtant, il y a quelques siècles, c’était encore monnaie courante, et c’est quelque chose d’assez répandu dans certains pays. Enfin, dans certains milieux ou d’un groupe d’âge à un autre, certaines choses seront glorifiées quand d’autres seront plus ou moins honteuses. Par exemple, regarder la télé-réalité chez les collégiens est quelque chose de cool. Chez des « intellectuels », c’est quelque chose de risible.

Bref, l’humanité a des codes, les pays ont des codes, les cultures ont des codes, les classes sociales ont des codes, etc, etc. Pour un extra-terrestre, intégrer ces codes serait long, fastidieux, et parfois tout ça lui paraîtrait inutilement compliqué ou complètement absurde. Mais pour nous autres qui avons grandi dans cette culture, qui avons assimilé ses codes à l’âge le plus tendre, c’est quelque chose de parfaitement normal. Sauf à partir du moment où on commence à interroger son éducation et qu’on se demande « Mais au fait, pourquoi on fait ça ? » Toujours est-il que certains de ces codes – aussi étranges, infondés, stupides ou dangereux soient-ils – continuent d’être défendus bec et ongles par les personnes ayant été socialisées par ces normes. Et ce, même quand des preuves concrètes leur démontrent que rien ne justifie de telles pratiques et qu’elles ont plus d’inconvénients que d’avantages (dans les cas où elles en ont). Alors la question est « pourquoi ? » Qu’est-ce qui peut pousser des gens à défendre des pratiques dangereuses, injustes, intolérantes, à modifier leur corps au point de se rendre malade ou de se blesser ou encore à perpétrer des actes barbares sur d’autres êtres vivants ?

Les normes
Ce qui peut pousser des milliers de personnes à perpétuer des pratiques aussi injustes qu’injustifiées sur d’autres êtres vivants ou sur eux-mêmes peut venir de choses diverses, mais à mon sens, le goût et les préférences est la dernière des raisons. Le goût est quelque chose qui n’est certes pas exempt d’influences, mais elles sont diverses et complexes et c’est ce qui fait que des goûts, d’un individu à un autre, varient. À partir du moment où un prétendu « goût » est partagé par presque la totalité de la population, ce n’est plus un goût, c’est un code social. Une norme. La question est, quel est l’intérêt de cette norme ?

D’une manière plus globale, déjà, on peut se demander quel est l’intérêt d’une norme ? Pourquoi les humains ont-ils besoin de faire un certains nombre de choses de la même manière ? Étant donné que l’être humain est un animal social et qu’il a besoin de reconnaissance pour vivre, on peut supposer que ce besoin de faire des choses identiques vient du besoin de se sentir unis, soudés, bref, de se sentir meute. Un humain entouré se sent plus fort et davantage en sécurité ; un groupe d’humains, d’ailleursest capable de faire davantage de choses qu’un humain seul. Notre force réside dans notre capacité à être solidaires, et chacun le sait, que ce soit consciemment ou pas. C’est pourquoi nous avons besoin de normes et c’est la raison pour laquelle les personnes qui n’y adhèrent pas sont rejetées. Le premier réflexe d’un humain va alors être de faire de son mieux pour coller à cette norme.

De prime abord, on peut donc considérer que les normes sont d’une part nécessaires et d’autre part bénéfiques puisqu’elles permettent d’unir et de souder les êtres humains. Là où l’usage de la norme devient problématique, c’est quand elle est trop restreinte et commence à exclure et/ou à considérablement brider les libertés individuelles.

J’en viens à la conclusion qu’il y a plusieurs types de normes, qu’on peut séparer en trois catégories : celles qui permettent d’unir les êtres humains et de favoriser une vie en société sereine et respectueuse (tuer c’est mal, frapper c’est mal, aider c’est bien etc.), celles qui découlent de notre histoire et qui font notre identité et qui, en soi, ne sont pas nécessaires – sauf en tant que normes, justement – (comme la pudeur, le tabou de l’inceste, le respect des morts etc) et, enfin, celles qui découlent d’une peur, d’une angoisse et à laquelle on a répondu par une norme abusive, restrictive ou dangereuse (la peur de manquer de nourriture qui nous a amenés à manger des animaux, la peur de voir notre espèce s’éteindre qui nous a amené à interdire l’homosexualité à et valoriser les rapports qui permettent de se reproduire etc).

La menace de l’exclusion sociale
Donc on a vu que l’humain était un être social, qui avait besoin des autres pour vivre et que pour vivre en communauté, il usait de règles plus ou moins officielles pour régir la meute et l’unir. Mais que se passe-t-il si des humains dérogent à ces règles ? On le constate dans de nombreux cas, le Groupe rejette ce qui est trop différent. Ce qui sort des normes, donc. Et c’est la raison pour laquelle les gens se plient à ces normes :  parce que toute personne qui ne s’y conforme pas risque la punition sociale : l’exclusion. Le rejet. Les moqueries. Or, pour un humain, qu’y a-t-il de pire que le rejet, en dehors de cas extrêmes comme la souffrance physique ou la menace de mort ? Si on fouille un peu dans les traumas communs et les souffrances psychologiques des humains, on se rend vite compte que ce qui amène l’humain à se mésestimer, voire à se haïr, c’est la négation de son humanité.

Or l’exclusion est une forme de cette négation. En refusant l’intégration dans la meute, on fait comprendre au rejeté qu’il n’a pas les qualités requises pour être considéré comme humain. Il est le « monstre », étymologiquement, donc, « celui-celle qu’on montre ». Et dans ce genre de cas, les séquelles psychiques peuvent être irréparables. Se faire nier son humanité est d’une violence inouïe : tu es un humain, mais tes semblables ne te considèrent pas comme tel. En bref, c’est une sorte  de perte totale de son identité, de ses repères.

Seulement voilà, dans notre société actuelle, on a tendance à considérer que les souffrances physiques et les menaces de mort sont plus dommageables que les souffrances psychologiques. C’est mésestimer le pouvoir des névroses, des traumas et autres souffrances psychiques. Ce n’est pas parce que ces souffrances sont invisibles qu’elles ne sont pas présentes, et leur existence sont autant d’entraves au bien-être et au libre-arbitre dont j’ai parlé au début de cet article. Car si l’exclusion est une souffrance -qui plus est une souffrance qui laisse des traces profondes- comme n’importe quel être vivant, on va chercher à la fuir. Et c’est normal.Alors entre une souffrance physique passagère (comme l’épilation), une « simple » modification corporelle (comme se faire blanchir la peau) ou de comportement (comme cacher son orientation sexuelle) et une souffrance durable, qui ne peut aller qu’en empirant (l’exclusion donc), le choix est fait. Et en effet, une chose que beaucoup d’êtres humains ont compris implicitement, c’est qu’une fois banni de la meute, il est très difficile de s’y réintégrer. Pire : on peut devenir le souffre-douleur du groupe. Celui sur lequel on crache pour permettre aux autres de se sentir unis entre eux, aux dépens du mouton noir. Car moquer une personne pour ses différences est quelque chose de typiquement humain : ça permet de montrer que nous, au moins, on se plie bien aux normes comme il faut. Qu’on est bien tous pareils. Pas comme lui, là.

Une fois qu’on a compris tout ça, on peut constater que les personnes qui croient que faire des choix sans faire attention au fameux « regard des autres », qu’il suffit d’assumer ses choix pour vivre libre, se fourvoient et ne prennent pas en compte le poids des normes sociales.  Dit comme ça, ça paraît effectivement très simple « d’assumer », mais si en face le prix à payer est trop élevé, se dire fier de ce choix sera bien compliqué. On ne peut pas assumer un choix – aussi juste et réfléchi soit-il – à partir du moment où il sera la cause d’une trop grande souffrance.

À quel moment une norme devient-elle une injonction ?
Pour éviter de tomber dans ce travers du culte du « chacun ses choix et puis t’assume », il devient nécessaire d’analyser les normes et de comprendre à quel moment elles se transforment en injonction. À noter ici que j’appelle « injonction » toute loi tacite qui force des personnes à agir à l’encontre de leur nature propre ou qui les bride dans leur choix et leur liberté. Alors, donc, à quel moment une norme n’est-elle qu’une norme – dans le sens bénéfique – et à quel moment devient-elle une loi empirique abusive et anormalement restrictive ?

Je pense qu’on peut parler d’injonction à partir du moment où une norme n’est effective que pour un groupe de personnes donné sous prétexte que ce groupe a une particularité quelconque, mais qui n’a pas à voir directement avec cette dite particularité. Prenons les femmes comme exemple – comme ça, je sais exactement de quoi je parle : une des injonctions les plus connues que subissent les femmes parce qu’elles sont femmes c’est l’injonction à la beauté. Une femme doit être douce, fine, jeune, fragile et glabre. Il faut qu’elle soit belle tout en donnant l’impression de ne pas faire d’effort en ce sens. Toute femme qui ne répond pas à ce genre d’injonction est exclue d’office, même si son physique ne lui permet pas d’y répondre. Par exemple, il existe une énorme intolérance qui frappe les femmes grosses. D’une part elles sont invisibilisées dans les médias, et d’autre part elles sont un peu le summum de ce que toute femme craint de devenir. Ça se remarque particulièrement dans les tiques de langages : pour insulter une femme, si on veut vraiment appuyer l’insulte, on rajoutera « grosse » avant. Grosse pute, grosse salope, gros thon, etc. Être grosse pour une femme, c’est ne pas répondre à cette image de fragilité qu’on attend du « sexe faible » : on attend d’une femme qu’elle ait l’air vulnérable. La force, l’opulence, sont des spécificités censées être masculines.

On voit donc ici qu’une association abusive (femme = faiblesse) force les femmes à correspondre à ce qu' »on » attend d’elles. On définit ce qu’elles sont à partir d’un idéal fantasmé au lieu de se fonder simplement sur la réalité et l’hétérogénéité qu’elle implique ; et, ainsi, on demande à toutes les femmes de coller à ce qui est soi-disant leur « nature » alors que cette définition ne saurait pas être plus éloignée de ce que la majeure partie d’entre elles sont en réalité. En bref, on peut donc dire qu’une injonction est une norme fantasmée qui pousse un groupe d’individus à altérer sa nature – physique ou mentale – pour coller à l’image qu’on a défini de lui de manière totalement arbitraire, voire malhonnête.

En conclusion
Alors sommes-nous libres ou aliénés ? Quelle est notre liberté ? Je crois qu’avec cet article, on a pu comprendre une chose assez simple : s’interroger, s’analyser, essayer de comprendre l’origine de nos choix, de notre caractère et de nos préférences est un moyen d’accéder à une liberté moins biaisée. L’ignorance n’est jamais que l’œillère qui nous permet d’ignorer les chaînes qui sont à nos pieds et de nous donner l’illusion qu’on marche sans entraves. Alors, afin de lutter contre les injonctions, qui sont autant de manières abusives de brimer des groupes d’êtres humains et qui les empêche d’agir librement, il est important d’interroger ses « choix ».  De comprendre d’où ils viennent et comment ils fonctionnent. Une fois qu’on a compris ces dits choix, leur origine et leur place dans la société, je pense qu’on peut alors réellement commencer à considérer qu’ils sont conscients et répondant à une liberté personnelle. En revanche, tant qu’on considèrera que nous sommes libres et que notre manière de vivre est dénuée de toute influence, nous ne seront jamais que des pantins ignorant des fils qui nous relient à notre marionnettiste.

Pour aller plus loin
Je le fais pour moi-même
Injonction poil au…
Mépris et misogynie ordinaire
Ceci n’est pas une injonction
Au sujet de la prohibition de l’inceste
Corps et société
La théorie du Bouc émissaire

Un grand merci à Stéphanie pour ses précieux conseils et la correction du texte.

Égalitariste

PS : Cher lecteur. Ça fait longtemps que j’avais pas posté, et j’espère que je t’ai manqué. J’aime bien manquer aux gens. Si j’ai mis du temps à écrire un nouvel article, c’est parce que j’ai perdu ma confiance en moi quelque part et que j’arrive pas à la retrouver c’est parce que j’ai été très occupée à faire diverses choses comme aider à créer le fanzine n°1 des Texte VS -recueil de témoignages liés aux violences sexistes- et que vous pouvez enfin en acheter un exemplaire en demandant à Tan (gentiment). Heureusement, l’écriture m’habite envers et contre tout et du coup, j’écris quand-même deux ou trois coups de gueule sur mon tumblr. Si je te manque, tu peux donc aller voir si je braille pas un peu de ce côté-ci. Voilà. Des bisous. Plein.

L’humour est une arme

Je vais parler d’humour. La chose à laquelle il ne faut pas toucher, parce que les inconditionnels de la liberté d’expression l’ont placée au panthéon. Parce que selon eux tout doit pouvoir être dit n’importe comment, sans réflexion, même le pire, et surtout quand c’est sous couvert d’humour. Mais voilà, l’humour a bien des formes. Et est parfois instrumentalisé. Peut-on accepter toutes les formes d’humour ? Et d’abord, qu’est-ce que c’est l’humour ? Comment ça s’inscrit sociologiquement parlant, dans notre vie ?

Le blogueur sociologue Denis Colombi en avait déjà parlé plein de fois sur son blog « Une heure de Peine » : l’humour n’est pas une entité abstraite détachée de tout code social. L’humour s’inscrit dans une logique, dans des règles définies par un mode de pensée global. Une prof que j’avais eu en cinquième disait qu’on riait de ce qui nous faisait peur. Le rire serait une barrière qui permettrait de définir les limites de ce qu’on accepte ou non. J’avais trouvé son analyse pertinente : on rit de ce qui n’est pas la norme, de ce qui sort des codes qu’on nous a inculqué pour mieux le rejeter. Si on rit de ce qui nous fait peur et de ce qui nous dérange, le rire se base sur notre vécu et notre éducation. Une personne qui aura intégré la xénophobie, la peur de l’étranger (« ils nous volent notre travail !« ) rira plus volontiers à des blagues racistes qu’une personne qui a réfléchi à sa peur de l’Autre et aura compris qu’elle n’est pas fondée. On peut donc choisir de quoi on rit en comprenant pourquoi on rit de certaines choses et pas d’autres et ce, en s’observant soi-même. Du coup, j’en viens à cette merveilleuse phrase de Tina Fey : « You can tell how smart someone is by what they laugh at. » (1)

hebergeur d'imageImage issue du tumblr « Feminist Disney«  

Je sais que ça énerve beaucoup de gens, mais oui, le rire se pense. L’humour s’analyse, se réfléchit. Ce n’est pas parce que le rire est destiné à être amusant, à détendre et à faire oublier les tracas du quotidien qu’il faut le laisser de côté. On analyse la colère, la tristesse, la peur, pourquoi est-ce qu’on ne pourrait pas analyser le rire ? L’humour serait une sorte de chose sacrée, comme la foi chez les religieux ? Une chose à laquelle il ne faudrait pas toucher, sous peine de comprendre à quel point elle est fragile quand on commence à poser des questions ?

