Cher Nice Guy

Dans le féminisme, on parle beaucoup de toi, ami Nice Guy. Et on s’impatiente vite, face aux raccourcis que tu peux faire au sujet des femmes. On a peur de la haine que tu développes à notre égard, et on dénonce sans cesse tes agissements et les stéréotypes que tu entretiens au sujet de la gente féminine. Aujourd’hui, jour faste, je suis paix et amour, même pour toi, et j’ai donc décidé non seulement d’essayer de te comprendre, mais en plus de te donner des conseils, car je sais que ta manière de vivre et de répondre à la souffrance n’est pas la meilleure.

J’appelle ici Nice Guy, cet homme en constante insécurité qui rêve d’une relation, souvent avec une femme, et qui ne la trouve pas. Cet homme qui se montre gentil, attentionné, à l’écoute, et qui malgré tous ses bons et loyaux services à la gente féminine, ne trouve pas chaussure à son pied. J’appelle Nice Guy tous ces hommes qui se sont tournés vers les PUA (1), persuadés qu’ils étaient que finalement, la gentillesse envers les femmes n’était que stupidité (puisqu’elles préfèrent les connards, ces salopes) et qu’il fallait les manipuler pour recevoir de l’attention, de l’amour et du sexe. J’appelle Nice Guy ces hommes qui finalement, en sont venus à haïr les femmes parce qu’ils sont malheureux et ont décidé qu’elles en étaient la cause, sombrant ainsi dans une misogynie crasse qui non-seulement les empêche d’atteindre toute forme de bonheur, mais en plus les pousse à se montrer irrespectueux et haineux d’un genre dans tout son ensemble et toute sa pluralité.

À ces hommes, j’aimerais parler des choses que j’ai apprises au sujet des relations humaines. Parce que je sais qu’ils sont malheureux et que leur malheur engendre un autre type de souffrance : celui des femmes victimes de la misogynie et de tout ce qui en découle.

Bien entendu, ce que je vais écrire peut aussi servir aux femmes à bien des égards, mais ce coup-ci, j’ai décidé de m’intéresser à la raison qui pousse les hommes dans les bras menteurs de la haine du féminin.

L’amour de l’Autre comme bonheur
Tout commence avec une croyance populaire très répandue, jamais nommée et pourtant on ne peut plus erronée : l’idée selon laquelle pour atteindre le Bonheur avec un grand «B », il faut être Aimé avec un grand « A ». D’abord par ce que les gens appellent communément votre Moitié (que nous devons impérativement trouver sous peine de mourir seul/es mangé/es par nos chats) et ensuite par un maximum de gens possible. Notre valeur se mesurerait en nombre de personnes qui nous apprécient, voire nous admirent et nous envient. C’est, entre autres, la raison pour laquelle la vie de star fait rêver : quoi de plus génial qu’une vie de célébrité ayant d’innombrables fans, quand on a grandit dans une société qui nous laisse entendre que pour être « quelqu’un » il faut être admiré et envié ? Pourtant, un schisme perdure, rarement soulevé : si la vie de célébrité est réellement la panacée comme on essaye de nous le faire croire, pourquoi lesdites célébrités qui peuplent nos écrans et nos journaux n’ont pas l’air heureux ? Pourquoi tant de drogué/e/s, d’alcooliques, d’anorexiques et de suicides parmi des gens aimés par des milliers de personnes ?

La réponse est simple : c’est parce que le bonheur ne vient pas des autres. Il vient de soi. Et pour être heureux, il suffit d’apprendre à s’aimer. J’y reviendrai.

Toujours est-il que la société, les médias, les histoires, tout est peuplé de ce cliché qui voudrait « qu’ils vécurent heureux et eurent beaucoup d’enfants ». Il n’y a pas de « il/elle vécut seul/e et heureux/se », jamais : ça n’existe pas. Dans les fictions, tout solitaire cache une blessure qu’il attend de voir soignée par sa possible future moitié. On y croit tellement à ce mensonge, et ça nous fait tellement rêver, que même pour vendre des produits qui n’ont peu ou rien à voir avec la séduction, les pubs mettent en avant des couples sulfureux et sensuels. Pour appâter le client, les commerciaux associent réussite en amour avec tout et n’importe quoi : voitures, café, glaces, chaussures et j’en passe.

