L’indésirable

Récemment, j’ai osé me renseigner sur ce que les anglais appellent le bullying et les japonais l’ijime. En France, on n’a pas vraiment de petit mot pour désigner ce phénomène, un peu comme s’il n’existait pas. On parle vaguement de harcèlement scolaire, ici et là, tout au plus.

J’ai osé, dis-je, puisque je touche ici du doigt ma fêlure la plus sensible. Il est difficile pour moi ne serait-ce que d’en parler, alors vous pensez, analyser les mécanismes sociaux qui permettent l’existence d’un système cruel en milieu scolaire, ça me paraît être légèrement le mont Everest. Bref. Je disais donc que récemment, j’avais osé me renseigner sur le bullying. Je pensais vaguement que tout le monde s’accorderait au moins à dire que c’était une cruauté lié à l’adolescence, que c’était quelque chose d’anormal et contre lequel il fallait lutter, même si on ne savait pas bien comment (en tout cas JE ne sais pas bien comment). Quelle n’a pas été ma surprise quand je suis tombée sur des commentaires et des articles décrétant que c’était la vie, que ça permettait aux victimes de s’endurcir et tout le tintouin habituel et crétin du « ce qui ne te tue pas te rend plus fort ». J’ai donc décidé de prendre mon clavier, pour essayer de mettre un peu d’ordre dans mes idées, et pour témoigner un peu, afin de faire comprendre que non, parfois ce qui ne tue pas affaiblit, rend vulnérable voire même peut amener à des comportements auto-destructeurs.

Avant de continuer, il faut néanmoins que je précise quelque chose d’important : j’ouvre un peu ma propre boîte de Pandore en parlant de ce qui m’est le plus intime et le plus douloureux. Ça risque donc d’être pas mal décousu, mais je pense qu’il est important que j’aille au bout de cette entreprise. La première raison pour laquelle il m’est difficile de parler de cette expérience, c’est qu’elle me renvoie une image de moi-même terriblement péjorative. Or cette image, toute ma vie j’ai tenté de l’enterrer pour me construire à peu près correctement. La déterrer est donc une sorte d’affront personnel et en même temps, une tentative de rédemption.

Depuis le moment où, en primaire, j’ai été classée tête-de-turc pour la première fois (mais certainement pas la dernière), et jusqu’à aujourd’hui, je n’ai cessé dans un coin de ma tête de me considérer comme La Perdante. Celle avec qui on ne veut pas manger le midi. Celle qui vous file un sourire crispé quand vous la croisez, parce que merde, elle est collante, je sais pas comment la jeter sans passer pour un connard. J’ai été la personne que vous voulez voir disparaître de votre champ de vision, celle à qui vous faites le coup du « je passe sous un tunnel krshhsprr krrssh » pour ne pas avoir à tenir une conversation téléphonique trop longtemps. J’ai été celle qui s’assoit à côté de vous en cours et qui vous fait réfléchir à toute blinde sur comment changer de place sans être ouvertement vexant.

J’ai aussi été celle qu’on pousse dans les couloirs du collège. Celle à qui on donne des petits surnoms humiliants. Celle dont on vole les affaires pour les jeter dans les chiottes. J’ai été celle qu’on humilie, qu’on méprise, qu’on déteste. J’ai été le jouet d’enfants cruels et l’outil qui permet aux jeunes adultes que j’ai fréquentés de se sentir supérieurs. J’ai été celle à qui on ne veut jamais ressembler. J’ai été tout ça. Et je passe mon temps à tenter de me persuader que je ne le suis plus.

Scolarité
Quasiment toute ma scolarité a été marquée par cette étiquette, « Tête-de-Turc » ; elle a seulement évolué au fil des ans et en fonction de l’âge et du statut social des personnes qui m’ont placée dans cette case. Ça a commencé avec un déménagement quand j’étais en primaire, à 7 ans, et ça s’est terminé avec la fin de mes études, à 22 ans. La seule époque de répit que j’ai eu au milieu de tout ça, pour une raison que je ne m’explique pas, c’est celle du lycée. Pendant le lycée, j’ai été une étudiante comme les autres. Cette « pause » a marqué une évolution très nette entre le rejet que peuvent exprimer les enfants/adolescents et les jeunes adultes. Dans le premier cas, c’est ouvertement cruel et destructeur. Dans le second, c’est pervers et manipulateur. Ça se veut mature, et ça brouille toutes les pistes, si bien qu’on en vient à se demander très vite si on est parano, ou s’il y a effectivement un problème (sans jamais réussir à savoir lequel c’est). Aujourd’hui encore, je ne saurais pas dire lequel est le plus difficile à vivre.