Le droit de rire de tout avec Desproges
La plupart du temps, quand on commence à pointer le rire du doigt, à dire que non, là, cette blague pose problème pour x ou y raison, les gens s’insurgent et appellent Desproges à la rescousse : « olala, on peut rire de tout mais pas avec n’importe qui, hein ! *wink wink* ». C’est amusant parce que cette phrase renvoie l’empêcheur de rire en rond au placard, le décrédibilisant d’office (qui fait le poids face à Desproges ?). Cet humoriste de renom devient alors une sorte d’entité divine qu’on invoque un peu à tout va sans trop réfléchir à ce qu’il voulait dire par là. Le citer permet de « remporter » le débat sans se fouler. Après tout, Desproges était le dieu de la rhétorique humoristique, et beaucoup de personnes l’admirent aussi bien pour son humour que pour sa politique du rire. Il est convenu de dire que Desproges était intelligent et anticonformiste. Un modèle, en bref, pour beaucoup d’entre nous. Ainsi, celle ou celui qui cite Desproges dans un débat sur l’humour « gagne » car il met l’aura de Desproges de son côté : le « on peut rire de tout mais pas avec n’importe qui » est en fait une forme sophistiquée et pseudo-intellectuelle de sous-entendre que l’autre n’a pas d’humour et qu’il fait honte au Dieu du Rire : Desproges. Nous avons là l’exemple parfait de l’argument d’autorité.

Ce qui est amusant c’est que beaucoup de gens citent Desproges en détournant complètement sa phrase. En effet, il dit bien « on peut rire de tout, mais pas avec tout le monde », mais cette phrase n’est que la conclusion d’un de ses réquisitoires des flagrants délires. Plus précisément celui fait contre Jean-Marie Le Pen, personnage politique que Desproges, rappelons-le, méprisait. Cette conclusion, donc, était la réponse faite à un exposé qu’il avait fait lors de ce réquisitoire dont les questions principales étaient « peut-on rire de tout ? » et « peut-on rire avec tout le monde ? », démonstration :

« Alors, le rire, parlons en et parlons en aujourd’hui alors que notre invité est Jean-Marie Le Pen. Car la présence de monsieur Le Pen en ces lieux, voués plus souvent à la gaudriole para-judiciaire, pose problème. Les questions qui me hantent sont celles-ci : premièrement peut-on rire de tout ? Deuxièmement peut-on rire avec tout le monde ? À la première question je répondrai oui sans hésiter. […] S’il est vrai que l’humour est la politesse du désespoir, s’il est vrai que le rire sacrilège blasphématoire que les bigots de toutes les chapelles taxent de vulgarité et de mauvais goût, s’il est vrai que ce rire peut parfois désacraliser la bêtise, exorciser les chagrins véritables et fustiger les angoisses mortelles alors oui, à mon avis on peut rire de tout, on doit rire de tout. De la guerre, de la misère et de la mort. […] Deuxième point, peut-on rire avec tout le monde ? C’est dur. Personnellement, il m’arrive de renâcler à l’idée d’inciter mes zygomatiques à la tétanisation crispée. C’est quelque fois au dessus de mes forces dans certains environnements humains. La compagnie d’un stalinien pratiquant par exemple me met rarement en joie. Près d’un terroriste hystérique je pouffe à peine. Et la présence à mes côtés d’un militant d’extrême droite assombrit couramment la jovialité monacale de cette mine réjouie.« 

On le voit donc ici, Desproges n’a jamais dit qu’on ne pouvait pas rire de n’importe quoi avec tout le monde parce qu’il existait des crétins manquant d’humour, mais qu’on ne pouvait pas rire de tout avec n’importe qui parce que certains ont des idées politiques trop dérangeantes pour qu’on accepte de rire avec eux. Ce monologue humoristique est un moyen, pour Desproges, de faire comprendre qu’il ne veut pas être mis dans le même sac que Le Pen et qu’il refuse de rire avec lui. Pourquoi ? Parce qu’il ne partage pas ses idées, et donc ses sujets de rigolade. Desproges montre clairement qu’il a compris quelque chose d’important : le rire est un outil de cohésion sociale. C’est un moyen de lier les troupes et de créer de la complicité. En riant des homosexuels, on prend le risque de créer des liens avec les homophobes, qu’on le veuille ou non. Tout comme en riant des intolérants, on crée des liens avec les opprimés. Ainsi marche le rire. Rire est donc un choix. Un choix politique, un choix social, une manière de se placer en société par rapport à ses contemporains. Il est donc important, oui, de prendre garde à ne pas rire avec n’importe qui quand on rit de n’importe quoi.

L’humour, ce pouvoir, cette puissance
Le problème, avec l’humour, c’est qu’il donne une forme de pouvoir et de charisme que chacun veut s’approprier d’une manière ou d’une autre, et si possible le plus rapidement et le plus simplement possible. Après tout, être celui qui fait rire le groupe, c’est être celui qui mène la danse. Faire rire, c’est avoir du pouvoir car on range de son côté les rieurs en définissant par la raillerie c’est qui est acceptable et ce qui ne l’est pas. C’est entre autres pour ça qu’une personne qui ose répondre à celui qui tente de faire rire « tu n’es pas drôle » se verra répondre « t’as pas d’humour ». Si on tente de traduire ce genre d’altercation, on s’aperçoit que le véritable sens caché pourrait être le suivant : Je tente de faire rire le groupe en pointant du doigt quelque chose (la zoophilie, le racisme, l’eugénisme, l’homosexualité, une tradition étrangère, peu importe). Untel me répond que pointer du doigt cette chose est pas drôle parce qu’encourageant un système auquel Untel n’adhère pas. Untel refuse donc de me donner du pouvoir. La frustration de ce pouvoir refusé m’entraîne à nier chez mon opposant la capacité de reconnaître un potentiel meneur, à savoir dans ce cas, moi. Et donc à répondre « tu n’as pas d’humour ». Sous-entendu « tu ne sais pas ce qui est drôle alors que moi je le sais. Je te suis supérieur car je sais ce dont on doit rire, et tu es bête de ne pas le reconnaître en riant de ma blague ».

Je rappelle quand même qu’il n’y a pas si longtemps encore, le droit de rire était dicté par le roi. La cour attendait toujours de voir si le roi riait pour rire à son tour. Preuve s’il en est que le rire est bien l’apanage des puissants. Celui qui dicte ce dont on peut rire, c’est celui qui place les normes, qui définit les limites, qui dit ce qui est acceptable et ce qui ne l’est pas.

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Et étrangement, les personnes les plus souvent accusées de manquer d’humour sont les gens qui remettent en cause l’ordre établi, les limites existantes et intégrées par chacun (qu’elles soient bonnes ou mauvaises) : féministes, véganes, anarchistes, anti-capitalistes, anti-racistes, hétéo-solidaires et LGBT et j’en passe. Mais n’est-ce pas parce que ces personnes ont interrogé l’humour et refusent de rire de ce qui, une fois de plus, conforte l’oppresseur dans son rôle de puissant ? De la même manière, un noir -par exemple- qui refusera de rire à une blague raciste déstabilise son interlocuteur parce qu’il montre qu’il lui refuse un pouvoir. Si c’est un blanc à qui il refuse ce pouvoir, le refus prend tout son sens.
Montrer qu’on refuse de rire est donc un acte qui demande du courage car, sans qu’on s’en rende forcément compte, il y a un rapport de force qui se met en place et qu’il faut apprendre à contrer quand le besoin s’en fait sentir. Refuser ouvertement de rire à ce qui communément amuse la masse est donc un engagement social et potentiellement politique. En refusant ainsi de rire d’une catégorie opprimée avec le « meneur », on lui fait savoir qu’on ne lui reconnaît pas le droit de brimer un groupe donné (qu’on en fasse partie ou non).

La mode du cynisme et de l’anticonformisme
Aujourd’hui, un des moyens de s’approprier ce pouvoir qu’est le rire, c’est de jouer la carte de la désinvolture, du cynisme. Pour faire rire -et donc avoir du pouvoir- on doit savoir se vendre auprès de ses contemporains. Et pour ça, le cynisme tel que la plupart des gens le conçoivent (donc mal, nous verront ça plus bas) est un moyen simple et efficace. Qu’on ne se voile pas la face, aujourd’hui être cynique, anticonformiste ou adepte de l’humour noir est une mode, un truc cool et surtout, donc, un truc de puissant. En effet, qu’il est facile de se foutre de tout, d’avoir l’air neutre, quand on est dans le haut du panier. Bref, cette mode consiste à revêtir la peau d’un personnage désabusé ressemblant aux célébrités ou aux personnes charismatiques qu’on a pu voir passer sur nos écrans. Que ce soit les fameux personnages blasés joués par Bruce Willis, les figures cyniques comme Dr House ou Stark (IronMan), ou encore les comiques désinvoltes comme Desproges et Coluche, n’importe qui aujourd’hui rêve d’avoir cette forme de charisme qui donne l’impression d’être au-dessus de tout. Alors on s’inspire des personnages sus-cités, on se base sur des répliques de South Park, et on tente d’atteindre ce charisme je-m’en-foutiste sans vraiment se demander si le but est réellement de se foutre de tout en vrai et de ne réfléchir à rien. Cette mode se traduit au final par une sorte de singerie de ces grands personnages. Autrement dit, beaucoup tentent d’adopter le ton, la forme sans se soucier du fond, du pourquoi et du comment. Pour comprendre tout ça, tentons de retrouver les vraies définitions. C’est quoi le cynisme ?

Le cynisme tire son origine de la Grèce antique et le pratiquant de cet art le plus connu aujourd’hui était Diogène. Diogène, philosophe anticonformiste, est célèbre pour plusieurs raisons -avérées historiquement ou non-, mais ma préférée est celle de son altercation avec Alexandre le Grand à qui il aurait dit « ôte-toi de mon soleil » quand ce dernier a voulu s’adresser à lui du haut de sa royale présence. La politique du cynisme, donc, était à la base, celle-ci :

« Cette école a tenté un renversement des valeurs dominantes du moment, enseignant la désinvolture et l’humilité aux grands et aux puissants de la Grèce antique. Radicalement matérialistes et anticonformistes, les Cyniques, et à leur tête Diogène, proposaient une autre pratique de la philosophie et de la vie en général, subversive et jubilatoire. »
Wikipédia

Le but du cynisme serait donc d’enseigner l’humilité aux puissants. Chose étrange, aujourd’hui, tous ces cyniques auto-proclamés font, bizarrement, partie des puissants (ou plutôt des privilégiés), mais en plus, usent de ce prétendu cynisme sur… Les catégories opprimées. Ainsi il sera courant de voir ces grands anticonformistes de 4Chan et 9Gag taper sur les femmes (« va me faire un sandwich » étant une sorte d’hymne qu’ils servent à toutes les sauces) ou les Noirs, des blogueurs comme l’Odieux Connard expliquer doctement avec une dose surchargée d’ironie aux féministes qu’elles n’agissent pas correctement (tout en restant bien assis dans son fauteuil à ne rien foutre, sinon c’est pas marrant), des amis qui feront des blagues homophobes ou racistes et qui répondront ensuite, si jamais on s’insurge, « non mais moi je suis anticonformiste, tu sais bien ». Finalement, on cache son manque de réflexion, son discours creux et ses blagues bêtement répétées par un concept emprunté à des intellectuels pour donner l’impression que cogitation il y a alors qu’il n’en est rien. L’art de manier la rhétorique, de faire une belle phrase bien formulée devient plus important que le fond des choses qu’on a à dire. Et les remises en question deviennent superflues.

Dans la même veine, l’anticonformisme (et donc l’humour anticonformiste, par extension) est lui aussi spolié. Anticonformisme signifie radicalement contre ce qui est conforme. L’idée est donc qu’un anticonformiste va à contre courant des pensées consensuelles et admises du moment. Diogène était anticonformiste. Desproges était anticonformiste. Malheureusement à l’heure où enfin ce qui était conforme (que les Noirs, les LGBT et les femmes restent à leur « place ») commence à ne plus l’être et qu’on envisage enfin que des hiérarchies existent et qu’elles ne sont pas éthiquement justifiables ; des personnes, mécontentes de ces avancées sociales, se permettent de déverser leur bile en se taxant d’anticonformistes. Sauf que ces personnes ne sont pas anticonformistes. Certes elles vont à l’encontre des idées égalitaristes et humanistes qui commencent réellement à être entendues depuis un siècle et donc à devenir conformes, mais eux ne brisent pas des idées sociales avec des idées nouvelles. Ils brisent des idées sociales avec des idées caduques. Et cette manie à un nom qui n’est en rien synonyme d’anticonformiste, c’est le terme « réactionnaire ». Ce qui signifie, d’après le dictionnaire « opposé au progrès ». Nous avons donc là des personnes opposées au progrès social qui tentent de faire croire qu’elles sont pour le progrès en vantant des idées désuètes. Encore une fois, nous sommes donc en face d’imposteurs qui reprennent des discours humanistes en leur piquant leur vocabulaire (qui est bien vu par le peuple) afin de redonner valeurs à des idées obsolètes vouées disparaître.

Humour et intolérance
En fait le problème de cette mode du cynisme, de l’anticonformisme, du second degré et de l’humour noir, c’est qu’ils ont perdu leur sens quand les membres des classes dominantes se les sont réappropriés pour justifier leur oppression et les méthodes qui en découlent. Autrement dit, ces gens qui prétendent être anticonformistes, cynique, adeptes du second degré et de l’humour noir ne font qu’essayer de mettre un mot qui passe mieux sur leurs méthodes d’oppression et leur volonté de ne pas remettre en question leurs privilèges. Bref, ils tentent de faire passer des vessies pour des lanternes, de noyer le poisson pour mieux endormir la vigilance des opprimés qui sont visés par cet « humour ». Car l’humour, au yeux de la société, excuserait tout. Si c’est « pour de rire » alors, on peut dire les pires atrocités, car, enfin, ce n’est pas sérieux. Il faut donc apprendre à déceler à quel moment l’humour est dirigé « contre », et à quel moment il permet de rire « avec ».