Le problème dans tout ça vient donc de deux choses. Comme je viens de l’expliquer, ça vient d’abord du fait qu’on fasse croire à tout un chacun que le Bonheur viendra d’autrui. Mais pour que ce mensonge fonctionne, il faut qu’une autre condition soit remplie : que les gens se détestent. Et c’est ce que toute notre éducation nous apprend au jour le jour : dès notre plus tendre enfance, on est mis en concurrence avec les autres, en nous inculquant qu’il faut être le ou la meilleur/e sous peine d’être une merde. Et comme on trouve toujours meilleur que soi, on peut toujours se comparer à quelqu’un et donc se reprocher de ne pas être assez bien. Parce que la perfection vendue par la société est inatteignable (celle dans laquelle vous avez un super emploi avec une super maison, un conjoint du sexe opposé (oui parce que les homos cey le mal), trois enfants, un chien, une belle voiture et un jardin, une santé d’enfer malgré le fait que vous travailliez énormément et une vie relationnelle épanouie alors que vous avez tout juste le temps de vous occuper de vos gosses).

Ainsi, les gens se méprisent et se haïssent parce qu’ils n’arrivent pas à atteindre cette perfection vendue, parce que le voisin a l’air de tout faire tellement mieux, parce qu’on leur fait croire qu’ils doivent tout savoir faire, alors que bien évidemment, c’est impossible. Comme ils se méprisent, ils sont malheureux, on leur fait donc croire qu’autrui apportera le bonheur manquant. Mais pour avoir la compagnie d’autrui, il faut la mériter, et pour ça, il te faudra acheter ci, et ça. Etc. La boucle est bouclée, et la ronde de souffrance ne s’arrête plus.

L’amour de l’Autre comme une drogue
Donc, le problème, avec notre société, c’est qu’elle se borne à nous faire croire que sans être aimé par les Autres, on ne peut pas être heureux, mais qu’en plus, l’amour des autres se mérite. Si tu veux être aimé il faudra que tu sois plus ceci, moins cela. Il ne faudra surtout pas que tu sois toi-même (et puis quoi encore?) Tiens achète une voiture, une maison, des vêtements, fais des cadeaux coûteux, etc, etc. Notre monde consumériste veut que tu sois persuadé que tu n’es jamais assez bien pour tes pairs, car ainsi il peut te vendre des quantités de choses pour t’aider à parvenir à un idéal inatteignable. Le pire, c’est que ce n’est pas fait sciemment par les gens qui créent les médias et les publicités. Ils se contentent de reproduire un schéma qu’ils connaissent et qui fonctionne d’un point de vue commercial, sans même penser au fait que c’est un mensonge et au fait que ça engendre tant de souffrances.

En attendant, c’est comme ça que les relations inter-dépendantes sont possibles : comme on n’est plus capables de s’aimer soi-même, on attend des autres de recevoir de l’amour -parce que tout être humain en a besoin-, comme un mort de faim attendrait qu’on le nourrisse parce qu’il n’a plus la force de le faire lui-même. Et finalement on se transforme en drogués en manque de cam : les autres sont nos dealers, et si le manque se fait trop sentir, la souffrance pousse à la haine et à la violence (qu’elle soit physique, mentale ou verbale). Tout comme un/e héroïnomane en manque de sa dose sera prêt/e/s à faire beaucoup de choses pour l’avoir, ceux qui manquent d’amour parce qu’incapables de le trouver en eux-mêmes vont essayer de trouver une raison, un coupable qui expliquera leur mal-être.