On a tous entendu parler du premier cas. C’est omniprésent dans les livres, les séries et les films. Je ne compte plus le nombre de Losers-Héros qui à la fin du film sont aimés par tout le monde parce qu’ils ont réussi à se démarquer, à faire un truc cool, ni ces Losers-Rigolos (qui ne m’ont jamais fait rire) parce que aha, qu’est-ce qu’ils sont Losers, les pauvres. Puisqu’on en a tous entendu parler, je ne vais pas vous faire un dessin : c’est grosso-modo ce que j’ai vécu de 7 ans à 14 ans, en moins romancé et en beaucoup moins marrant.
Le deuxième cas de figure est beaucoup moins relaté, si bien que j’en viens à me demander si je suis la seule à avoir vécu ce genre de chose. Dans les études supérieures, on dirait que faire des crasses ouvertement c’est trop puéril. Les gens sont adultes maintenant. Alors plutôt que de cracher à la gueule de la personne, on lui crache dans le dos. Croyant naïvement que le mépris ne se verra pas. Mais même caché, il se trouve que le mépris est palpable, bien qu’insaisissable. Une myriade de micro-informations m’ont fait comprendre peu à peu que j’étais en milieu hostile, très peu bienvenue et que toutes mes actions étaient sondées. Petit à petit, quoi que j’ai pu faire, je suis devenue indésirable et tout ce que j’ai pu faire ou dire fut perçu négativement parce que ça venait de moi. De toute façon, une fois placée dans la case « humain indésirable », c’est impossible d’en sortir. Les regards des interlocuteurs se font fuyants, et je me suis retrouvée comme une pestiférée au milieu de personnes saines. Le plus difficile dans tout ça, c’est que toute cette haine est insaisissable. Impossible de savoir d’où elle vient et quelle forme elle a, ni même pourquoi elle est présente. Demander des explications est impossible, parce qu’on a aucune preuve tangible de son existence : on la sent. C’est tout. Du coup on en vient à se demander qui sont les Ennemis et qui sont les Alliés. Et on s’embourbe dans un jeu mi-schizophrénique mi-paranoïaque dans lequel on est la seule personne à ne pas connaître les règles.

La solitude
Le plus dur à vivre dans cette expérience, c’est le fait d’être seule au milieu de groupes d’amis. Je ne connais pas pire sentiment de solitude que celle que j’ai pu ressentir au milieu de mes camarades de classe qui riaient, faisaient des private jokes, agissaient comme si je n’existais pas, comme si j’étais invisible. J’en suis presque venue à souhaiter être moquée ne serait-ce que pour avoir de l’attention, tout en redoutant le moment où les élèves décideraient de me rappeler à quel point j’étais indésirable. Dans les pires moments, je me souviens m’être cachée dans les toilettes pour pleurer simplement parce que le sentiment de solitude devenait insupportable.

Cette sensation est tellement dure que tout était bon pour la fuir. J’étais prête à jouer les carpettes devant mes bourreaux, oubliant fierté et respect de moi-même juste pour avoir un peu d’attention. J’étais heureuse quand on venait me demander n’importe quel service et j’étais prête à en rendre à n’importe qui, pourvu qu’il y ait un échange, un regard, un sourire. L’autre solution pour fuir cette solitude était de m’enfermer dans la vraie. Celle où il n’y avait réellement personne. Quand j’en ai eu l’âge et la possibilité, j’ai donc choisi de sécher les cours, de plus en plus souvent, et de prétendre que l’école n’existait tout simplement pas. Du coup, faire mes devoirs devenait également de plus en plus difficile, parce que dans la paix et le repos de mon chez-moi j’étais obligée de penser à un environnement qui rejetait chaque particule de mon être.

Et justement : paradoxalement, si j’étais toujours seule, le regard de mes bourreaux était (et est toujours, j’y reviendrai) omniprésent. Jusque dans mes moments les plus intimes, ils pouvaient surgir sans prévenir et m’enterrer sous la honte. Ces personnes réelles et humaines qui m’ont fait du mal, je les ai extrapolées. Elles sont devenues des entités symbolisant le mépris qu’elles m’ont manifesté et que j’ai appris à faire mien.

Le mépris
J’ai donc fini par m’approprier ce mépris. Après tout, si depuis mes sept ans j’étais sans cesse rejetée et méprisée, ça devait forcément être pour une bonne raison. Comment des gens qui ne se connaissent pas pouvaient-ils tous me mépriser sans que ça vienne de moi ? Je me suis méprisée, donc — et je le fais encore, même si je combats ce mépris —, mais sans jamais bien savoir pourquoi. Je récupérais les infos qu’on voulait bien me donner et assemblait les pièces d’un puzzle injuste, malveillant et appartenant à chacun de mes bourreaux (donc parfois se contredisant lui-même).