Beaucoup d’oppresseurs et autres membres des classes dominantes l’ont bien compris et fort bien intégré. Et puisque aujourd’hui être ouvertement raciste, sexiste, homophobe, bref, intolérant est mal vu (grâce aux avancées égalitaristes qui découlent des luttes des différentes minorités), ils tentent de déguiser cette intolérance en faisant passer ça pour de l’humour. Ainsi, des gens comme Aldo Naouri (médecin) vont dire des choses comme « violez votre femme » à un client et tenter de faire passer ça, ensuite, pour quelque chose sans importance, une simple parole jetée en l’air, inoffensive parce que prétendument humoristique. Niant ainsi qu’en tant que médecin ses conseils sont perçus comme paroles d’évangile, niant que la culture du viol fait des ravages et que le viol est beaucoup fantasmé et niant ce qui a pu le pousser à tenir de tels propos. Car pourquoi a-t-il dit une telle chose ? Il avait en face de lui un homme qui venait le voir parce que sa femme ne voulait plus coucher avec lui et qui attendait une solution. Quel cheminement s’est fait dans la tête de cet homme qui a entendu son médecin lui dire « viole ta femme », même pour rire ? Est-ce que ce qui était drôle ce n’était pas le mot « viol » ? Comme si la simple idée qu’on puisse violer sa femme était risible ? Que sa femme on ne la viole jamais, hein, on la baise, à la rigueur, on la force un peu, mais bon, c’est normal, c’est son devoir d’épouse. Je parlais plus haut du fait que le rire était un refus, un moyen de placer ses limites : quelles étaient les limites posées là ? L’idée que violer sa femme c’est pas bien ? Ou l’idée que violer sa femme, c’est pas possible ?

Bref, ce déguisement qu’est l’humour pour masquer l’intolérance est une arnaque. Je dirais même une double arnaque. Car non seulement on tente de nous tromper avec l’idée selon laquelle l’humour excuse tout, mais en plus les membres des classes dominantes définissent l’humour sans consulter ceux qu’ils oppressent. D’une manière ou d’une autre, avec ce type d’humour, les opprimés sont perdants. Parce qu’on leur définit ce dont ils doivent rire ou non : en plus de la parole, donc, on leur vole le droit d’être blessé et on les oblige à rire, même de ce qui les heurte (sans quoi, ils passent pour des losers, des coincés du cul incapables de s’amuser).

La dictature de l’Humour
Il est clair, donc, qu’aujourd’hui, dans certaines situations on est tenu de rire. Le seul choix qui reste c’est soit de se fondre dans le moule et de partager l’hilarité commune, soit de ne pas rire et de devoir se justifier, et ainsi, prendre le risque de se voir coller l’étiquette de « chieur » ou de « coincé ». Prenons un exemple courant : un groupe d’amis parlent de Marc -ici présent- et de ses « manières de gay ». Marc, hétéro convaincu, ne se laisse pas abattre et grossi le trait en jouant la « tafiole » de manière complètement stéréotypée (avec les manières efféminées et tout le toutim). Antoine -ici présent également-, homosexuel, se voit placé devant ce genre de « choix » : soit il rigole avec tout le monde d’un stéréotype qui est censé le représenter mais dans lequel il ne se retrouve pas, soit il ne rigole pas, auquel cas il est possible qu’on lui demande pourquoi ça ne le fait pas rire. Et s’il explique pourquoi, il y a de fortes chances pour qu’on lui réponde le « oah c’est bon, c’est de l’humour ! » habituel.

hebergeur d'imageIllustration par Lematt

Beaucoup considèrent qu’ils sont dans leur bon droit de décider de ce dont l’autre peut se plaindre et de ce dont il peut rire, comme à l’époque des rois dont j’ai parlé plus haut. Souvent avec les opprimés, mais pas seulement. Toujours est-il que selon moi, c’est un manque d’empathie que je trouve au final, assez cruel, car non content de blesser la personne une fois en se moquant d’elle (ou de ce qu’elle est, ce qui exactement pareil), on lui refuse le droit de s’insurger et de dire qu’elle a été blessée. Finalement, toute personne de qui on se moque préférera alors encaisser sans rien dire plutôt que de prendre un coup supplémentaire par dessus. Et c’est ainsi que l’humour oppressif fonctionne : on tient l’autre en respect, s’il ne veut pas être exclu du groupe, il doit accepter qu’on se moque de lui sans rien dire, et même rire avec les autres. On lui impose donc un faux choix, et au final, on le piège : soit tu acceptes la potentielle solitude qu’entraînera ta « rébellion », soit tu acceptes qu’on te marche sur la gueule, et tu te sentiras seul dans ta détresse. Dans un cas comme dans l’autre, la sensation d’être exclu reste présente.

La différence entre rire de tout et se moquer de tout

Alors après toute cette lecture, les adeptes de l’humour me diront que je restreins considérablement leur liberté de rire de tout, citée au début par Desproges. Mais cet article ne vise nullement à dire qu’il faut cesser de rire de tout. Au contraire. J’essaye d’expliquer la différence entre « rire de » et se « moquer de ». Car la différence est cruciale. Se moquer de, c’est rire contre. Rire de, c’est rire avec. On peut rire du viol avec une victime de viol. On peut rire du sexisme avec une femme, et même avec une féministe (oaaah, dingue). On peut rire du racisme avec un arabe. On peut rire du handicap avec un handicapé mental ou moteur. On peut rire de tout. Mais pas contre tout. Parce que se moquer de, c’est exclure la cible de la moquerie. Alors que rire avec elle c’est l’intégrer dans le groupe, dans la société. Alors quand vous faites une blague, posez vous la question : quel est mon but ? Est-ce que je cherche à exclure ? Ou est-ce que je cherche à intégrer ? Et si je cherche à intégrer, est-ce que c’est réellement visible ? Est-ce que ce n’est pas maladroit ?
Et dans l’éventualité où votre blague vexe malgré votre but d’intégrer, souvenez-vous que la meilleure des réactions, c’est de présenter des excuses. Des excuses sincères, du genre « pardon, j’ai mal agi » et surtout pas « désolé que t’aies pas compris » (qui sous-entend « désolé que tu sois con », hein). En agissant ainsi, vous faites preuve d’humilité et vous montrez que votre but n’est pas d’agir comme un meneur assoiffé de pouvoir dont je parlais plus haut. Présenter des excuses à une personne blessée par une blague est une politesse élémentaire que trop de personnes dédaignent, par orgueil.

Un exemple qui illustre assez bien ce que j’essaye de faire comprendre ici, c’est une expérience que j’ai eu avec un handicapé mental, que nous nommerons Charles, quand je travaillais en tant qu’animatrice spécialisée. Charles ne savait pas parler mais comprenait très bien les gens qui lui parlaient et savait répondre de manière rudimentaire avec des signes et des expressions. Un jour, alors que j’étais avec lui en train de vaquer à diverses besognes, je m’arrête en plein mouvement, ayant oublié ce que je voulais faire. Je me tourne vers lui et dis « merde j’ai oublié ce que je suis venue foutre ici ! Qu’est-ce que je voulais faire Charles, aide-moi ! » et il a rigolé en se montrant lui-même me faisant comprendre avec un air réprobateur qu’il ne pouvait pas me répondre et que j’étais bien bête de lui demander de l’aide. On a rigolé pendant un bon quart d’heure. Ensemble. Cet exemple est parlant dans le sens où nous avons pu rire ensemble de son handicap parce que, en quelque sorte, Charles m’y avait autorisée en en riant lui-même. Il m’a autorisée à rire avec lui de quelque chose qui pourrait le faire souffrir afin qu’ensemble on dédramatise un état de fait qui peut sembler être terriblement triste. Si ça avait été moi qui lui avait dit qu’il était bien bête d’essayer de parler, la situation aurait été totalement différente et certainement pas drôle pour lui. Nous avons pu rire parce que je lui ai laissé le choix : c’était à lui de dire s’il pouvait ou non rire de sa particularité.

Je pense donc que laisser le choix aux personnes, de rire de ce qui les fait souffrir (ou pourrait les faire souffrir) à cause d’un système social qui les oppresse de manière partiale et injuste, est un geste important, un témoignage d’empathie qui devrait être considéré comme normal. Il s’agit là de considération de l’Autre. Et ça s’apprend avec l’acceptation du fait qu’on peut faire des erreurs (rire d’un sujet sensible chez une autre personne) et que les reconnaître n’est non pas une faiblesse, mais une force, car elle est la preuve qu’on sait humblement écouter autrui au lieu d’écouter son égo.

En conclusion
Le titre disait « l’humour est une arme » : on peut s’en servir pour libérer ou pour oppresser. Je crois qu’on a pu voir à quel point c’était vrai. L’humour peut permettre bien des choses. Il peut aussi bien exclure, mépriser, blesser voire briser ou à l’inverse renverser des codes sociaux et mettre à bas des oppressions, permettant ainsi une meilleur cohésion sociale pour ceux qu’on a coutume d’humilier et d’exclure. L’humour est une des armes tranchantes permettant de tailler la société à son image. À notre échelle, nous perpétuons des valeurs, des idées, des habitudes, et l’humour est un moyen de les définir. À chacun de choisir lesquelles, pourvu que ce choix soit conscient.

(1) Traduction (approximative) : « Tu peux dire combien une personne est intelligente en observant ce dont elle rit. »

Pour aller plus loin :
Le rire. Essai sur la signification du comique, par Henri Bergson : [x]
Le Politiquement Incorrect : [x]
Le second degré : [x]
La pure provocation : [x]
Sortir de sa boîte : [x]
Oh, ça va, c’est pour rire ! [x]

Merci à Denis Colombi pour ses conseils durant la rédaction de cet article et à Stéphanie pour la correction des fautes d’orthographe.

« Satire is traditionally the weapon of the powerless against the powerful. I only aim at the powerful. When satire is aimed at the powerless, it is not only cruel—it’s vulgar. »
Molly Ivins

Égalitariste

Témoignage – Le doigt froid

Trigger Warning : agression sexuelle

Texte écrit pour le blog Polyvalence mon Pote, qui récupère des témoignages de victimes de sexisme. D’ailleurs, n’hésitez pas à en écrire aussi et à lui envoyer ce que vous avez à dire !
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J’avais oublié.

C’est le genre de chose que la société te fait effacer de ta mémoire, parce que bon, ça va quoi, c’est pas si grave, ya pire ailleurs. Et puis, c’est pas comme s’il t’avait violée, si ? Et en plus, tu l’avais laissé t’embrasser, alors bon, il avait le droit, hein. Je l’avais effacé de ma mémoire parce que la peur, la honte, tout ça, c’était ma faute, c’était moi qui exagérait, c’était certainement pas lui qui était en tort. Il fallait passer à autre chose et oublier, vite. Et c’est ce que j’ai fait.

J’avais 16 ans.
C’est l’âge où tu te dis que le sexe c’est vachement cool. Je savais pas trop ce que c’était, mais ça avait l’air bien. Je connaissais déjà que trop bien les lois tacites attachées à mon sexe : « ne chauffe pas trop, ne sois pas trop pute, ne sois pas trop sexy, ne sois pas trop, trop, trop SINON »… Tu l’auras bien mérité. J’avais pas vraiment vécu le sexisme plus que mes contemporaines et j’étais pas trop renseignée sur la culture du viol. Par contre, on m’avait bien appris à le craindre, le viol. Mais pas là où il se trouve vraiment, la plupart du temps. On m’avait appris à le craindre seulement au détour d’une ruelle sombre, venant d’un inconnu. Certainement pas dans la maison même d’amis proches de mes parents.

Il avait 18 ans.
C’était à une fête, avec plein d’ados, d’adultes, de jeunes adultes. Le genre de fête branchée avec de la bonne musique et des gens trop « in ». Moi je connaissais pas trop trop ce genre de fête, mais j’en avais vu à la télé. Et ça avait l’air vraiment chouette. Et comme à la télé, dans ce genre de fête, ça flirtait sec, j’ai décidé de faire pareil. Et de mettre en avant mes atouts fraîchement acquis de jeune femme. Pourquoi faire ? Je n’en sais rien. Pas pour le plaisir de « pécher » un garçon. Plutôt pour faire comme tout le monde, sans doute. Comme à la télé. Je ne sais plus trop comment j’en suis venue à me retrouver seule avec lui dans cette salle de bain, la lumière éteinte, mais je me souviens que j’en avais pas spécialement envie. Je l’avais suivi parce que dans ma tête on était en couple et que j’allais pas le mécontenter à notre première rencontre. Je voulais pas qu’il me prenne pour une chieuse ou une coincée, non, moi aussi je pouvais être « in », d’abord.

J’avais pas envie.
Mais il m’a poussée contre le lavabo. Quand j’ai senti qu’il débouclait mon pantalon, j’ai eu une vague de panique, et j’ai murmuré « non ». Un petit « non », ridicule, à peine audible. Mais une voix dans ma tête m’a dit que c’était trop tard. Je l’avais suivi, fallait assumer. Alors quand il a glissé sa main dans ma culotte et qu’il a pénétré mon vagin avec un doigt glacé en répétant « non ? », je n’ai rien répondu.

On a frappé à la porte.
A ce moment, un adulte -un vrai- a frappé à la porte. Je crois qu’il voulait utiliser les toilettes, ou alors il savait que deux ados étaient seuls dans la salle de bain et il voulait pas nous y laisser, je ne sais pas. Je me souviens mal. Je ne me souviens même pas d’avoir ressenti du soulagement, ou quoique ce soit. Je me souviens juste d’être sortie, embarrassée, le pantalon défait.

J’ai 23 ans.

Je me suis souvenu. En lisant des textes féministes qui disaient que beaucoup de femmes vivaient des agressions sexuelles, je me suis rappelé de ce passage de ma vie. J’ai pas spécialement souffert de ce souvenir. Je me suis simplement rappelé. Ah oui, c’est vrai, moi aussi, j’ai vécu un truc dans le genre. D’une manière tellement détendue que je me suis demandé si j’intériorisais pas à fond, si tout n’était pas passé dans l’inconscient.

Je ne sais pas qu’en conclure.