Pour les hommes dont j’ai parlé plus haut, les Nice Guy, les coupables sont toutes trouvées : ce sont celles qui leur refusent leur « dose ». Couplé à une éducation sexiste qui prétend que les femmes seraient toutes pareilles, ça donne le fameux « toutes des salopes (sauf maman) ». En outre, depuis leur plus tendre enfance, on a appris aux hommes qu’action = récompense. Tu sauves la princesse, tu peux la baiser, tu payes le resto, tu peux la baiser etc etc. C’est ce que nous apprennent les médias. Il y aurait des « techniques » pour pécho, comme si toutes les femmes fonctionnaient de la même manière et qu’il suffisait d’avoir cette fameuse formule secrète et mystérieuse pour toutes se les faire. Finalement, les femmes sont vues comme des machines dans lesquelles on mettrait des jetons « Gentillesse » jusqu’à ce que du sexe finisse par tomber. Sauf que cette technique qui est vendue comme LA solution pour avoir des relations sexuelles ne marche pas toujours (et c’est même problématique si une femme couche avec vous juste parce qu’elle vous trouve gentil). Et des frustrations et incompréhensions se mettent en place.

Pour reprendre la métaphore du drogué, c’est un peu comme si je disais à un héroïnomane qu’il aurait sa cam s’il me donnait de la thune et qu’une fois les billets en poche je me barrais sans rien lui filer. Le truc, c’est que contrairement à l’Héroïne, l’amour et le sexe ne sont pas des choses qui se donnent et s’échangent comme des objets ou des services sous contrat, si la personne n’a pas explicitement précisé qu’elle était là pour ça (auquel cas, vous avez en face de vous un/e Travailleur/se du Sexe et c’est un tout autre sujet). Que ce soit contre de l’argent ou contre de la gentillesse, une femme ne donnera pas de l’affection ou du sexe parce que (outre situation explicite ou les deux parties se sont mises d’accord) ces choses ne se troquent ni ne s’échangent pour peu qu’on prenne en compte le désir et le consentement de la personne. C’est quelque chose qu’on donne et qu’on reçoit de manière inconditionnelle. Mais pour ça, encore faut-il ne pas en avoir besoin. D’où l’importance d’être capable de s’aimer soi-même avec bienveillance et respect.

La Femme comme Entité détestable
Les femmes sont donc mises dans le même panier, et c’est la raison pour laquelle un Nice Guy aura deux réactions possibles en face du manque d’amour. Soit il va tenter différentes techniques absurdes apprises sur des sites de PUA pour séduire, soit il va accuser les femmes d’être des allumeuses et des profiteuses. Soit un cocktail des deux. La colère, la frustration, l’impression d’être un perdant (parce qu’un homme qui ne sait pas séduire est un perdant au regard de la société) sont issus en fait de cette non-capacité à s’aimer et à se sentir bien que ce soit seul ou accompagné. J’aimerais donc, avant d’expliquer pourquoi il est important de s’aimer et comment y parvenir, revenir sur ces croyances misogynes au sujet des femmes.

Il est important de garder à l’esprit que toutes les femmes sont différentes. Notre féminité ne fait pas de nous des robots fonctionnant de la même manière. Je suis une femme et je ne me trouve aucun point commun avec Marine Le Pen ou Lady Gaga en dehors du fait que nous parlons de nous au féminin. Les femmes ont des goûts, des préférences et des attentes qui varient d’une personne à une autre, exactement comme les hommes. Si Nicolas plaît à ma super pote, ça ne veut pas dire qu’il me plaira à moi. Et s’il me plaît, il est possible que ce ne soit pas pour les mêmes raisons. Ou alors, en admettant que je ne sois pas attirée par Nicolas, ça ne fait pas de lui une sous-merde incompétente en matière de drague : ça veut simplement dire qu’il ne correspond pas aux critères que je recherche. Fin de l’histoire. Nicolas se trouvera quelqu’un d’autre s’il le souhaite et tout ira bien. C’est un peu comme les préférences en matière de nourriture : si je préfère les bananes aux poires, ça ne veut pas dire que les poires ne sont pas bonnes. Il s’agit simplement de mes préférences.