J’ai fini par penser que mon opinion importait peu et que je devais sans cesse me remettre en question pour plaire aux autres. J’ai ignoré toutes mes limites et ai décidé que pour mériter l’amitié d’autrui, il fallait que je fasse abstraction de moi-même. Que je ne m’écoute plus. Finalement, je me suis tant et tant remise en question que j’en suis venue à perdre mon identité et à devenir instable (ce qui ne m’a pas aidée dans mes relations sociales) : je disais noir et faisais blanc, méprisais rouge et agissais bleu. Plus je me méprisais, plus je devenais méprisante, ne sachant plus ce que je devais valoriser et ce que je devais pointer du doigt, que ce soit chez moi ou chez les autres. Je tentais de plaire à tout le monde à la fois, si bien que je ne plaisais à personne tant mon caractère devenait illogique et faux. Plus je m’imposais des règles strictes et illogiques, plus j’appliquais ces mêmes règles aux autres. Et finalement, je n’étais plus que haine et mépris.

Séquelles
Alors est-ce que tout ce mépris, cette haine et cette solitude m’ont rendue plus forte ? Non. Encore aujourd’hui je combats les marques que m’a laissée ma scolarité. Ma vie, en fait, puisque ma scolarité n’est derrière moi que depuis un an. Ma vie s’est résumée à du mépris.

Je ne sais toujours pas si je l’ai mérité ou non. Je pars du principe que tout n’est jamais noir ou blanc et que j’ai forcément joué un rôle à un moment donné dans tout ce jeu de haine et de condescendance. En fait, peut-être que je n’ai pas mérité tout ça. Mais je sais pourquoi ça m’est arrivé. J’ai les explications à peu près en main après de longues séances d’introspection, et si je sais pour quelles raisons tout a marché de travers, je sais aussi que mes bourreaux d’hier n’en savent rien, et s’en fichent pas mal. Aujourd’hui encore, je sais qu’au fond de moi je n’ai qu’une volonté : montrer à ceux qui m’ont trouvée si pathétique que je peux être une personne digne d’admiration. Ils sont le moteur malsain qui fait que je souhaite réussir. Et comme ils sont ce dit moteur, ils sont aussi ceux qui me freinent. Parce que si je veux leur prouver (et par là me prouver) que j’ai de la valeur, je n’ai pas le droit à l’échec. Et cette crainte de l’échec me paralyse comme un lapin pris dans les phares d’une voiture arrivant à toute blinde.

Cette crainte de l’échec me poursuit depuis mes 14 ans. C’est après avoir été humiliée au collège que j’ai commencé à vouloir prouver à mon entourage que j’étais la meilleure. Pour pallier les défauts de l’enfant pathétique que j’avais été, il fallait que j’inverse la balance en devenant une star. Le genre de personne que chacun voudrait devenir. Cette ambition a pris de telles proportions qu’elle est devenue trop lourde pour moi. Elle a été le poids que j’ai porté pendant mes études supérieures et pendant mon premier emploi, que j’ai saboté encore à cause de cette dite ambition. Et si je connais toutes les raisons qui me poussent à agir à la fois comme un paon gorgé de fierté et à la fois comme un lapin terrorisé sur la route, il m’est difficile de faire disparaître l’origine de ces raisons.

Ces entités qui me regardent, issues de mes bourreaux (alors que les vrais m’ont peut-être oubliée), et qui sont ce moteur si malsain à l’origine de mes plus grandes contradictions, sont mes séquelles. Il me faudra encore beaucoup de temps avant de les faire disparaître. Il me faudra beaucoup d’amour et de bienveillance, il me faudra du pardon, de la confiance, de l’introspection et du courage. Et tout ce temps que je passerai à déconstruire ces entités et à me reconstruire ensuite, je ne le passerai pas à simplement créer et à m’épanouir.

Alors non, mes bourreaux ne m’ont pas tuée. Mais je refuse de conforter leur ego et leur conscience en affirmant qu’ils m’ont rendue plus forte. J’ai encore assez de respect pour moi-même pour le crier haut et fort : le bullying est une violence et jamais je ne remercierai mes bourreaux d’avoir fait de moi une victime, aussi courageuse soit-elle.

Pour aller plus loin
Informations : [x] [x] [x]
Autres témoignages : [x] [x] [x] [x]
Témoigner sur le tumblr « ils avaient tort ».
Vidéos sur le sujet : [x]

Si vous avez vécu vous aussi ce genre de mauvais traitement, n’hésitez pas à en parler dans les commentaires.
Un grand merci à Florent et Zerh, pour leur aide, leurs conseils, leur compréhension et leur relecture.
(Sinon, non j’ai toujours pas trouvé le moyen de retravailler un peu cet habillage immonde, mais je continue d’y plancher promis. En revanche, la bonne nouvelle c’est que je vais recommencer à écrire des articles à peu près régulièrement. Oui, ben ça va cache ta joie, hin.)

Égalitariste