Je ne me sens pas spécialement traumatisée, triste ou honteuse. Je ressens juste un peu de la colère contre ce garçon qui n’a pas su respecter ce tout petit « non », et beaucoup contre cette société qui lui a appris qu’il pouvait ne pas l’écouter. Ce garçon qui n’a pas su s’arrêter et me demander mon avis, vraiment. S’il m’avait dit « non ? » en s’écartant, ça aurait été bien différent, je n’aurais pas le souvenir de ce doigt froid en moi. Je ne me sens pas spécialement mal. Après tout, c’est si loin, si flou -sauf ce doigt, froid, net et présent-. Mais j’ai compris dans ma chair avec ce souvenir ce qu’était la culture du viol. Parce que là, comme ça, ce jour là, sans cet adulte, j’aurais peut-être été violée. Et peut-être que je vous écrirais que d’après moi, ce n’était pas bien grave.

EDIT : Précisions
Pour des raisons qui m’échappent et d’autres qui sont personnelles, j’ai parlé de cette expérience plus comme une agression sexuelle que comme un viol. Or, il se trouve qu’au regard de la loi, « Tout acte de pénétration sexuelle, de quelque nature qu’il soit, commis sur la personne d’autrui par violence, contrainte, menace ou surprise est un viol. » D’un point de vu purement juridique, donc, j’ai été violée. Je ne le vis pas comme ça, aujourd’hui, mais je pense important de le préciser. A vous d’en tirer les conclusions qui vous paraissent les plus judicieuses.

Pour des raisons qui me paraissent évidentes, je ferme les commentaires sur cet article.

Pour aller plus loin :
Mythes au sujet du viol : [x][x][x][x][x]
Pas si grave : [x]
À toi mon ami qui ne viole pas : [x]
Merci de ne pas me violer : [x]
Je ne supporte plus vos abjections au sujet du viol : [x]
Aux gars, par un gars : [x]

Égalitariste

Rendre la parole à ceux à qui on la vole

Aujourd’hui, grâce à la liberté d’expression, en France, tout le monde peut prendre la parole. En tout cas, c’est ce que dit la loi. Mais dans les faits ? Dans les faits, ceux qui sont le plus écoutés, et donc ceux qui osent le plus parler, ce sont les privilégiés (1). Ainsi, ceux à qui on donne le plus de crédit quand ils parlent, que ce soit dans les médias, dans le privé, ou sur internet, ce sont les hommes cis (2) bien-portants adultes blancs et hétéros.

Pouvoir parler sans être interrompu et en étant pris au sérieux est un acte de privilégié dont on a pas conscience parce qu’on y est habitué depuis l’enfance. Pour comprendre le pourquoi du comment, il faut tourner la tête et observer notre histoire. Comme exemple, je prendrai les trois plus grands systèmes d’oppression qui ont frappé et frappent encore notre pays : l’homophobie, le racisme et la misogynie. Toute notre histoire est entachée par ces trois formes d’intolérance.
Pour rappel, quelques dates :
– En France, la théorie de l’égalité ne commence qu’il y a deux siècles. En 1789 la déclaration des droits de l’homme proclame : « Tous les hommes naissent et demeurent libres et égaux», mais il faudra attendre 1794 pour que l’esclavage soit aboli. Il sera cependant rétablit en 1802 par Napoléon et ce n’est qu’en 1842 qu’il sera de nouveau abrogé. Malgré la déclaration des droits de l’homme et l’abolition de l’esclavage plusieurs siècles plus tôt, les dirigeants français ne voteront une loi prévoiyant des condamnations pénales pour toutes les actions à caractère raciste qu’en 1972.
Pour aller plus loin : [x]
– En France, les femmes ont le droit d’ouvrir un compte bancaire personnel en 1942 et gagnent le droit de vote en 1944, c’est à dire il y a moins d’un siècle. La dépénalisation de l’IVG est adoptée définitivement en 1973 (il y a moins de 50 ans), ce n’est qu’en 1985 qu’hommes et femmes gèrent le patrimoine familial à égalité et c’est seulement en 1992 qu’une loi est mise en place pour protéger les femmes du harcèlement sexuel et des violences conjugales.
Pour aller plus loin : [x]
– En France, l’homosexualité est considérée comme un crime, puis comme en délit, jusqu’en 1968 où l’OMS défini l’homosexualité comme une maladie mentale. Ce n’est qu’en 1981 que la loi concernant « les outrages publics à la pudeur aggravés pour homosexualité » seront amnistiés et seulement le 17 Mai 1990 que l’homosexualité sera définitivement rayée des listes des maladies mentales. On ne commence à reconnaître la famille homoparentales qu’en 1999 avec le PACS, et ce n’est qu’en 2013 qu’un projet de loi visant à ouvrir le mariage et l’adoption aux LGBT (3) est proposé.
Pour aller plus loin : [x]

Au final, on observe un trait commun entre toutes ces dates : elles sont récentes. L’égalité des droits est quelque chose que les trois générations encore en vie ont vu naître. Or, en matière d’égalité, ce qui est le plus « facile » à changer, ce sont les lois. Les mentalités elles, mettent beaucoup plus de temps à suivre. Vous avez compris où je veux en venir n’est-ce pas ? Comment, alors que l’égalité des droits est si récente pour les trois catégories opprimées que je viens de citer, pourrions nous être, tous autant que nous sommes, parfaitement exempts de sexisme, de racisme et d’homophobie ? Notre culture est encore imprégnée de toute cette intolérance qui, il y a encore quelques siècles était jugée comme étant parfaitement normale. Et donc, fatalement, nous sommes aussi imprégnés de cette hiérarchisation hétéro > homo, homme > femme, blanc > non-blanc.
Il y a un siècle encore, écouter l’homme blanc hétéro et faire taire les « autres » était parfaitement normal. Le changement des lois est une chose, mais au nom de la loi, on ne peut pas forcer les citoyens à changer radicalement de point de vue et d’habitudes. Aujourd’hui, donc, être blanc, hétéro et ouvertement masculin confère une forme de charisme qui fait qu’on est toujours plus facilement écouté, et ce, parce que l’histoire de l’égalité n’est pas encore arrivée à son terme mais parce qu’elle est toujours en marche.

Toute cette -longue mais nécessaire- introduction pour en venir au sujet qui nous occupe : la parole. La parole est un pouvoir. Par la parole, on peut convaincre, on peut faire changer les choses, on peut interroger, remettre en question et même, faire changer les lois. La parole est un pouvoir, et ce pouvoir, c’est encore majoritairement l’homme cis blanc hétéro bien portant et aisé, qui le détient. Petit à petit, ça change, mais lentement. Aujourd’hui encore, nos lois, même celles qui concernent les non-blancs, les femmes et les homosexuels, sont faites par des hommes blancs hétéros. Ils ont la parole, ils ont un pouvoir, et ce pouvoir se traduit par des décisions qui sont prises à la place des premiers concernés. Et ça, c’est un problème.

Le vol de la parole est la première oppression que subissent les non-privilégiés.
C’est vrai, dire « vol » est un mot fort, mais je l’utilise sciemment ici pour bien faire comprendre le problème de la prise de parole inconsidérée. Parler à la place de quelqu’un qui vit une stigmatisation alors qu’on ne la vit pas personnellement, c’est du vol. Pour comprendre en quoi c’en est il faut avoir conscience qu’une personne stigmatisée est toujours moins écoutée qu’une personne qui ne l’est pas. En prenant la parole à sa place, vous l’empêchez de témoigner de son expérience en donnant votre avis qui ne sera jamais qu’une projection et qui sera toujours basé sur des à prioris parce que vous ne vivez pas le stigmate.
En tant que membre d’une classe privilégié, on peut apporter du soutien. C’est même souhaitable. Exprimer qu’on trouve anormal d’avoir un privilège, et tenter de l’abdiquer en faisant de son mieux pour ne pas en jouer est, selon moi, la meilleure des choses à faire en tant que membre de la « classe dominante ». Mais en aucun cas on doit parler en leur nom. Parce que parler au nom de quelqu’un sans avoir parlé avec lui au préalable pour le comprendre est impossible. Il y a toujours un risque pour que les réflexes culturels de privilégié acquis prennent le dessus à un moment donné.
Pourtant, aujourd’hui, dans les médias, voir des privilégiés parler aux noms de stigmatisés est monnaie courante. Sur les plateaux de télé, on voit sans cesse des hommes blancs en costard discuter du droit des homosexuels, du droit des putes, du droit des toxicos, du droit des immigrés etc. Personne ne s’offusque du fait, par exemple, que concernant les lois du racolage remises en cause aujourd’hui par le gouvernement, aucune pute n’ai eu son mot à dire. La prostitution concerne majoritairement des femmes, souvent étrangères, mais c’est une majorité d’hommes bien français qui prennent des décisions. Et c’est comme ça pour des tas de sujets. En laissant la parole aux groupes privilégiés, on laisse les idées reçues en place sans donner l’occasion aux opprimés de les briser. C’est aux opprimés de parler de ce qu’ils vivent, et c’est seulement comme ça que les choses pourront changer.

Le vol de la parole est une violence.
Le vol de la parole est donc un système d’oppression qui, à force peut vite se transformer en violence. Une oppression, quelle qu’elle soit, génère de la souffrance. Et le fait de ne pas pouvoir en parler soi-même et de voir des gens décider à sa place de ce qu’on a le droit de ressentir ou non et quelles réactions sont autorisées ou non est une agression supplémentaire. Pourtant, la majeure partie des gens s’en accommodent voire trouvent ça parfaitement normal. Pourquoi ?
C’est quelque chose que j’ai du mal à m’expliquer. Je ne trouve pas réellement de raisons, sinon une éducation sociétale et globale. Une sorte de culte de l’égo qui dirait que toutes les opinions se valent sur tous les sujets. Le piège, c’est qu’il faut avoir vécu cette violence qu’est le vol de la parole pour comprendre en quoi c’est une agression. Et pour ça, il faut avoir vécu une oppression. Autrement dit, ceux qui n’ont jamais vécu d’oppressions ne peuvent pas comprendre cette souffrance puisqu’ils ne l’ont pas vécu (à la rigueur, ils peuvent l’imaginer, mais ça demande un effort de remise en question). Or ceux qui ne vivent pas les oppressions sont souvent ceux qui sont au pouvoir. Et ainsi, ils sont en droit de penser de manière qu’ils pensent parfaitement légitime que les opprimés exagèrent et de continuer de décider à leur place de ce qui est bon pour eux sans trop s’inquiéter. La boucle est bouclée.

Laisser la paroles aux opprimés dans les médias.
Laisser la parole aux oppressés dans les médias est une chose cruciale aujourd’hui. Tant que les minorités opprimées ne seront pas écoutées, les clichés iront toujours bon train, et les décisions par des personnes illégitimes continueront d’être prises sans que ça ne choque personne. Il y a une rééducation sociétale entière à faire de ce point de vu là.
Pour étayer mon propos, je vais prendre un exemple concret : le mois dernier, Morgane Merteuil, prostituée et membre représentant du STRASS (4) a été invitée sur Grand Soir 3 (début du débat à la 21ème minute) pour débattre d’un projet de loi fort actuel, la loi au sujet du racolage. Je n’ai regardé qu’un tout petit bout de l’émission, mais durant la petite partie que j’ai vu, une chose m’a sauté aux yeux : Morgane est la seule prostituée et pire, la seule femme à parler du problème. Toutes les autres personnes sont des hommes, et certains d’entre eux vont jusqu’à sous-entendre que c’est elle qui n’est pas légitime à parler du problème (alors qu’il s’agit quand même de son métier et d’un problème qui concerne les femmes en premier lieu). Pire : non seulement c’est la seule femme, mais en plus, elle est beaucoup moins écoutée que ses collègues masculins. On lui coupe sans cesse la parole et ses propos son balayés d’un revers de la main, comme s’ils n’étaient pas dignes d’être entendus ou pas importants.
Alors je pose la question : pourquoi est-ce qu’on ne voit jamais de débats télévisés au sujet de la prostitution (pour rester dans l’exemple) avec seulement des prostituées ? Je veux dire, les prostituées ont déjà assez de désaccord entre elles pour qu’il y ai un débat, quel besoin a-t-on d’écouter des personnes qui ne sont pas du tout concernées par le problème (sinon, éventuellement, en tant que clients) ? Ne sont elles pas les mieux placées pour décrire la réalité de leur métier, ce qu’elles pensent être le mieux en matière de législation, quels sont les enjeux etc ?
L’exemple ici est criant de ce que je pointais du doigt plus haut : on ne laisse pas les minorités parler (ou si peu, pour se donner bonne conscience et donner l’impression que démocratie il y a), du coup, on continue de véhiculer des clichés, ce qui permet de garder une bonne emprise et de prendre des décisions à la place des premiers concernés. Tant que les médias ne donneront pas la parole à ceux qu’on tente de faire taire pour mieux les contrôler, ils continueront de faire le jeu des oppresseurs.

Laisser la parole aux opprimés dans le privé.
Laisser la parole aux opprimés dans le privé, c’est apprendre à être à l’écoute et mettre de côté son égo. C’est accepter de partir du principe que ce qu’on vit n’est pas la réalité et que celle de l’Autre peut être radicalement différente. Oui, je sais, dit comme ça, ça paraît simple et obvious, mais je peux vous assurer que les personnes qui partent du principe que s’ils/elles ne le voient pas, ça n’existe pas (l’homophobie, le racisme, le sexisme) sont malheureusement très nombreux/ses.
Ici, je vais prendre comme exemple ce que je connais bien : l’oppression des femmes. En tant que femme, quand je parle du harcèlement de rue, par exemple, on me dira très souvent que j’exagère. Tant qu’on ne fourni pas des preuves tangibles et criantes qu’on vit une oppression, la plupart des hommes considéreront d’office qu’on abuse. « Tu exagères », « t’es trop susceptible », « fais pas attention ce sont des cons, c’est tout », sont autant de moyens de renvoyer l’opprimé à sa place : dans le silence. Par ces négations et ces minimisation le message est clair : « je ne veux pas t’entendre te plaindre ». Venant de proches, ça peut être extrêmement brutal.
L’homme, le blanc, l’hétéro a dit que ce n’était pas grave, donc ça n’est pas grave. Ce qu’on ressent est nié : ce qui est important c’est l’avis de l’oppresseur. Il ne le voit pas, il ne le vit pas, donc ça n’existe pas, c’est forcément l’autre qui en fait des caisses. Le problème c’est que c’est vrai pour tout. A tel point que les hommes (pour en revenir à l’exemple donné) se permettent même de donner leur avis sur des choses graves, comme le viol (qui n’a pas entendu le fameux « oh, t’as vu comme elle se sape ? Elle l’a bien cherché » ?) ou les violences conjugales. Dans le privé, entre amis, dans la famille, les privilégiés passent trop de temps à définir entre eux de ce que les opprimés ont le droit de ressentir ou non.