Il existe des femmes qui préfèrent les femmes (les lesbiennes), des femmes qui ne sont pas intéressées par le sexe (les asexuelles(2)), des femmes qui ne se contentent pas d’un seul partenaire, des femmes qui aiment les deux Genres, des femmes qui préfèrent les relations exclusives, des femmes qui se fichent des relations et rêvent plutôt de voyages, des femmes qui aiment les hommes introvertis, d’autres les hommes efféminés ou à l’inverse les très virils… Tout ça est une affaire de goûts, de feeling et de réciprocité. Tout comme il y a des gens que vous ne trouvez pas intéressants comme amis, les femmes peuvent ne pas vous trouver intéressant comme amant potentiel. Ça ne remet pas en cause votre valeur. Ça ne veut pas dire que vous n’êtes pas digne d’être aimé.

Apprendre à s’aimer
Parce qu’en fait, tout un chacun est digne d’être aimé. Et la première personne que vous devez en persuader, c’est vous-même. Vous pouvez être aimé par la planète entière, si vous vous détestez, ça ne sert à rien : vous ne serez jamais heureux. Alors oui, je sais, ça fait très leçon hippie de dire ça, et beaucoup aiment tourner ce type d’enseignement en dérision, mais les faits sont là : plus on s’aime, plus on se respecte, et plus on est heureux. Nombre de gens en attestent, il suffit d’écouter leur voix qui ne s’élève pas plus haut qu’il ne le faut. Si vous vous aimez, vous n’aurez pas besoin de l’amour des autres, ce ne sera plus une dépendance, simplement des expériences agréables à ajouter à votre parcours de vie. Il existe des tas d’expériences plaisantes à faire au cours de notre existence, et on ne peut pas toutes les faire. Pourquoi l’amour des autres serait obligatoire ? Pourquoi ne pas se contenter des relations qui viennent (car elles viennent forcément) et accepter d’autrui rien de plus que ce qu’il peut vous apporter ? Exiger de l’amour, dans une forme bien spécifique, quand la personne en face n’est pas capable de vous en apporter sous cette forme-là, c’est un peu comme demander à une personne qui ne sait pas dessiner de faire de vous un portrait réaliste : en essayant, la personne se sentira nulle parce qu’incapable de combler vos attentes, et vous, vous serez frustré parce que vous n’aurez pas ce que vous attendiez (alors que vous êtes capable de vous le fournir vous-même).

Alors la question, maintenant, c’est comment s’aimer ? C’est tellement simple que c’en est à pleurer : il n’y a nul besoin de gravir des montagnes, de décrocher un job après 20 ans d’études, de devenir riche, célèbre… Ça s’apprend, c’est tout. Il faut d’abord réussir à reconnaître le Juge qui se trouve en chacun de nous, et à se persuader que c’est un menteur. Pour le Juge, vous ne faites jamais assez bien, vous êtes détestable, pathétique, haïssable et un continuel perdant. C’est celui qui vous dit « oui mais… » quand vous êtes heureux ou satisfait de vous-même. C’est lui qui vous rappelle vos échecs à n’importe quel instant de la journée, parfois sans prévenir, vous donnant subitement envie de vous taper la tête contre les murs. Reconnaître ce Juge nécessite d’apprendre à surveiller ses pensées, à les reconnaître et à ne pas laisser un flot continu d’idées qui fusent en vous comme des flash. Intercepter ces flash, les reconnaître eux et leurs mécanismes, trouver à quelles peurs ils appartiennent permet de reconnaître votre Juge et de contrer sa malveillance.

En arrêtant le Juge, vous aurez la capacité de commencer à vous parler à vous-même avec bienveillance. Comme si vous parliez à un ami proche, à un jeune frère, bref à une personne que vous aimez fort. Apprendre à vous traiter avec bienveillance, à ne pas vous culpabiliser pour vos échecs, à vous encourager face à vos difficultés permettra d’aller doucement, mais sûrement vers un amour de soi qui n’a rien à voir avec l’orgueil ou la suffisance, mais qui est simplement le respect de soi.

Et pour apprendre à faire tout ça, il faut simplement du temps, de la compassion pour soi, un peu d’introspection et beaucoup de patience. Autant de choses qui ne s’achètent pas, ne s’échangent pas, ne se troquent pas et ne se volent pas. Ça s’apprend, tout simplement et n’importe qui peut le faire : ça ne demande pas de technique particulière ni de prédisposition. Il faut simplement accepter l’idée que nous sommes déjà complets et que l’amour qu’on peut recevoir, qu’il vienne d’amis, d’amants, de parents ou que sais-je encore, n’est jamais qu’un plus, un moyen agréable d’accompagner sa vie, comme le chocolat qu’on prend en fin de repas « juste par gourmandise ».

(1) PUA, ou Pick Up Artist désigne les « artistes de la drague » du genre Guillaume Pley. Ce sont des hommes dans la majorité des cas qui enseignent ou échangent des techniques de drague pour « choper » les femmes. Ces techniques sont parfois très limites et plus que de la séduction, proposent des moyens de déstabiliser les femmes pour mieux passer outre leur consentement. Bref, ça flirte pas mal avec la culture du viol.

(2) Pour en savoir plus sur l’asexualité : [x]

Cet article a été écrit après la lecture très édifiante de ce livre : The Mastery of Love (oui c’est en anglais, mais je vous assure, il est facile). Il n’est pas parfait, mais il reste intéressant à potasser. Sinon, un grand merci à RedAlert, Eliwyel, Prose et Mélange-Instable pour leurs conseils, leur relecture et leur opinion.

Pour aller plus loin
Les aventures de Poire : [x] [x] [x]
Les mythes sur le viol : [x]
De l’amour de soi et des autres : [x]


Égalitariste

L’injonction à lutter contre l’oppression

Dans mon article précédent « le couteau sous la gorge » j’expliquais que croire que nous sommes libres concernant certains de nos « choix » et nos « goûts » était une erreur à partir du moment où ils répondaient à une norme sociale. Je pense effectivement que certains de nos agissements répondent à une notion fermée de ce qu’est la normalité et à une forme de crainte d’en sortir (cette crainte pouvant être tournée vers nous-même et/ou vers autrui). Par là, je voulais démontrer qu’on pouvait intérioriser des « ordres » mauvais pour nous et/ou pour notre entourage et croire qu’il s’agit d’un choix personnel alors qu’on ne fait qu’agir en réponse à une injonction qu’on nous serine depuis notre naissance.

Mais voilà, suite à cet article, j’ai remarqué un nouveau genre d’injonction qui est tout aussi pénible et qui en plus est malheureusement présent dans le milieu militant également : celui à lutter contre les injonctions. Plus exactement, celui à « assumer » ses différences. De devoir arrêter de s’épiler, de se maquiller, de porter des talons quand on est une femme. De devoir se donner la main en couple homo et montrer ostensiblement sans rougir qu’on n’est pas hétérosexuel et/ou cis (1). De devoir arrêter de porter le voile, de se lisser les cheveux quand on est noire et/ou musulmane. De devoir assumer ses bourrelets et son poids, et surtout, surtout, de ne pas passer sous le bistouri du chirurgien esthétique. Jamais. (Sous peine de passer pour une cruche superficielle).

Ai-je réellement besoin d’expliquer en quoi ces injonctions ne sont justement que des injonctions supplémentaires visant à culpabiliser les catégories opprimées ? Alors non seulement on pousse les femmes, les homosexuels, les non-blancs à avoir honte de ce qu’ils sont, mais en plus, on leur reproche de vouloir changer ? Les personnes faisant ces reproches ont-elles conscience qu’elles ne font qu’ajouter de la honte et de la culpabilité ?

Injonctions paradoxales
Cette tendance à vouloir pousser les gens à s’accepter eux-même tel qu’ils sont dans un milieu social où ils sont rejetés peut partir d’une bonne intention, mais dans les faits, ça ne fait qu’ajouter de la souffrance. On pousse ces personnes qui ne rentrent pas dans le moule à avoir honte du fait qu’ils tentent d’y rentrer. À avoir honte de leur honte, en bref. Le résultat, c’est que si on n’est pas conforme à l’humain standard que la société impose, qu’on tente de s’y conformer ou non, on est perdant parce que critiquable : tu es grosse et tu tentes de maigrir ? Oh la la, mais t’es une victime de la mode. T’es grosse, ben assume quoi, c’est pas grave. Tu es grosse et tu t’acceptes telle que tu es ? Tu pourrais faire un effort quand-même, c’est pas sain de pas prendre soin de soi.