En conclusion
En tant que privilégié/e, renier son privilège c’est commencer par arrêter de donner son avis sur ce qui ne nous frappe pas, permettre aux premiers concernés de parler de leur vécu et en plus, les écouter et en tirer enseignement. Ça demande beaucoup d’humilité et de remise en question, mais c’est possible et nécessaire. Parce que tant que vous ne ferez pas ça, vous continuerez d’user de votre privilège et de perpétuer les systèmes oppressifs.

(1) Le privilège dans la lutte pour l’égalité, quelle qu’elle soit, est le fait de naître du bon côté de la « barrière ». Pour comprendre le principe, quelques articles : [x] [x] [x]
(2) « Cis » désigne, en fait, les non-transexuels (pour faire simple). Cet article donne davantage d’informations : [x]
(3) LGBT, acronyme de Lesbian Gay Bi Trans.
(4) STRASS : Syndicat du Travail Sexuel.

Pour aller plus loin :
C’est pas si grave : [x]

Égalitariste

Instant publicité : la Coupe Vaginale

Ouais, c’est mon côté capitaliste, je vais faire de la pub. Héhé. La Coupe Vaginale, donc, c’est quoi ? C’est un substitut aux tampons et aux serviettes hygiéniques qui présente énormément d’avantages et très peu d’inconvénients. Que je m’en vais lister ici.

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La Coupe Vaginale a bien des noms. MoonCup, EasyCup, VaginaCup et j’en passe, c’est un réceptacle en latex ou en silicone en forme de cloche à insérer dans le vagin pendant les ragnagnas. Elle recueille le flux menstruel et présente tous les avantages d’un tampon. Cette coupe a vu le jour beaucoup plus tôt que ce qu’on pourrait penser : en 1933, le Canadien Lester J. Goddard obtint un brevet sur le « réceptacle vaginal » pour la Coezene Company à Miami. La première coupe commercialisée serait la Daintette distribuée par la Dainty Maid, Inc., company of Middlefield, Connecticut (USA). Merci Wikipédia.

Utilisation
La coupe vaginale doit être insérée dans le vagin comme un tampon. On la plie (comme sur l’image ci-dessous), puis on l’insère. En la lâchant, elle se déplie à l’intérieur du vagin et colle aux muqueuses avec un effet ventouse. Selon les flux, il faut la vider une à deux fois par jour (personnellement, une seule fois par jour suffit). Pour l’enlever, il faut contracter les muscles du vagin afin de la pousser vers l’entrée, puis pincer la coupe afin qu’elle se « déventouse », la sortir et la vider. Pendant le cycle, un rinçage suffit avant de la remettre à sa place. Une fois le cycle terminé, une stérilisation à l’eau bouillante est recommandée (laisser la coupe dans une casserole d’eau bouillante pendant 5 minutes).
Prix : 20 à 30€
Durée d’utilisation moyenne : 5 à 15 ans.

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Avantages
Pfoulala, yen a tellement que j’ai peur d’en oublier. Je vais tenter de faire une liste correcte.
C’est beaucoup moins cher. Ben ouais, à 30€ max pour 5 ans d’utilisation au pire, ça défie toute concurrence. À côté de ça, les tampons les moins chers sont à 3€50 la boîte de 20, soit 0.1€ le tampon. Si on considère qu’on en utilise deux par jour pendant 5 jours tous les mois, sur 5 ans, ça revient à 60€, soit deux fois plus qu’une coupe vaginale.
C’est bien plus confortable. Comparé aux serviettes qui donnent l’impression de porter des couches, qui favorisent les mycoses à cause de l’humidité qu’elles imposent et au frottement des petites lèvres sur du coton chloré, la coupe vaginale, c’est le paradis. Et en comparaison aux tampons, même chose : pas d’assèchement du vagin par les cotons blanchis avec des substances qui, de toute façon, ne peuvent pas faire de bien aux muqueuses.
C’est bien plus discret. Pas de ficelle de tampon qui dépasse, pas de culotte grossie par une serviette, pas de risque de débordement, etc. Bref, avec on peut aller se baigner, faire du sport, participer à un mariage, porter du blanc sans craindre de laisser passer une quelconque information au sujet de ses ovaires en goguette. Bref, on s’évite un stress supplémentaire.
Ça dure plus longtemps. Comme expliqué plus haut, même avec un flux très important, on peut se contenter de la vider seulement matin et soir (deux fois par jour), mais beaucoup se contentent de la vider une seule fois par jour.
C’est écologique. D’un côté, ya tous les déchets en moins (je vous laisse imaginer tout les tampons et toutes les serviettes qui sont jetés chaque année à l’échelle de la France) et de l’autre tous les emballages et tampons en moins à créer (donc beaucoup moins de transports pour apporter les matériaux, beaucoup moins d’utilisation du pétrole pour faire le plastique et j’en passe).
Ça déborde pas. Contrairement à un tampon ou une serviette, on n’a pas à craindre d’éventuels débordements. Ou alors, c’est soit que vous avez pas une coupe vaginale à votre taille, soit que vous l’avez pas enlevé depuis trois jours.
On peut la mettre avant les règles. Contrairement aux tampons et aux serviettes qui risquent d’assécher le vagin ou les lèvres encore plus quand on les met avant le début des règles, la coupe, elle, peut être portée avant la première goutte de sang sans risque. Ce qui est bien pratique, quand on ne sait pas exactement quel jour ça va tomber.
C’est beaucoup moins malodorant. Étant donné qu’on vide le sang dans l’évier, on a plus les tampons/serviettes qui macèrent joyeusement dans la poubelle. Le sang recueilli peut éventuellement sentir un peu, mais c’est beaucoup moins violent qu’un tampon avec du sang coagulé dedans.
On peut avoir une sexualité même pendant ses règles sans tâches de sang. Bon, on peut pas tout faire non plus, évidemment, la pénétration, c’est un peu pas possible (encore que). Par contre, la masturbation, les cunis, pas de problème : la coupe est dans le vagin et retient le sang, donc ce qui est du titillage clitoridien est autorisé. C’est pas merveilleux ?

Inconvénients
On a davantage de contact avec le flux menstruel. Il y en a que ça peut rebuter. L’idée de voir son sang dans un réceptacle n’est peut-être pas très engageant pour certain/e/s (sans compter les personnes qui sont sensibles à la vue du sang). Si ça ne vous paraît pas insurmontable, un petit effort sera peut-être de rigueur pour contrer votre dégoût.
La stérilisation. L’idée de devoir stériliser sa coupe vaginale dans un instrument qui sert à préparer à manger peut déranger. Mais bon, logiquement, si ça stérilise la coupe, ça stérilise aussi la casserole. Et si vraiment ça vous dérange, vous pouvez toujours mettre de côté une petite casserole qui ne servira qu’à ça.
C’est moins commercialisé. Comme c’est moins connu, on en trouve moins facilement. Toutes les pharmacies n’en vendent pas et les super-marchés qui en proposent sont plutôt rares. Mais heureusement, une fois qu’on en a trouvé une, on n’a pas à se soucier d’en racheter avant plusieurs années.
L’effet ventouse. C’est peut-être le plus dérangeant. Il y a un coup de main à prendre : car au début, l’effet ventouse peut donner l’impression qu’on pourra pas enlever la coupe. Dans ce genre de cas, il faut se calmer, respirer profondément (le stress fait contracter le vagin et ne facilite pas la tâche) et pousser afin de permettre aux doigts d’attraper la coupe et la pincer pour annuler l’adhésion latex (ou silicone)/muqueuses. Au début, c’est un peu compliqué, mais on s’y fait vite et le tour de main vient assez facilement.
Certains gynécologues disent que ce n’est pas compatible avec un stérilet. Ce n’est pas le cas du mien qui m’a assuré que je pouvais utiliser les deux, mais la gynéco d’une amie lui a assuré le contraire. Ces deux gynécologues sont de bons praticiens selon nous, nous ne savons donc pas à quel sain nous vouer. Et comme bien peu de recherches sont faites sur ce sujet, impossible de trouver des infos fiables et officielles. Mon amie a choisi son DIU et se passe de mooncup. Pour ma part, j’utilise les deux et je n’ai pas de problème. C’est à vous de voir.

Où et comment s’en procurer ?
On peut en trouver dans les magasins bio, dans certaines pharmacies ou en commander sur internet.
Quelques conseils sur comment bien choisir sa coupe vaginale : [x]
Test pour savoir quelle coupe vous convient : [x]
Liste des magasins qui vendent des coupes vaginales : [x]
Quelques sites qui en vendent :
Choozen
Ciao!

Mon expérience
Voilà deux ans que j’utilise ma petite mooncup, et j’en suis parfaitement satisfaite. Pour plusieurs raisons. Déjà, j’étais assez fragile niveau flore vaginale et les tampons / serviettes ne m’aidaient pas du tout. Leur coton asséchait mon vagin ou mes petites lèvres et je me retrouvais avec toute sorte de problèmes (je vous fais pas un dessin, hein), que je n’ai plus depuis que j’utilise ma coupe vaginale. Ce que j’apprécie en plus, c’est que je ne la sens pas du tout et que je peux vaquer à mes occupations les plus diverses (comme me balader à poil dans mon appart) sans m’inquiéter d’un éventuel débordement. Et must du must pour moi : c’est parfaitement écologique. Bref, la joie. Mon but maintenant, c’est d’inciter un maximum de nana à l’utiliser. J’ai déjà converti pas mal d’amies, et une seule est revenue à ses tampons (parce qu’elle a un DIU, donc, et qu’elle a peur que la cup pose problème). Ce qui me rend dingue, c’est qu’on en entend trop peu parler, malgré tous ses avantages. Du coup, je diffuse au maximum.

Pour plus d’informations

Coupes Mentruelles
EasyCup
Informations Coupe Menstruelle

Égalitariste

 

Ma conclusion sur l’affaire du Parti Pirate

À mon tour, je vais parler du Parti Pirate. À la base, je voulais ne rien dire du tout : selon moi tout a déjà été très bien expliqué par mes contemporains. Mais il me semble que cette affaire doit être rendue publique malgré tout et diffusée largement. Aussi, lecteur, je voudrais que tu puisses savoir ce que j’ai suivi et vécu pendant une semaine à peu près.

Via Spermufle

Mais d’abord qu’est-ce que le Parti Pirate ? C’est un organisme créé récemment en France qui n’est pas satisfait de la manière de gérer les choses par nos dirigeants. On peut lire sur son site qu’il « est un mouvement politique international ralliant celles et ceux qui aspirent à une société capable de partager fraternellement les savoirs culturels et scientifiques de l’humanité ; protéger l’égalité des droits des citoyens grâce des institutions humaines et transparentes ; défendre les libertés fondamentales sur Internet comme dans la vie quotidienne » (https://www.partipirate.org/spip.php?article110). Un peu dans la même veine que les Anonymous, ce Parti a donc pour vocation de rendre publique le savoir, la connaissance, la culture et de rendre transparentes les actions de nos dirigeants. Présent sur twitter avec un compte officiel, beaucoup de ses membres le représentent également sur ce réseau social en ajoutant son logo sur leur photo de profil et en précisant dans leur bio « membre du Parti Pirate ».

Le problème qui a eu lieu il y a une semaine, a donc confronté plusieurs féministes de twitter à un membre de cet organisme.

Petit résumé de ce qui s’est passé :
Il y a une semaine environ, une twitteuse, LaMarquise, a été victime d’un exhibitionniste qui s’est branlé à quelques centimètres de son visage. Choquée, elle en parle sur twitter afin d’être soutenue et d’exorciser sa peur. Vient alors un membre du Parti Pirate, Romain, qui lui insinue que ce qu’elle a vécu n’est pas si grave en citant des exemples de femmes qui se masturbent en public et en lui reprochant de partir en voyage (prévu depuis longtemps) après avoir vécu cette agression plutôt que d’aller porter plainte. La twitosphère s’emballe, les féministes volent au secours de Marquise en reprochant à Romain de faire du slut-shaming et en l’enjoignant de présenter ses excuses. Plusieurs féministes alertent également le Parti Pirate : vous avez un membre sexiste chez vous, attention. Le Parti Pirate réagit, se défend d’être lié aux propos de Romain ou de les approuver d’une quelconque manière. Mais comme certains lui ont fait remarquer, un parti est composé de membre qui le représentent. Finalement, le Parti Pirate envoie une lettre d’excuses officielles à la Marquise, promet de prendre des mesures concernant Romain et propose aux féministes d’ouvrir un topic au sujet du sexisme sur leur forum. Les choses semblent s’arranger.
Mais aujourd’hui, l’ensemble de la communauté féministe présente sur twitter découvre avec stupéfaction que Romain ne sera pas sanctionné. Pire, il n’est même pas tenu de présenter ses excuses. À côté de ça, le topic féministe coule au milieu de clichés énoncés par ses membres : les féministes seraient misandres, communautaristes, sexistes, liberticides (ils ne laissent pas les machos s’exprimer librement, les vilains). Beaucoup de mes contemporains ont réagi à ce qui est, selon nous, une profonde injustice : le Parti Pirate a choisi d’adopter le statut quo concernant Romain, montrant ainsi qu’ils ne se positionnait pas clairement contre le sexisme dont ses membres peuvent faire preuve.

Les billets qui ont été écrits sur le sujet.
Résumé de ce qu’il s’est passé par Alda (ex-membre du Parti Pirate) : [x]
L’opinion d’un autre membre du Parti Pirate sur l’affaire : [x]
La raison qui a poussé Alda à quitter le Parti Pirate suite à sa décision de non-action : [x]
La défense de Romain : [x]
Comment la Marquise a vécu cette histoire : [x]
Réaction de Daria (féministe) : [x]
Le topic féministe qui a été créé : [x]
Le topic sur l’anti-sexisme qui avait été créé 2 ans plus tôt sans remporter plus de succès : [x]

Ce que j’en pense.
Je ne peux que parler de ma surprise et de ma déception face à un Parti qui prétend dans ses textes que « les Pirates affirment le droit à s’informer soi-même et choisir son propre destin, et la liberté d’opinion. Ils assument la responsabilité qu’induit la liberté. » (http://alsace.partipirate.org/Le-Code-des-Pirates) et qui dit « défendre les libertés fondamentales sur Internet comme dans la vie quotidienne » (https://www.partipirate.org/spip.php?article110) mais qui choisi, en dépit de toutes ces belles paroles de laisser passer des propos sexistes en interne. Je suis navrée qu’il puisse choisir de laisser un de ses membres déverser son sexisme sans même lui demander de prononcer publiquement des excuses. Je ne peux m’empêcher de me demander comment le Parti Pirate aurait réagi si les propos de Romain avaient été racistes au lieu d’être sexistes. Est-ce qu’ils l’auraient laissé se victimiser ? Est-ce qu’ils l’auraient laissé dire que des noirs l’ont « insulté » après qu’il ait tenté de minimiser l’agression raciste dont l’un des noirs était victime ?
Aujourd’hui, tout ce que je constate, c’est qu’au nom de la liberté d’expression, le Parti Pirate accepte qu’on puisse, en son sein, être ouvertement sexiste. Ils n’ont pas contraint Romain « d’assumer la responsabilité qu’induit sa liberté ». Ce dernier reste au Parti, garde ses fonctions, et n’a pas à présenter d’excuses.