L’elfe, dans ces articles « Je le fais pour moi-même », « Injonction poil au… » et « Mépris et misogynie ordinaires » (que je vous invite à lire très fort) concernant les injonctions à la beauté faites aux femmes, exprime ça très bien : d’un côté elle analyse ces injonctions et la tendance qu’on a à prétendre, en tant que femme, qu’on fait ça par plaisir et non pas pour correspondre aux normes ; et dans le dernier elle explique en quoi jeter l’opprobre sur ces femmes qui répondent à ces injonctions fait aussi partie de l’oppression. Les femmes doivent être belles et naturelles à la fois. On les enjoint à correspondre à un idéal inatteignable mais en leur faisant comprendre qu’elles ne doivent faire aucun effort pour l’atteindre. Avec de telles injonctions complètement paradoxales, impossible de pas avoir un mode de pensée contradictoire qui gêne le développement personnel.

Et au final, c’est pareil pour toutes les injonctions. Tu es noir et tu vis dans une société qui te rejette, mais tu ne dois surtout pas culpabiliser d’être noir et vouloir changer. Il suffit de voir toutes ces personnes qui méprisent Michael Jackson pour avoir eu recours à la chirurgie plastique afin de ressembler à un blanc et qui « regrettent » qu’il ait tant altéré son physique. Mais dans une société raciste, en quoi est-ce étonnant ? Toutes ces personnes qui trouvent dommage qu’un noir se blanchisse la peau, que font-elles pour permettre aux non-blancs d’être en paix avec eux-mêmes ? Que font-elles pour lutter contre l’injonction à la blancheur ? Alors quoi, il faut accepter d’être noir dans un monde qui nous le reproche ? Dans un monde où au jour le jour on te fait sentir que ta couleur de peau est un problème ? Je ne dis pas qu’un noir qui se blanchit la peau a raison d’agir ainsi. Je dis que c’est compréhensible dans l’état de notre société actuelle. Et que si réellement on trouve ça anormal, il est temps de se bouger le cul pour permettre aux non-blancs de s’accepter en tant que non-blancs ; plutôt que de pointer du doigt celui ou celle qui tente d’altérer sa nature pour le regard des autres.

Bref, on te rejette, mais tu ne dois pas changer. J’ai parfois l’impression que cette double injonction est un moyen de déculpabiliser les privilégiés. Tu es rejeté ? N’écoute pas les cons et assume ce que tu es. Ce n’est pas à nous de faire l’effort de t’intégrer, c’est à toi de t’efforcer de t’accepter, même si on te méprise. On n’y peut rien, c’est comme ça, tu n’as qu’à assumer tes différences qu’on pointe sans cesse du doigt et tout ira bien. Alors, oui, mais non, ça ne marche pas comme ça. Ce n’est pas aux opprimés d’apprendre à s’accepter. C’est aux oppresseurs de se remettre en question et d’arrêter de standardiser l’Humain au détriment de ceux qui ne se conforment pas à ce dit standard. C’est aux oppresseurs de déconstruire leurs idées reçues, leur intolérance et leur(s) privilège(s). Pas aux opprimés de plier docilement l’échine devant ceux qui les méprisent tout en s’efforçant d’avoir une haute estime d’eux-même.

Résister aux injonctions tout en acceptant ses limites
Il va de soi, malgré tout, que j’encouragerai n’importe quelle personne qui tente d’accepter ses différences en dépit des moqueries, du mépris et de l’invisibilité qui la frappe. Si des gens y arrivent, tant mieux. Ça ne peut leur être que bénéfique d’un point de vue personnel et tout le mérite leur revient. Mais à l’inverse, je n’enjoindrai jamais une personne à s’assumer si elle n’y arrive pas. Ne pas réussir à s’aimer dans un univers où on est haït, il n’y a malheureusement rien de plus normal. C’est humain. Il n’y a pas à avoir honte de ses complexes, car on n’y est pour rien. Les complexes, ça ne vient pas de nous. C’est le résultat d’une construction sociale. D’un standard empirique parfaitement intolérant que nous n’avons pas choisi.

Alors oui, effectivement, d’un point de vu militant, résister aux injonctions, aux standards, c’est politique. Une femme qui refuse de s’épiler est, effectivement, une femme qui refuse de courber l’échine face au dictât de la Fâme glabre. Une noire qui refuse de se lisser les cheveux résiste au dictât de la beauté occidentale. La liste est longue. Agir contre les normes abusives, c’est résister, lever la tête et éventuellement pousser les gens à s’interroger. Je ne peux pas nier qu’il y a là un certain courage et une forte volonté de faire changer les choses.

Mais il serait malheureux de nier également les risques que ce genre d’action comporte. Car
en refusant ostensiblement de rentrer dans les rangs, au mieux on va déclencher une curiosité qui sera lourde à porter, au pire on suscitera le mépris, la haine voire la violence.

Raison pour laquelle, selon moi, il est important d’aborder les injonctions et les actions en rapport avec elles avec prudence. Ce qui me semble nécessaire en premier lieu est, évidemment, d’interroger les injonctions et de comprendre leur fonctionnement. On ne peut pas combattre un écran de fumée. Si on veut mettre à bas les injonctions, il faut commencer par les reconnaître, les nommer et dénoncer le problème. Après, selon moi, on peut dénoncer le dit problème tout en reconnaissant qu’on a plié l’échine. Ce n’est pas très flatteur pour l’égo, c’est vrai, de se dire qu’on répond à une norme abusive et non à un choix personnel, mais le reconnaître fait parti du processus de déconstruction.

Combattre les injonctions sans (se) culpabiliser
Alors comment, exactement, résister aux injonctions ? Dans mon précédent article, j’avais proposé une première solution : reconnaître les injonctions Et je pense que là est le point de départ : avant même de commencer à combattre des normes abusives, il faut savoir les reconnaître et comprendre leur existence. Qu’on y réponde ou pas, on peut les dénoncer -les imbéciles qui considèrent que si tu ne montres pas l’exemple tu n’as pas à l’ouvrir peuvent aller se faire voir, si vous voulez mon avis- et expliquer en quoi elles sont un problème.

Alors oui, évidemment qu’il serait préférable de ne pas répondre soi-même aux injonctions. Mais c’est quelque chose qu’on doit faire si on s’en sent capable. Ce qui implique d’accepter l’idée qu’on sera moqué, regardé de travers, méprisé, etc. Et d’être blindé contre ce genre de mauvais sentiments. Sans compter toutes les raisons personnelles qui peuvent pousser une personne à répondre à une injonction même si elle sait que c’en est une. Bref, tout le monde n’a pas la force morale d’affronter les regards et les quolibets (et je dis ça sans jugement aucun : savoir affronter le regard des autres et s’en foutre, c’est quelque chose qui est donné à peu de monde) et tout le monde n’a pas toutes les cartes en main pour se défaire des injonctions. Vivre en société implique parfois des concessions, aussi abusives soient-elles. Une vendeuse en magasin, par exemple, peut risquer son travail si elle ne s’épile pas. Doit-elle abandonner sa seule source de revenu pour « montrer l’exemple » ? Je ne crois pas.

En conclusion
S’il va de soi que j’emmerde les personnes qui ont envie de me faire plier pour rentrer dans le moule, il est clair que j’emmerde tout aussi fort celles et ceux qui voudraient que je montre l’exemple sans même se soucier de savoir si ça génère pour moi une souffrance trop insupportable. Militer et tenter de changer le monde, ça demande de l’énergie et un don de soi qui parfois peut être éreintant. À chacun.e de se préserver comme il/elle l’entend et personne n’a le droit de juger l’autre quant à savoir s’il milite bien correctement dans sa manière d’être. On peut vouloir changer le monde en talon haut, en ranger, avec des implants mammaires, en cachant ou en exhibant son homosexualité et après être passé sous le bistouri d’un chirurgien ou pas. On peut lutter contre les injonctions, qu’on y réponde ou non, l’important, c’est avant tout qu’elles soient reconnues, analysées et jamais silenciées.

Égalitariste