À toi, Parti Pirate.
J’ai entendu nombre de tes membres regretter qu’il n’y ai pas plus de femmes qui adhèrent à ton Parti. Mais selon moi, tu devrais réfléchir à ce qui peut bien faire qu’il y en ai aussi peu. Car à mon avis, tant que tu ne prendras pas clairement position contre le sexisme et les violences faites aux femmes, tes membres continueront d’être des sexistes ordinaires, et les femmes continueront de te fuir. Tout comme, j’en suis sûre, tu n’acceptes pas les faschistes parmi tes membres, rejette les sexistes ou fais leur découvrir ce qu’est réellement la misogynie en leur proposant des références (documentaires, livres, articles). Renseigne toi, éduque les autres membres. Je suis sûre que tu peux mieux faire, mais pour le moment, on est loin de l’égalité que toi-même tu poursuis.

EDIT 1 : Précisions apportées par un membre du Parti Pirate.
Quelques petites précisions apportées par Dante qui corrigent certaines de mes informations qui n’étaient pas complètes (pour voir les précisions en entier, voir les commentaires).
Romain sera sanctionné. Il ne l’est pas pour le moment. Toutefois cette sanction ne dépend pas de notre organe politique mais de notre instance judiciaire interne (séparation des pouvoirs oblige) où l’instruction sera menée à charge et à décharge dans une procédure équitable et contradictoire. Cette instance décidera de la sanction appropriée en toute indépendance probablement une exclusion temporaire, peut être définitive, peut être une sanction l’excluant des possibilités d’investiture ou de représentation…
Toutefois, j’ai bien peur que si les choses restent en l’état la sanction soit moins prononcée pour le sexisme des propos que RD a tenu que pour le fait qu’il ait « nuit à l’image du PP ».
« Il n’a pas eu à présenter ses excuses. » C’est en effet, là où la décision pose problème, puisqu’il est censé s’excuser non pas pour le sexisme de ses propos mais pour « une erreur de jugement quant à l’état psychologique de son interlocutrice ».
Par ailleurs, l’autre chose problématique est que le PP n’a pas publiquement présenté d’excuses ou plutôt n’a pas présenté publiquement et de sa propre initiative la lettre à l’intention de LaMarquise. (que je n’arrive du coup pas à retrouver).

EDIT 2 : Pour être parfaitement exact la CODEC (instance censée décider de la sanction de Romain) n’a pas encore été saisie. C’est Alda qui se charge de confectionner le dossier.

EDIT 3 : À toi, membre du Parti Pirate qui passe par là.

Tu es tombé sur mon blog parce que le lien a été donné plusieurs fois sur le forum du PP et t’as envie de réagir à cet article pour défendre ton parti ? Je t’invite à bien réfléchir avant de poster et à aller lire la partie Modération ! avant. Parce que je n’ai pas l’intention de me justifier auprès de chacun d’entre vous. Je n’ai pas de compte à vous rendre, ni pour cet article, ni pour être partie du forum. Si vous regrettez sincèrement mon départ (ce dont je doute pour la plupart d’entre vous) faites ce que je vous ai demandé de faire dans le premier post du topic « féminisme » : mettez votre égo de côté et renseignez vous tout seul, comme des grands. Pour moi le sujet est clos. Merci.

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Et sur ce, je vous laisse méditer sur cette petite BD de Sinfest.

Égalitariste

Déconstructions des clichés les plus courants au sujet du féminisme.

Il y a quelques jours, j’ai été invitée par Biaise sur twitter à co-écrire une FAQ du sexisme avec tout plein de beau monde tout partout. Beaucoup ont participé, tous n’ont pas signé à la fin (parce qu’ils n’avaient pas envie ou parce qu’ils ne se sont pas manifestés), mais en tout cas, je suis fière de vous présenter cette FAQ à présent terminée. J’espère de tout cœur que cet article commun permettra de chasser un peu les idées reçues liées au féminisme !

À noter que ce texte est donc, totalement libre de droit. Vous pouvez le copier, le diffuser partout, mais en laissant les signatures, par contre. Et en ne modifiant pas le contenu, ça va de soi (manquerait plus que vous nous fassiez dire n’importe quoi). Vous pouvez aussi proposer des liens supplémentaires pour les passages qui n’ont pas de références (parce qu’on en a pas trouvé). Si vous souhaitez avoir l’article avec les liens directement écrits dedans (pour pas vous fatiguer à les replacer un par un), n’hésitez pas à m’envoyer un mail. Merci, et bonne lecture à tous. 🙂

** »LE féminisme »**
Pour des raisons évidentes de simplicité, il est courant d’employer le terme féminisme au singulier (nous l’employons d’ailleurs parfois dans cette FAQ). Mais il faut savoir qu’il n’existe pas un féminisme c’est-à-dire un ensemble de points de vue et de luttes qui serait partagé par tou-te-s les féministes mais des féminismes. De multiples mouvements féministes existent et peuvent diverger sur les causes de l’oppression des femmes et sur les moyens à mettre en œuvre pour les combattre. Dire « je n’aime pas le féminisme » ou « le féminisme considère que » n’a donc pas réellement de sens si on ne précise pas à quel courant/idée/lutte spécifique on se réfère.
D’ailleurs certaines personnes disent ne se reconnaître dans aucun groupe féministe. Mais pas besoin de se reconnaître dans un groupe féministe pour dire qu’on l’est. Des tas de féministes affirment l’être sans adhérer à aucun groupe. Certain-e-s vont et viennent dans plusieurs organismes, d’autres y sont pendant un temps puis s’en vont, etc. Pour être féministe, il ne faut qu’une seule chose : être pour l’égalité homme / femme.
Pour aller plus loin :
Encore Féministe ! [x]
Présentation du féminisme par Feminist Frequency : [x]

**Qu’est-ce que le sexisme ?**
D’après le dictionnaire, c’est une « attitude de discrimination basée sur le sexe (féminin la plupart du temps) ».
Pour être plus précis, le sexisme, c’est la théorie selon laquelle on serait plus apte à faire certaines activités selon son sexe et que hommes et femmes sont essentiellement inégaux parce qu’ayant des attributs génitaux différents.
C’est ainsi qu’on prétend que l’homme est naturellement plus fort, plus apte à gouverner, à être à la tête d’un groupe, plus responsable, plus intelligent et plus créatif, quand la femme, elle, serait plus futile, maternelle, soigneuse, discrète, coquette, vénale et sentimentale.
À partir de ces soi-disant pré-dispositions, on part donc du principe que les hommes doivent avoir un certain comportement et les femmes un autre. Ainsi, on apprend aux enfants à agir d’une manière normée. Ce qui donne effectivement l’impression que les comportements genrés sont naturels et génétiques alors qu’ils sont socialement acquis. Ce que les féministes essaient donc de démontrer, c’est que le comportement genré est quelque chose qu’on apprend et non pas quelque chose d’intrinsèque à notre sexe. Ainsi ils espèrent permettre à tout le monde de vivre librement sans se soucier de savoir si il/elle doit savoir s’occuper des nourrissons ou savoir bricoler.
Pour aller plus loin :
Définition du sexisme : [x]

**Quelques autres FAQ au sujet du féminisme.**
Madmoizelle : [x]
Les Chiennes de Garde (voir la FAQ) : [x]
Top 10 des clichés au sujet du féminisme : [x]
Féminisme, les idées reçues : [x]

« Oui, mais regarde, y’a plein de femmes que ça ne dérange pas. »
Tout comme beaucoup de femmes s’opposaient au droit de vote des femmes, les noir-e-s n’étaient pas tou-te-s opposé-e-s à la ségrégation. La domination passe aussi par là : convaincre le/la dominé-e qu’il/elle a le seul traitement possible, qu’il/elle est incapable de vivre autrement. Se conforter dans les clichés. Par exemple Marthe Borely a été très active contre le droit de vote de la femme (1). Elle a d’ailleurs été récompensée pour ça. Des gens qui luttent contre leur propres droits, ça existera toujours. C’est une question d’éducation.
Mais il faut savoir que le sexisme propose de piètres compensations aux femmes qui acceptent de rentrer dans le rang : si elles se conforment aux injonctions sexistes, elles peuvent espérer « trouver un mari » et être à peu près respectées. Se revendiquer féministe c’est prendre le risque d’être mise au ban de la société. Bref, lutter pour l’égalité, c’est risquer de perdre sa place dans une société sexiste, parce qu’on cherche à construire un monde plus égalitaire à long terme. Donc ça demande un certain courage.
Sources, articles et documents pour aller plus loin :
(1) Marthe Borely contre le droit de vote des femmes : [x]
Femmes misogynes ? [x]

« Ça ne dérange que les féministes. »

Évidemment puisque les féministes sont les personnes qui se renseignent sur le sexisme et qui comprennent ses rouages. À partir du moment où on ne sait pas comment fonctionne un système de domination, on ne risque pas de le trouver gênant (ou du moins on n’associera pas ce qui nous gêne à l’oppression qui créé cette dite gêne). Jusqu’à il y a peu, on trouvait, par exemple, tout à fait normal que le mariage ne soit autorisé qu’aux hétérosexuel-le-s. On a grandi dans un univers sexiste, on croit que c’est normal puisqu’on y est habitué-e-s. Il faut faire un gros effort sur soi-même pour ne plus être sexiste et voir les progrès qu’il y a encore à faire.
En fait, la question doit se poser à l’envers : qui ça arrange, une société sexiste ? Est-ce qu’on accepte une telle discrimination, si oui pourquoi ?

« On a déjà fait de gros progrès en France/en Europe. »
C’est justement parce qu’on n’a pas baissé les bras que les progrès ont été faits. Faire des progrès, ce n’est pas pour autant être arrivé au terme de l’égalité. Pour le moment, on a à peine ébranlé le patriarcat. En fait, les progrès qu’on a fait portent sur les droits théoriques des femmes : droit de vote, absence de discriminations dans la loi et les contrats… Ce combat est à peu près terminé. Mais, dans les faits, des discriminations et des violences sexistes subsistent toujours. Ce n’est pas parce que la loi est paritaire que le monde / la France l’est. Ce sont maintenant les mentalités qu’il faut changer. Et c’est beaucoup plus compliqué que de faire changer des lois, malheureusement.
Par exemple, en France, les femmes sont encore très fortement victimes de violence masculine (1). De la même manière, beaucoup d’hommes pensent que parce qu’ils participent aux tâches ménagères dans leur foyer, les choses ont changées et que l’égalité est là. Mais, d’abord, il faut voir les chiffres au delà de son cas personnel (2), ensuite on peut douter de la pertinence de l’auto-analyse de ces pratiques : un observateur extérieur pourrait voir des choses non perçues par l’individu. Et puis, il ne faut pas oublier que les chiffres cachent certaines pratiques (pour un temps équivalent sur une tâche donnée, une femme peut avoir une double activité : elle cuisine et surveille les enfants) (3).
Sources, articles et documents pour aller plus loin :
(1)a Les cultures enclines au viol : [x]
(1)b Chiffres INED : [x]
(2) Observatoire des inégalités : [x]
(3) Voir « 1. au niveau de la conceptualisation » : [x]
Autres statistiques : [x]
Le machisme au cinéma : [x]

« D’autres pays/certaines religions sont beaucoup plus sexistes. »
On est mieux placé-e-s pour changer les choses chez nous, dans notre entourage, notre espace de travail, qu’à l’autre bout du monde. Il faut commencer par balayer devant sa porte avant de donner des leçons.
Les discriminations auxquelles on est habitué-e-s choquent beaucoup moins que celles provenant d’autres cultures. Qui plus est, on est très mal placés pour aller donner des leçons de liberté dans d’autres pays : ce n’est pas à nous de le faire. Sinon, on risque de tomber dans une logique « d’aide » colonialiste. Le féminisme est d’ailleurs parfois instrumentalité afin de cacher un discours raciste ou néo-colonial visant à stigmatiser des populations perçues comme « étrangères ».
Sources, articles et documents pour aller plus loin :
Comprendre l’instrumentalisation du féminisme : [x]
Contre l’instrumentalisation du féminisme à des fins racistes : [x]

« Il n’y a pas des problèmes plus importants ? Pendant ce temps, des enfants meurent de faim en Afrique ! » / « Il y a pire ailleurs, soit content de ce que tu as. »
Hiérarchiser les problèmes est extrêmement dangereux : c’est essayer d’établir des degrés de souffrance et déterminer lesquels méritent le plus d’attention. Ça revient presque à faire de l’élitisme dans la souffrance. Beurk. Toute personne qui souffre à cause d’une injustice est un problème et on doit répondre à tous ces problèmes en même temps. Heureusement, on peut, d’une part, s’occuper de plusieurs causes humanitaires à la fois et d’autres part, il y a beaucoup de gens qui souhaitent agir et donc, les « tâches » se répartissent naturellement en fonction des affinités de chacun. Quelle que soit la cause pour laquelle une personne agit, il faut se dire que c’est déjà bien qu’elle agisse, en fait. Car beaucoup trop de gens ne font rien du tout, et se contentent simplement de pester contre le monde qui ne va pas quand ils ont un trop plein de ressentiments. Si tout le monde agissait, les choses iraient beaucoup plus vite. Malheureusement beaucoup trop de gens choisissent de se positionner en donneur de leçon en disant qui agit, selon elle/lui, correctement et qui ne fait pas bien les choses. Mais c’est facile de critiquer quand on ne fait rien. Si vraiment vous pensez savoir ce qu’il y a de mieux à faire, pourquoi ne le faites-vous pas vous-même au lieu de dire aux autres ce qu’ils devraient faire ?
Quant au « il y a pire ailleurs », ça ne justifie rien. Est-ce que parce qu’il y a des gens qui ont le cancer vous n’allez pas vous faire soigner de la grippe ? C’est absurde comme raisonnement. Dans ce cas, autant ne rien faire pour personne. Parce qu’on pourra toujours trouver pire ailleurs, justement.

« Les féministes veulent instaurer une matriarchie / Vous voulez prendre le pouvoir. »
Pfoulala, non ! Avec tout le mal qu’on a à acquérir simplement l’égalité, on ne va pas essayer d’inverser les rôles, en plus ! Ça demanderait beaucoup trop de travail. On a déjà assez à faire en revendiquant juste la parité. Plus sérieusement, jamais les femmes féministes n’ont demandé plus de pouvoir que les hommes. Mais le fait qu’elles osent demander les mêmes dérange déjà assez pour que certains hommes se sentent menacés, eux et leurs privilèges. Parce que oui, nous les féministes, nous demandons à ce que les femmes aient les mêmes possibilités que les hommes. Ça implique que ces derniers seront moins présents aux postes à responsabilités, notamment. Ce qui est inconcevable pour certains d’entre eux.


« Les féministes sont sexistes aussi / Et les hommes ? / Et le masculinisme ? »

On essaye de faire croire que les féministes sont sexistes. Ça va un peu de pair avec le délire du « les féministes veulent prendre le pouvoir ! » (il y aurait donc un pouvoir à prendre ? Ahem, ahem). Ce n’est pas le cas. Les féministes luttent contre le patriarcat, pas contre les hommes. D’ailleurs, beaucoup de leurs combats visent à rendre des droits aux hommes, comme par exemple le fameux congé paternité (qui doit permettre aux hommes de pouvoir s’occuper de leur enfant autant que sa conjointe) (1). Les féministes luttent aussi contre les injonctions stupides au virilisme qui poussent les hommes à adopter des comportements absurdes (comme se faire rallonger le pénis pour certains, par exemple) et qui encouragent la haine à l’égard des homosexuels hommes et des trans-genres qui ne sont pas « virils » d’après les standards sociétaux. Parler de misandrie (ce dont on taxe souvent les féministes donc) est aussi absurde que de parler de racisme anti-blanc ou d’hétéro-phobie : on mélange comportement individuels (dont les féministes ne nient pas la possible existence) et une structure sociale (le patriarcat).
Le masculinisme, par contre, est un mouvement qui vise à protéger le patriarcat. Autrement dit à préserver le pouvoir des hommes et la culture du genre (2). On pourrait placer, de part leur racine étymologique, masculinisme et féminisme sur un terrain égal (masculin et féminin au même niveau, n’est-ce pas ce que demandent les féministes ?), mais malheureusement, des mots égaux ne font pas des revendications égales : quand les féministes revendiquent l’égalité, les masculinistes ne sont rien d’autre qu’un groupe réactionnaire. Ils veulent faire croire qu’ils luttent contre le sexisme qui frappe les hommes (ce qui est assez habile, il faut le reconnaitre) comme si hommes et femmes étaient égaux devant le sexisme, mais ne souhaitent, en réalité que protéger les privilèges masculins. Par exemple, les masculinistes luttent contre le divorce et souhaitent voir passer un projet de loi qui autoriserait un couple à divorcer uniquement si les deux parties sont d’accord (3). Ce qui mettrait en danger énormément de femmes battues, par exemple (et les hommes battus aussi d’ailleurs, même s’ils sont moins nombreux -mais les masculinistes semblent s’en soucier tout aussi peu-).
Sources, articles et documents pour aller plus loin :
(1) Pour le congé paternité : [x]
(2) La face cachée du masculinisme : [x]
(3) SOS Papa demande une loi sur le divorce : [x]

« Vous les féministes, vous n’aimez pas les hommes de toute façon ! / Vous êtes des lesbiennes mal-baisées. »

Bouh, le vilain cliché.
Bon, d’abord, il n’y a pas que des femmes chez les féministes, faut arrêter avec ce délire, il y a des tas d’hommes qui soutiennent le mouvement féministe. Ensuite, il y a de tout parmi les féministes : des hétéros en couple, des homosexuelles pas en couple, des bisexuelles en couple à plusieurs, des trans, etc. Et quelle que soit notre orientation et notre activité sexuelle, en fait, on s’en fout : ça n’a rien à voir avec nos revendications. Nous insulter sur notre sexualité, c’est juste un moyen débile et misogyne de nous discréditer.
Quand à prétendre que nous n’aimons pas les hommes, c’est parfaitement faux. Ce qui est vrai en revanche, c’est que nous n’aimons pas la misogynie (qu’elle vienne d’hommes ou de femmes, d’ailleurs), et que nous nous renfrognons facilement face à un comportement stupidement viriliste et macho. Mais comprenez-nous bien : ce ne sont pas les hommes que nous n’aimons pas, ce sont leurs attitudes potentielles à répondre aux injonctions à la virilité. Si un homme ne tente pas de nous faire de pathétique démonstration de force et n’essaye pas de renvoyer des femmes à leur prétendue place, nous sommes disposé-e-s à créer des liens avec lui. Des tas de féministes femmes ont des hommes dans leur vie. La célèbre Simone de Beauvoir était en couple avec Sartre et ça ne l’a pas empêchée d’écrire « Le Deuxième Sexe ».


« Moi de toute façon, je ne suis pas sexiste. »

Voilà une chose facile à affirmer. Mais comment en être sûr ? Les féministes sont les premiers à avouer qu’ils ne sont pas exempts de ce qu’on appelle le sexisme ordinaire (1). Et comment faire autrement ? Nous avons grandi dans une société sexiste ! Ses codes sont profondément ancrés dans nos mœurs. Tout le monde est sexiste : c’est normal. Il faut faire beaucoup d’efforts pour comprendre comment fonctionne le patriarcat et la culture du genre (2). Ce n’est pas une faute que d’être sexiste, ni même une tare. Tout le monde est parti avec ce bagage. Ce qu’il faut, c’est s’interroger, se renseigner, remettre en cause toute une éducation. Et ça prend du temps. C’est ce qu’essayent de faire les féministes : de pousser les gens à remettre en cause tout ça. Et c’est très compliqué, malheureusement.
Sources, articles et documents pour aller plus loin :
(1) Qu’est-ce que le sexisme ordinaire ? [x]
(2) Culture du Genre : [x]

« Y’a quand même des différences biologiques objectives. »
Et comme tu viens de le dire, elles sont biologiques. Pas comportementales ni culturelles. L’argument des différences biologiques a déjà motivé le racisme pour finalement réaliser qu’il y a parfois plus de différences génétiques entre deux blancs ou deux noirs qu’entre un noir et un blanc. Et bien c’est pareil pour les hommes et les femmes (1). En dehors de notre sexe, nous sommes les mêmes. C’est à notre société de voir quelle importance elle accorde aux différences.
Les différences biologiques ne sont pas suffisamment importantes dans la société pour que les gens n’aient pas les mêmes droits. Nous sommes différentes en tant qu’être vivant, nous avons tous-tes le droit aux mêmes chances, droits, à la même justice. Refusez ça, dire qu’on est tous inégaux et que donc, cela justifie une inégalité de traitement, c’est employer la Science pour justifier l’intolérance comme, avant, on utilisait la religion. Mais beaucoup trop de gens oublient que la science n’est pas infaillible. Qui plus est, beaucoup de choses soi-disant scientifiques, ne sont que des affirmations sans fondement énoncées par des gens trop peu renseignés sur le sujet. Christine Delphy (entre autres) à expliqué que ce n’est pas le sexe qui crée le genre, mais bien l’inverse; c’est à dire que le choix de poser la différence sexuelle comme pertinent est un choix culturel.
Sources, articles et documents pour aller plus loin :
(1) Voir les livres de Catherine Vidal : « Hommes, femmes avons-vous le même cerveau ? », « Le cerveau évolue-t-il au cours de la vie ? », « Les filles ont-elles un cerveau fait pour les maths ? » etc. [x]
Voir le livre de Thomas Laqueur : « La Fabrique du Sexe ».
Voir les livres d’Elsa Dorlin : « Sexe, genre et sexualités : introduction à la théorie féministe », « Reproduire le Genre », « Sexe, race, classe. Pour une épistémologie de la domination », etc.

Référence pour « les femmes sont moins fortes que les hommes » : [x]
Et sur l’intersexualité : Livre de Julien Picquart : « Ni homme ni femme et cet article ».
Quelques mots sur l’inter-sexualisation : [x]
Sur l’intersexualité et la construction des catégories « homme / femme » : Anne Fausto-Sterling, Corps en tous genres. La dualité des sexes à l’épreuve de la science.

« Oui, mais les hommes ont un pénis et de la testostérone et les femmes des seins et des œstrogènes, et puis les femmes portent les enfants, c’est la nature. »
Données essentialistes (théorie selon laquelle l’essence précède l’existence) (1) qui ne justifient pas à nouveau une inégalité de traitement. J’ai des cheveux bouclés et mon voisin des cheveux raides, est-ce que ça justifierait que je sois moins bien traité que lui ? Certaines femmes n’agissent pas « comme des femmes » dans notre société (elles ne s’épilent pas, ne se maquillent pas, ne sont pas discrètes, maternelles etc), est-ce qu’on doit pour autant les stigmatiser ? Pourtant, elles ont bel et bien des nichons et un vagin. Si les œstrogènes impliquaient nécessairement qu’une femme doive, pour sa survie en tant que femme, s’épiler, se maquiller et s’arracher les poils, ça ferait longtemps que toutes les femmes le feraient. Or, elles ne le font pas toutes. On peut donc en conclure sans avoir besoin d’être une lumière que ces comportements sont appris. Les féministes ne luttent pas contre les lois de la nature. Simplement contre les clichés de genre. D’autant que ces clichés oublient systématiquement les intersexes, les trans-genres, les travestits, etc. Ces personnes n’ont pas le droit d’être traitées avec respect elles aussi ? Doit on les « oublier » et les prier de se cacher parce qu’il/elles n’entrent pas des les cases « homme » ou « femme » ?
Sources, articles et documents pour aller plus loin :
(1) Voir page 4 du dossier de Osez le Féminisme ! : [x]
Voir le livre d’Anaïs Bohuon : « Les tests de féminité dans les compétitions sportives : une histoire classée X ».
Au sujet de ce livre (ci-dessus) : [x]


« Moi je crois que l’homme et la femme sont égaux mais complémentaires. »

En général on parle de « complémentarité » pour « expliquer » le rôle social des femmes et ainsi justifier que les rôles assignés aux hommes et aux femmes ne soient pas équivalents : aux hommes les domaines valorisés et glorieux – politique, art, etc -, aux femmes les tâches ingrates et insensibilisées. Qui plus est prétendre que l’homme et la femme sont complémentaires, c’est ouvrir la porte à l’homophobie : il manquerait nécessairement quelque chose à deux hommes en couple ou à deux femmes. Ce qui n’est pas vrai : ce qui créé la complémentarité dans un couple, c’est la différence de deux êtres et ce, indépendamment de leur sexe. De la même manière, croire à cette prétendue complémentarité, c’est véhiculer l’idée que quand on est célibataire on est forcément incomplet. C’est absurde. Des tas de personnes vivent célibataires et s’en accommodent très bien. Et que dire des trans-genres / intersexes ? Ils ne pourraient jamais trouver un être fait pour eux ? Ils s’auto-complémentent ?
Sources, articles et documents pour aller plus loin :
Le vrai mec, la vraie fille, deux abrutis bien trouvés : [x]

« Je préfère le terme Anti-Sexisme. »

Anti-sexisme et féminisme sont synonymes. Mais on continue d’utiliser le mot féminisme (malgré sa mauvaise connotation) pour trois raisons :
– D’abord, ce mouvement a déjà remporté de beaux combats (avortement, divorce, droit de vote des femmes etc), nous sommes donc fières/fiers de nous ranger sous cette bannière.
– Le sexisme même s’il enferme les deux sexes dans des clichés désagréables, est malgré tout un système oppressif qui défavorise d’abord les femmes.
– « Féministe » est un mot mal connoté à cause de la réputation que le patriarcat a encouragé au sujet de ce mouvement. Changer de nom ne servira à rien car tant que nos actions dérangeront, nous seront mal vus. Alors autant montrer que nous sommes fiers de ce que nous revendiquons en conservant notre bannière.
Sources, articles et documents pour aller plus loin :
– « Avocate irrespectueuse » & « Avortement, une loi en procès » de Gisèle Halimi.

« Moi je suis pas féministe, je suis égalitariste/humaniste. »
Impossible d’être égalitariste ou humaniste sans être féministe. Ces deux concepts réunissent toutes les idéologies égalitaires. Donc forcément, dedans il y a le féminisme. Beaucoup de féministes sont humanistes et luttent également pour l’égalité homo/hétéro, noirs/blancs etc. Les gens rechignent à se dire féministes à cause de l’étiquette peu reluisante qui lui a été accolée. Pourtant, il suffit de se renseigner un peu pour comprendre leur combat et pour se rendre compte que les féministes ne sont pas d’horribles castratrices revanchardes mais des hommes et des femmes qui luttent pour l’égalité des sexes.

« Moi j’aime pas les mots en « -isme » ».
Aha, mauvaise excuse. Ou alors est-ce que ça veut dire que tu n’aimes pas l’altruisme ? L’alpinisme ? Le cubisme ?
En fait, les mots en -isme désignent des courants de pensée philosophiques ou politiques, mais pas que. En tout cas, il semblerait que c’est cet aspect des choses qui pose problème à ceux qui veulent être perçus comme étant neutres (ne possédant aucun engagement politique). Ce que ces gens ont sans doute du mal à percevoir, c’est qu’il est impossible de n’avoir aucune opinion politique. Même en étant rattaché à aucun mouvement, on agit politiquement parlant. Par exemple, le fait de ne rien faire, de ne pas voter ou de ne pas manifester, c’est montrer (même à son insu) par sa non-action qu’on considère que tout va pour le mieux et qu’il n’y a rien à changer (et là même il existe un « mot » en -isme pour désigner cette non-activité : le je-m’en-foutisme). Souvenez vous de l’adage qui dit « Si tu es neutre dans une situation d’injustice, tu as choisi le camp de l’oppresseur ».
En bref, tout ce qui est en -isme n’est pas forcément péjoratif. Ça permet de désigner une simple qualité ou une fonction. Il faut essayer de voir au-delà du mot et s’intéresser au concept en lui-même : l’égalité.
Sources, articles et documents pour aller plus loin :
La mauvaise image des féministes encouragés par les médias : [x]

« Il y a aussi des hommes battus et des hommes violés, vous ne faites rien pour eux ! »
Et bien il se trouve que si, en fait. Les féministes agissent aussi contre le viol et les violences faites aux hommes. Ne serait-ce qu’en luttant contre la culture sexiste qui empêche les hommes de signaler ces violences et s’en plaindre (au risque de passer pour des mauviettes). Le féminisme lutte aussi contre l’image de « brutes insensibles » associée à la masculinité, et par là aide les hommes victimes de violences à demander justice et potentiellement à l’obtenir.
Ceci dit, il y a bien plus de femmes victimes de violences, que d’hommes (1). Cette différence est à mettre sur le compte du sexisme. Enfin, les auteurs de violences (sur des hommes ou des femmes) sont très très majoritairement des hommes. Là encore, c’est la définition de la masculinité en tant que « propension à la violence » qui pose problème. Le féminisme n’est pas la lutte contre les hommes mais la lutte contre le patriarcat. Le patriarcat créé des clichés qui gênent les femmes mais des qui gênent aussi les hommes : il faut être viril, il faut pas pleurer, un homme ne se fait pas violer (car il est toujours content d’ajouter un « trophée » à son tableau de chasse), un homme doit ramener l’argent pour toute la famille, etc.
Pour finir, il faut noter que les hommes violés ou battus ne sont jamais posés en coupable alors qu’ils sont des victimes. On ne dira jamais au sujet d’un hommes qu’il a mérité un viol parce qu’il se baladait torse nu, par exemple. Pas plus qu’on ne soupçonnera un homme d’avoir maltraité « mentalement » sa femme pour expliqué qu’il ai été battu. Bref, les féministes agissent aussi pour les hommes victimes de violence, mais comme ils sont minoritaires, ils/elles en parlent moins. C’est normal. Ça ne veut pas dire qu’ils/elles ne s’en soucient pas, bien au contraire.
Sources, articles et documents pour aller plus loin :
(1) Violences conjugales : [x]
Les joies du masculinisme : [x]
«Je me demande, c’est horrible à dire, si c’est pas ce qui lui est arrivé de mieux» : [x]
«Je ne porte pas plainte, voilà pourquoi» : [x]
Le viol masculin : [x]

« Vous êtes vachement agressives quand même, ça ne sert pas votre cause. »
« Vous êtes vachement agressives et agressifs » tu veux dire ? Chez les féministes, il y a aussi des hommes. L’agressivité ressentie est beaucoup plus importante que l’agressivité réelle, en fait, les gens se sentent agressés parce qu’ils vivent notre dénonciation du sexisme comme une insulte. Alors que ce n’en est pas une : tout le monde est sexiste. Comme ça a été dit plus haut, c’est normal, nous avons tou-te-s grandi dans une société sexiste. Les féministes invitent à réfléchir sur le sexisme et à lutter contre lui. Ils/elles n’accusent personne, sinon ceux/celles qui refusent de remettre en question l’éducation patriarcale. D’ailleurs, l’emploi de tels qualificatifs est une façon de délégitimer le combat en le dépolitisant : c’est très clairement ce à quoi on assiste avec l’emploi du terme d’hystérique par exemple. Dans tous les cas il s’agit d’attribuer un trait psychologique au/à la militant·e, ce qui invaliderait d’office son propos. Et c’est partir du principe que tous les militants sont les mêmes. Ce qui n’est pas le cas.
Quant à dire que nous desservons notre cause, c’est un peu facile. De toute façon, de part nos revendications, nous sommes mal perçu-e-s. Certain-e-s féministes sont qualifié-e-s d’hystériques, juste parce qu’ils dénoncent les abus sexistes des médias (comme les Chiennes de Garde, par exemple). Ce n’est pas notre façon de servir notre cause qui pose problème : c’est la manière dont c’est ressenti. Et toute la difficulté est là : il nous faut trouver un juste milieu, mais c’est très compliqué. On ne peut pas se contenter de demander l’égalité gentiment quand en face des patriarches nous répondent avec paternalisme. Parfois, la colère permet de faire bouger les choses. Si on s’était contenté-e-s de demander gentiment le droit à l’avortement, par exemple, pas sûr qu’on l’aurait aujourd’hui.
Bref, plutôt que de nous dire que nous sommes trop agressif-ve-s, pourquoi ne pas essayer de voir au-delà de notre colère ? Ce qui est important, au fond, c’est le message. Peu importe comment il est véhiculé. Ou alors vous tombez en accord avec le premier politicard qui s’exprime bien ? Est-ce que sous prétexte que vous vous êtes sentis agressé par des féministes, vous allez continuer d’être sexiste -punissant ainsi injustement toutes les autres femmes- ?
Sources, articles et documents pour aller plus loin :
Les Chiennes de Garde et l’agressivité : [x]

« Les féministes sont paranoïaques. »
Tout d’abord, comme pour l’agressivité, tenter de faire passer les féministes pour des parano est une autre tentative de délégitimer leur combat. Mais en fait, les féministes ont l’air paranoïaques parce qu’elles-ils dénoncent simplement des choses qui ont l’air normales tant on y est habitué. Le meilleur exemple c’est la langue française : elle est extrêmement machiste. Par exemple, tout le monde trouve normal que le masculin l’emporte toujours sur le féminin dans les questions d’accord. Mais d’où vient cette règle ? C’est Scipion Dupleix qui l’a établie en écrivant que « parce que le genre masculin est le plus noble, il prévaut tout seul contre deux ou plusieurs féminins, quoiqu’ils soient plus proches de leur adjectif ». Pourtant, aujourd’hui, tout le monde trouve cette règle normale. Les féministes s’interrogent sur l’histoire des choses, comment elles en sont arrivées là. Ils-elles cherchent des réponses dans la sociologie, la philosophie, la science et l’histoire, remettant en cause tout ce qu’ils croient savoir. C’est grâce à toutes ces remises en questions qu’elles-ils comprennent les rouages du système oppressif qu’est le patriarcat et c’est comme ça qu’elles-ils en viennent à dénoncer des choses qui peuvent sembler futiles, dérisoires ou pire, nécessaires. Plutôt que de taxer un-e féministe de paranoïaque quand elle-il dénonce quelque chose, pourquoi ne pas lui demander exactement pourquoi est-ce qu’elle-il dénonce cette chose ?


« Les féministes veulent neutraliser toutes différences entres les individus, rendre la société homogène sans respecter les particularités de chacun. »

C’est exactement l’inverse : détruire les stéréotypes sexistes c’est permettre à chaque personne de vivre comme elle le souhaite sans se voir imposer un modèle. Les féministes ne souhaitent pas interdire aux femmes d’être « féminines » ou aux hommes d’être « virils », mais permettre à chacun-e de se construire en choisissant son comportement et ses valeurs parmi tous les modèles possibles sans que certaines attitudes soient valorisées par rapport à d’autres.

« Vous les féministes, vous n’avez pas d’humour. »
Oh, les féministes ont beaucoup plus d’humour que ce que les gens pensent. Simplement, ils sont contre l’humour oppressif. Notamment parce qu’ils savent que même sous forme d’humour, le sexisme reste du sexisme (que le racisme reste du racisme, l’homophobie reste de l’homophobie etc). En fait, entre eux, les féministes rient beaucoup, surtout du machisme. Parce qu’ils/elles savent que l’humour est une arme puissante qui pointe du doigt les absurdités sociétales. En fait, les féministes réfléchissent l’humour. Et ça, il y a beaucoup de gens à qui ça ne plaît pas.
Sources, articles et documents pour aller plus loin :
Les féministes aussi rigolent : [x]
Meme Disney féministe sur l’humour : [x]
Meme Disney féministes : [x]
L’humour est une chose trop sérieuse… [x]
…Pour être laissée à des rigolos. [x]
L’impolitesse du désespoir : [x]
Oh, ça va… C’est pour rire ! [x]
Le second degré : [x]
Qu’est-ce qu’une injure sexiste ? [x]
L’humour est une arme : [x]

« Les femmes ne sont pas obligées de se maquiller, s’épiler, etc., elles le font uniquement par plaisir. »
Si elles le font uniquement par plaisir, pourquoi est-ce que la plupart des femmes n’osent même pas sortir de chez elles sans se passer un coup de rasoir sous les bras ? Ce n’est pas parce que c’est pas dit dans la loi « femme tu t’épileras » que ce n’est pas une contrainte. Comme pour les hommes qui s’efforcent tous de ne pas pleurer à cause de l’éducation boys-don’t-cry, les femmes tentent d’être lisses et parfaites parce qu’on leur a appris que c’est ce qu’on attend d’elles. La société a des codes. Quand on les respecte pas, on s’y intègre moins bien. Et c’est désagréable de se sentir moins bien intégré-e dans la société. Le but des féministes c’est de permettre aux femmes et aux hommes de choisir leur look indépendamment de ces injonctions sociétales. Si des femmes ou des hommes se préfèrent glabres, pourquoi pas ? Mais il ne faut pas que ça ne devienne la norme en faisant passer ceux qui ne s’y collent pas pour des marginaux.
Sources, articles et documents pour aller plus loin :
Souffrir pour être belle : [x]
« Je le fais pour moi-même : [x]
Injonctions à la beauté : [x]
Concernant l’injonction à s’épiler : [x]

« Vous parlez au nom de toutes les femmes sans leur demander leur avis ! »
Non, en fait, c’est le patriarcat qui parle au nom des femmes sans leur demander leur avis. Les féministes, eux, luttent justement pour que toute femme puisse vivre comme elle l’entend sans se voir obligée de respecter toutes sortes de normes pour être acceptée. Les féministes partent du principe qu’une femmes est libre quoiqu’elle fasse, du moment qu’elle l’a choisi. En bref, les féministes luttent pour avoir des droits. Or, avoir un droit ne veut pas dire que toutes les femmes seront obligées d’y avoir recours. Le droit à l’avortement n’a pas obligé toutes les femmes à avorter. Simplement celles qui ne veulent pas avoir d’enfants ne sont pas obligées d’en avoir même si elles tombent enceintes. Les féministes acceptent toutes les situations que peut choisir une femme, qu’elle choisisse de devenir femme d’affaire ou mère au foyer. D’une manière générale, en bref, ils luttent contre les contraintes abusives imposées par le patriarcat. Pour plus de liberté, somme toute. À noter en plus que le principe du « parle seulement en ton nom » empêche toute action. Si on va au bout de l’idée, on ne peut jamais rien décider qui dépasse son individualité. C’est là-dessus que se basent les dirigeants « diviser pour mieux régner ». Il faut lutter contre ça.

« Le féminisme défend les droits de la femme… bourgeoise ! »
C’est de l’insulte gratuite ça. C’est facile de traiter les gens de bobo. Ça revient très souvent dans les débats de manière intempestive. C’est encore une tentative d’invalider les propos des féministes. Mais bon, d’une part, en admettant qu’on soit tous des bourgeois, je vois pas en quoi ça invalide nos revendications. Et d’autre part, les féministes luttent quand-même contre la précarité de la femme dans le travail (1) (puisque les femmes sont davantage victimes du chômage que les hommes et qu’elles sont beaucoup plus souvent à temps partiel et autres joyeuseté), contre le harcèlement sexuel etc (2). Ce ne sont pas des revendications bourgeoises. Ou alors, toute lutte contre la précarité est bourgeoise. Bref, « insulte » qui sous-entend que nous pouvons nous occuper des droits de la femme parce que nous sommes « bien lotis », comme si le droit des femmes était secondaire. Cette insulte en elle-même démontre le machisme de la personne qui la profère.
De toute façon, que les féministes luttent pour les droits des femmes ne veut pas dire qu’elles-ils ne luttent pas contre les inégalités sociales (notamment de classe) également. Les systèmes oppressifs fonctionnent souvent ensemble, alors pour lutter contre eux, les causes se recoupent aussi. On appelle ça l’intersectionnalité (3). C’est ce qui fait que les féministes luttent aussi pour les droits des LGBT (Lesbiennes Gay Bi & Trans) ou pour les droits des immigrés.
Sources, articles et documents pour aller plus loin :
(1)a Collectif droit des femmes : [x]
(1)b Précarité chez les femmes : [x]
(2)a Harcèlement sexuel, plainte des féministes : [x]
(2)b Lutte contre le harcèlement sexuel dans l’enseignement supérieur : [x]
(2)c Documentaire « Sexe, Mensonge et Harcèlement » : [x]
(3) La question de l’intersectionnalité : [x]

« Le féminisme s’attache à des luttes peu importantes, comme la suppression du terme « mademoiselle » »
Alors, premièrement, il ne faut pas confondre des luttes qui occupent de l’espace médiatique à l’ensemble des luttes féministes réellement menées. Lutter contre la distinction entre les termes « madame » et « mademoiselle » n’empêche pas par ailleurs d’établir la critique de problèmes a priori plus fondamentaux (telles les violences conjugales, les inégalités de salaire, etc.) et de réaliser un travail de terrain, par exemple en venant en aide aux femmes violées. Deuxièmement, les luttes qualifiées par certain·e·s d’inutiles s’intègrent en fait dans l’idée que la symbolique, dans laquelle on peut placer le langage, construisent notre monde social autant que les faits. Ainsi, lutter contre la distinction « madame / mademoiselle » sur des formulaires administratifs est une démarche visant à modifier les catégories à travers lesquelles nous voyons le monde social, afin d’en proposer une vision plus égalitaire. Troisièmement, et enfin, on ne peut que s’étonner de la véhémence avec laquelle certain·e·s critiquent de telles luttes : si la distinction entre « madame » et « mademoiselle » est un problème à ce point anecdotique, pourquoi tant d’effort et de violence à pointer du doigt celles et ceux qui mènent cette lutte ?
Sources, articles et documents pour aller plus loin :
Féminisme, la case en trop : [x]
Madame ou madame ? [x]

**Ils ont participé à la rédaction de cette FAQ sur le féminisme.**
FAQ co-écrite le 23/02/13 par…
– Biaise [x] 22 ans, technicienne informatique, libriste, libertine, libertaire.
– Égalitariste [x] Féministe végétarienne de 23 ans, surnommée Dame Moustache sur twitter. Illustratrice.
– Marie-Lou [x] Doctorant en sociologie (ne bosse pas directement sur les questions de genre, mais intéressé), 30 ans.
– Omniia 23 ans, féministe végétarienne, étudiante en Psychologie Sociale.
– Pierrecastor 26 ans.
– AntiSexisme [x]
– Elzen [x]
– Grünt